Duolingo, l'appli qui vous fait vraiment apprendre une langue et vous rend accro

… tout en gagnant de l’argent sur votre dos.

A la mi-décembre, Apple a nommé le logiciel d’apprentissage des langues Duolingo application pour iPhone de l’année 2013. Et depuis, je vous jure que tous les anglophones de mon entourage se sont mis à me gutentaguiser, à me buongiornoriser, voire à me commentçavatifier.

Moi-même, guidé par Duolingo, je habla español depuis trois semaines [note perfide de la traductrice: on dit hablo à la première personne]. Verdict? ¡Excelente, mis amigos!

Tant que le Babel fish imaginé par Douglas Adams dans Le guide du voyageur galactique n’aura pas été inventé, Duolingo sera sans doute ce qui se fait de mieux pour progresser dans le domaine de la compréhension entre locuteurs de différentes langues. Pour l’instant, cette appli enseigne l’espagnol, le français, l’italien, l’allemand et le portugais aux anglophones et l’anglais aux locuteurs de toutes ces langues ainsi que le néerlandais, le russe et le hongrois, en attendant d’autres langues à venir.

Comme tout ce qui réussit à attirer l’attention de l’Amérique post-millénaire—Foursquare, Instagram, The Bachelor—la clé du succès de Duolingo réside dans son côté ludique. Qu’il s’agisse de rivaliser pour devenir le maire virtuel d’un restaurant de tacos, de ratisser les j’aime pour nos photos de vacances ou de se battre becs et ongles pour épouser un homophobe qu'on vient à peine de rencontrer, nous aimons clairement transformer les événements de notre vie en petites compétitions amusantes.

La répétition

Duolingo reconnaît que les humains sont ainsi faits. Il sait aussi que la clé de l’apprentissage d’une nouvelle langue, c’est la répétition. Alors l’appli transforme l’étude de la langue en un agréable divertissement, débordant de points, de bannières et de «vies» de jeux vidéo. À la fin de chaque partie gagnée, elle vous récompense par une fanfare de trompettes et par l’exquise sensation d’avoir réussi quelque chose.

C’est la méthode de procrastination la plus productive que j’aie jamais découverte. Les petits blocs de cours sont indolores et gais, et passer au niveau supérieur (et à celui d’après) devient addictif.

J’ai perdu toute notion du temps en caracolant de cours en cours sur les conjonctions et les prépositions espagnoles. Un de mes collègues aime s’envoyer des modules de français dans le métro, en allant au travail.

Une amie m’a confiée être restée debout une bonne partie de la nuit à apprendre l’allemand—ja, cette Fräulein n’arrive tout simplement pas à se passer de Duolingo. Dans mon souvenir, ce ne sont pas vraiment ce genre de vertigineuses sensations qu’éveillait madame Gonnerman pendant son cours de français de seconde.

Gratuit

Le plus remarquable au sujet de Duolingo, c’est sans doute qu’il ne coûte pas un centime. Il est gratuit à télécharger et, à en croire Luis von Ahn, son cofondateur de 34 ans, il le restera toujours. Lorsque von Ahn se répand sur sa création, il est moins excité par l’idée de jeunes libéraux branchés de Manhattan révisant leur italien que par celle d’habitants d’Amérique Latine tentant d’améliorer leur statut socioéconomique.

«Dans le monde, la majorité de ceux qui veulent parler une langue étrangère apprennent l’anglais parce que cela peut leur permettre d’accéder à un meilleur travail» explique von Ahn. «Et pour apprendre une langue, en général il faut de l’argent. Il faut aller dans un bon collège pourvu d’un département de langues étrangères, ou acheter un programme comme Rosetta Stone qui peut coûter des centaines de dollars

Von Ahn a grandi au Guatemala, mais il est allé dans une école dispensant des cours d’anglais. «Je faisais partie des rares privilégiés» explique-t-il. Il a fait ses années de lycée et d’université aux États-Unis, est devenu professeur d’informatique à Carnegie Mellon et a fini par bénéficier d’une bourse de la fondation MacArthur.

S’il ne facture pas ses utilisateurs et que, jusqu’à présent en tout cas, il ne leur impose aucune publicité, comment Duolingo gagne-t-il de l’argent? Eh bien il vous fait travailler gratuitement en tant que traducteur.

Traducteur de BuzzFeed

À la fin de certaines leçons, Duolingo vous demande si vous voulez vous entraîner en traduisant un vrai document. Disons, au hasard, un article de BuzzFeed. En faisant fusionner suffisamment d’essais du même travail par des utilisateurs de Duolingo d’un bon niveau, l’appli peut proposer une traduction d’une étonnante précision.

Et ça vaut de l’argent. Pour l’instant, Duolingo travaille pour BuzzFeed et CNN à qui il livre des traductions d’articles de l’anglais à l’espagnol, au français et au portugais. Ce service permet déjà à Duolingo de gagner des centaines de milliers de dollars chaque année, mais von Ahn prédit l’arrivée d’une multitude de nouveaux clients sous peu. «Le marché de la traduction est énorme» se réjouit-il. «Il représente 30 milliards de dollars par an.»

Cet habile stratagème—transformer vos utilisateurs en joyeux travailleurs bénévoles—n’est pas nouveau pour von Ahn. Il a précédemment travaillé sur le système CAPTCHA, que vous connaissez sans doute sous la forme de ce truc énervant qui vous oblige à taper votre interprétation d’un texte flouté et tordu pour prouver que vous n’êtes pas un robot à chaque fois que vous voulez acheter des places de concert sur Internet.

CAPTCHA a débouché sur reCAPTCHA, qui a été racheté par Google et se trouve être un genre de crowdsourcing qui ne dit pas son nom, d’une diabolique intelligence. Au lieu de vous demander d’interpréter un seul bloc de texte flou, reCAPTCHA vous demande d’en transcrire deux. Le premier prouve que vous êtes humain.

Le second est un fragment de page scannée, tirée d’un vieil article de journal ou d’un livre. En obligeant les utilisateurs à taper le texte qu’ils ont sous les yeux, Google a réussi à numériser des monceaux de contenus pour sa propre bibliothèque.

Masse d'utilisateurs

De tels projets demandent un nombre très élevé de participants, et justement, Duolingo les a déjà. Von Ahn affirme qu’avoir été nommée appli de l’année a valu à Duolingo de passer de 16 à 20 millions d’utilisateurs en une semaine.

Il affirme que l’appli attire désormais plus de 100 000 nouveaux utilisateurs par jour. Ce qui non seulement permet de faire tourner le service de traduction sans interruption, mais aide aussi l’appli à perfectionner ses techniques d’enseignement.

Von Ahn explique n’avoir pas pu trouver d’informations satisfaisantes sur le moyen le plus efficace d’enseigner les langues, il utilise donc la technique de test A/B sur plusieurs méthodes de l’application pour voir ce qui fonctionne le mieux. «Si nous voulons savoir s’il vaut mieux commencer par aborder les adjectifs ou le pluriel» explique-t-il, «nous mettons au point un test A/B, évaluons lequel donne de meilleurs résultats, et proposons à tous les utilisateurs ce qui fonctionne le mieux. Grâce à cette stratégie, nous avons déjà pas mal modifié nos méthodes d’enseignement

Par exemple, pour enseigner l’anglais à des hispanophones, Duolingo commence par les pronoms personnels. Mais von Ahn a découvert que comme l’espagnol n’utilise pas le pronom «il» dans des phrases comme «il neige dehors,» les débutants avaient du mal à s’y retrouver. 

«Nous avons appris grâce aux tests A/B que beaucoup de gens échouaient à ce moment-là, quand nous introduisions le “il”; alors nous avons repoussé l’introduction du “il”. Quand on débute dans l’apprentissage d’une langue, le moindre élément trop troublant fait rapidement abandonner

Le style Duolingo

Le style d’enseignement de Duolingo est rapide, enlevé et indulgent. Il explique rarement la logique grammaticale derrière un nouveau concept. Il vous jette directement à l’eau, et si vous coulez, il vous repêche et vous rebalance à la baille—jusqu’à ce qu’à votre grand étonnement, vous découvriez que vous êtes soudain capable de flotter seul.

Telle la pierre de Rosette, Duolingo associe images et mots pour aider votre mémoire. Contrairement au cours de seconde de madame Gonnerman, il ne vous oblige pas à réciter vos conjugaisons comme un perroquet.

Certains élèves regrettent ce genre de pédagogie traditionnelle (que vous pouvez trouver dans des applications comme Babbel, qui vous font égrener des litanies de je suis, vous êtes, nous sommes—privilège qui vous est facturé 11 dollars par mois). Duolingo n’est pas non plus conçu pour vous inculquer des phrases du type «Où est la gare?» pour vous préparer à votre voyage à Paris de la semaine prochaine. Il vise à vous rendre capable de tenir une conversation en quelques mois.

Selon von Ahn, arriver à la fin de l’appli correspond à peu près au niveau B2 («utilisateur avancé») du Cadre européen de référence pour les langues. «Votre accent ne sera pas parfait» dit-il, «et à l’oral vous ferez de nombreuses simplification. Vous vous planterez sûrement dans les subjonctifs. Mais vous vous débrouillerez. Vous comprendrez très bien ce que vous entendrez. Vous serez capable de lire des livres et de regarder des films en VO

Ça me suffit amplement. Et maintenant il faut que j’y aille—je dois passer quelques niveaux pour pouvoir m’envoyer un marathon Almodóvar dans le texte. ¡Hasta pronto!

Seth Stevenson écrit régulièrement pour Slate. Il est l’auteur de Grounded: A Down to Earth Journey Around the World.

Traduit en pleurant par Bérengère Viennot

Partager cet article