Monde

Savez-vous pourquoi la Roumanie n'entrera pas dans Schengen? A cause de la corruption

Marianne Rigaux, mis à jour le 25.02.2014 à 18 h 52

Malgré des condamnations médiatisées et des progrès indéniables en matière d’indépendance de la justice, la corruption reste solidement ancrée en Roumanie. Et les rapports de Bruxelles n’y changent rien.

REUTERS/Fabrizio Bensch

REUTERS/Fabrizio Bensch

D'après le rapport publié le 3 février par la Commission européenne, un Roumain sur 4 a été confronté à un pot-de-vin dans l’année écoulée. Une économie parallèle qui représenterait 31% du PIB national. Alarmant, mais pas nouveau.

En Roumanie, il y a la haute corruption, celle qui implique des représentants politiques et des magistrats, parfois condamnés. Et puis, celle, tenace, quotidienne, qui relève presque du mode de vie.

Pour Valentin, 30 ans, pas besoin de lui suggérer deux fois.

«Un policier qui te trouve saoul au volant commence par annoncer le prix de l’amende, 700 lei par exemple (155 euros). Tu protestes pour la forme. Tu es sûr qu’il va proposer de ”payer la moitié maintenant”. C’est le signe qu’il faut lui glisser un billet de 100 lei (22 euros).»

Un billet contre des draps propres

Idem pour obtenir une autorisation ou pour éviter un contrôle des normes. «Le pot-de-vin est la règle partout, on a laissé les Roumains aller top loin», déplore Valentin. Lui qui a travaillé pendant deux ans dans les marchés publics l'affirme:

«Ils sont tous biaisés.»

Quel que soit le sujet abordé avec un interlocuteur roumain, la conclusion sera toujours la même:

«Le problème de ce pays, c’est la corruption.»

Elle touche tous les secteurs: justice, politique, économie, médias, santé.

Un expatrié relativise.

«Les pots-de-vin pour accélérer un dossier administratif reculent à Bucarest, mais c’est vrai qu’ils restent de rigueur en milieu hospitalier.»

Lui-même n’a pas hésité lors d’une hospitalisation. Pour être bien traité, passer avant les autres ou avoir des draps propres, glissez votre bakchich dans la blouse.

L’habitude est si tenace que les personnes donnent parfois avant même qu’on ne leur demande. Rasvan, 28 ans, explique.

«Quand tu prends le train en Roumanie, personne n’achète son ticket au guichet. Tu montes, tu t’assois et tu donnes la moitié de ce que tu aurais dû payer au contrôleur.»

Le contrôle annuel de Bruxelles

Toute l’économie marche ainsi. C’est là l’héritage d’un demi-siècle de communisme bouleversé depuis les années 1990 par un capitalisme débridé, dans un Etat permissif, dont la tête est elle-même touchée. En Roumanie, la corruption part d’en haut et infuse toute la société.

«En 2007, les Roumains pensaient que la haute corruption allait baisser, mais le gouvernement n’écoute pas Bruxelles», constate Valentin. Lorsque la Roumanie a rejoint l’UE il y a 7 ans, Bruxelles a imposé un Mécanisme de coopération et de vérification (MCV) pour contrôler les efforts du pays en matière de réformes judiciaires et de lutte contre la corruption. Une première dans l'histoire de l'Union. 

A chaque contrôle annuel, la Roumanie reçoit généralement un «peut mieux faire». Le dernier rapport MCV rendu en janvier attribuait à Bucarest un bon point pour les récentes condamnations de dirigeants hauts placés, mais pointait aussi une tentative inquiétante.

Tranquille, le Parlement se vote une «super-immunité»

Ainsi, en décembre le Parlement roumain a voté une «super-immunité» afin que les députés, les sénateurs, le président de la République, mais aussi des professions libérales ne puissent plus être poursuivis pour des crimes comme la corruption ou les abus de pouvoir commis dans l’exercice de leurs fonctions.

Autrement dit, une amnistie, sans que Bruxelles ne puisse intervenir. Pratique, mais aussi ironique, quand 28 membres du Parlement –dont certains qui ont voté cette immunité– sont actuellement jugés ou en train de purger des peines de prison pour corruption. Cristina Guseth, présidente de l’ONG de défense de l’Etat de droit Freedom House Roumanie parle de «mardi noir de la démocratie roumaine».

Un mois plus tard, l’amendement a été retoqué par la Cour constitutionnelle roumaine, mais la tentative a été consignée dans l’évaluation de la Commission européenne. L’avertissement n’a pourtant pas empêché début février l’entrée en vigueur d’un nouveau code pénal très controversé, plutôt conciliant avec les auteurs de corruption. Là encore, la Commission européenne ne peut contraindre Bucarest à revoir ses ajustements.

La seule vraie punition, c’est Schengen. Faute de véritables progrès dans la lutte contre la corruption, l’adhésion de la Roumanie à l'espace de libre circulation est sans cesse reportée depuis plusieurs années. Avec la tendance des douaniers à se faire graisser la patte, impossible de confier la gestion des frontières extérieures à la Roumanie.

Un «M. anti-corruption» détesté

Présentée ainsi, la Roumanie ne semble guère avoir évolué depuis 1989. Malgré tout, Horia Georgescu reste optimiste. Ce juriste de 36 ans dirige l’Agence nationale pour l’intégrité (ANI) qui a la lourde tâche de faire respecter l'intégrité des élus et des hauts fonctionnaires publics roumains.

«Les hommes politiques me détestent, me menacent parfois, mais je ne me laisse pas intimider. La société civile fait confiance à l’agence.»

Son équipe de 35 «inspecteurs de l'intégrité» vérifie actuellement la situation de plus de 2.700 élus et fonctionnaires publics.

Créée en 2008 à la demande de Bruxelles, l’ANI est régulièrement citée en exemple d’efficacité. Ses investigations ont permis de faire tomber 10 ministres, 65 parlementaires et 700 élus locaux pour conflits d'intérêts, incompatibilités ou avoirs non justifiés. Ce qui est à la fois rassurant et inquiétant. La justice roumaine fonctionne, mais la tâche semble immense.

«On fait ce qu’on peut. On espère que la Roumanie va devenir un modèle pour d’autres pays qui s’inspireraient de nos méthodes. Parce que c’est facile de dire ”chez nous, il n’y a pas de corruption” si on n’a pas les outils pour enquêter sur cette corruption.»

Alors, quand la Commission européenne a révélé que la corruption touchait l’ensemble des pays européens, Horia Georgescu s’est senti tout de même un peu rassuré. 

«Maintenant, on attend que Bruxelles mette en place des outils pour les membres de l’UE, mais la lutte contre la corruption est d’abord une question de confiance dans les institutions nationales.»

4 ans ferme pour l’ancien Premier ministre

Une autre institution affiche de beaux tableaux de chasse en la matière: la Direction nationale anticorruption (DNA). Depuis 2002, ce parquet financier a fait traduire en justice plus de 5.000 personnes pour corruption moyenne et haute, dont 2.000 condamnées définitivement. Ses experts sont régulièrement invités dans les pays voisins pour présenter l’efficacité du «modèle roumain».

Parmi les personnalités condamnées à de la prison ferme figurent un ancien Premier ministre (4 ans), un patron du club de foot (3 ans), deux anciens ministres de l’Agriculture (3 ans), une ancienne ministre des Sports (5 ans) et de nombreux parlementaires.

La condamnation à quatre ans ferme d’Adrian Nastase est celle qui a le plus intéressé les médias. Premier ministre de 2000 à 2004, négociateur de l’adhésion de la Roumanie à l’Otan et à l’UE, il a plongé pour avoir détourné plus de 1,5 million d’euros pour sa campagne électorale.

D’après Livia Sapaclan, porte parole de la DNA, «le nombre de condamnés définitifs pour corruption de haut niveau (soit plus de 10.000 euros reçus en pots-de-vin) est passé de 155 en 2006 à plus de 1.000 en 2013». Des chiffres encore une fois aussi satisfaisants qu’alarmants sur l’état de corruption du pays.

Réveiller le citoyen

Les jeunes Roumains rencontrés restent mitigés devant ces chiffres. «Les résultats de la DNA, c’est juste des exemples sur-médiatisés. Pour un ancien ministre attrapé, combien font des trucs plus graves sans être condamnés?», s’interroge Valentin.

Andrei et Romana, deux jeunes journalistes d’investigation pour Rise Project, préfèrent en rire.

«Au moins, on ne manque pas de travail! La plupart des médias roumains enquêtent, mais aucun ne le fait avec notre sérieux.»

Rise project a vu le jour en 2011. Il compte aujourd’hui 10 journalistes bénévoles et quelques jolies révélations à son actif, mais Romana veut rester modeste.

«Tu ne sais jamais si untel est condamné parce que tu as écrit un article sur ses conflits d’intérêt ou s’il l’aurait été quoi qu’il en soit.»

Le rapport de la Commission européenne sur la corruption? «Du blabla lointain», juge Andrei. Pour eux, la lutte contre la corruption ne part pas de Bruxelles, mais du citoyen, celui qu’il faut réveiller. Dommage que peu de médias roumains aient cette même envie. Peut-être sont-ils corrompus eux aussi...

Marianne Rigaux

Marianne Rigaux
Marianne Rigaux (11 articles)
Journaliste
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