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Pourquoi j'ai travaillé avec Roman Polanski alors que j'ai été agressé enfant

Roman Polanski ale 27 septembre 2011. REUTERS/Christian Hartmann

Roman Polanski ale 27 septembre 2011. REUTERS/Christian Hartmann

J'ai été agressé sexuellement à l'âge de huit ans. J'ai écrit un film pour Polanski, et je choisis de croire Dylan Farrow.

J'ai travaillé pour un homme qui avait violé une fille de 13 ans. Je savais qu'il l'avait violée, tout le monde savait qu'il l'avait violée, et je voulais ce boulot par-dessus tout. Je n'ai pas hésité un instant, malgré l'agression sexuelle que j'avais subie à l'âge de huit ans. Rien n'a pu m'en dissuader et ce même si, trente ans après, je souffrais encore de l'irrémédiable entrave qu'un adulte manipulateur avait fait peser sur mon propre développement sexuel.

Roman Polanski faisait, et fait encore partie des rares cinéastes dont les films méritent d'être assimilés à de grandes œuvres d'art. En 1992, Warner Bros avait fait appel à moi pour adapter la pièce de théâtre d'Ariel Dorfman, La jeune fille et la mort, avec Polanski comme réalisateur.

La pièce traite d'une femme qui a été violée et torturée. Paulina, l'héroïne, séquestre un homme qu'elle croit être son violeur et tortionnaire. Le kidnappé s'en défend bec et ongles et le drame, du moins en apparence, consiste à savoir si Paulina l'a bien reconnu et va finir par le tuer. 

Écrire cette adaptation pour Polanski impliquait d'être moins payé que d'habitude. Mais l'opportunité était trop belle pour mes aspirations artistiques, et l'intégrité d'un refus trop floue, dans les bénéfices que pouvait en retirer la société, pour que je puisse faire un autre choix qu'accepter.

Viol ou violences

Les termes cliniques et juridiques que sont l'agression sexuelle, le détournement de mineur, les abus sexuels et les violences sexuelles m'agacent, en tant qu'écrivain, ce sont des formules trop vagues, susceptibles d'induire les gens en erreur. Ce que je disais, quand une partie de moi-même éprouvait encore la honte de ce qui m'avait été infligé, c'est que j'avais été «violenté», parce que l'homme qui s'était habilement amusé avec mon pénis de garçon de huit ans, qui l'avait mis dans sa bouche, qui avait pressé ses lèvres contre la mienne et essayé d'y enfoncer le plus profondément possible sa langue, ne m'avait pas analement violé.

Je pensais qu'en disant avoir été agressé sexuellement, violé, ou abusé, mes interlocuteurs auraient imaginé que j'avais été sodomisé, aggravant le sentiment d'humiliation que je ressentais déjà de n'avoir pas pu, à huit ans, déployer la force de Superman pour briser tous les os de sa main de prédateur. Au lieu de définir précisément ce qu'il m'avait fait, je préférais parler de «violences», espérant ainsi traduire ce qui m'était arrivé.

Évidemment, cela ne suffit pas.

Pour que les gens conçoivent et comprennent ce que j'avais enduré, il me fallait prendre le risque qu'ils en aient la nausée ou préfèrent partir en courant. Je devais être spécifique, précis, détaillé pour qu'en disant que j'avais été violé, les gens saisissent réellement ce que je voulais dire. Je n'avais pas été physiquement forcé, ni violemment brutalisé. En réalité – et c'est de cela dont j'avais le plus honte, le plus profondément honte –, la réaction de mon pénis aux manipulations expertes d'un adulte avait été celle du plaisir, cette première fois où j'avais pris conscience, à cause d'un autre, de la vivacité de ses terminaisons nerveuses. J'ai dû attendre vingt ans après avoir été sexuellement abusé pour comprendre ce que mon agresseur m'avait réellement fait: il avait irrémédiablement associé ma première expérience de plaisir sexuel avec le fait de ne pas avoir eu mon mot à dire. Ce qui, je le crois, est le sens humain et véritable du viol.

Précision

Assez naturellement, quand j'ai lu la lettre de Dylan Farrow accusant Woody Allen de l'avoir agressée sexuellement, j'ai donc pensé qu'elle faisait une erreur en n'écrivant pas exactement ce qu'il lui avait fait. Une erreur d'un point de vue pratique, car ses détracteurs pouvaient –ce qui n'a pas loupé– faire valoir que les enquêteurs n'avaient trouvé aucune preuve matérielle d'abus sexuel.

J'ai été agressé sexuellement, mais il n'y avait pas non plus de preuves matérielles.

J'ai aussi pensé qu'elle faisait une erreur en termes de crédibilité. Woody Allen est l'un des plus grands réalisateurs au monde. Il est tout particulièrement chéri par les gens de ma génération, une génération qui entretient un lien affectif très fort avec le cinéma et qui célèbre, à juste titre, les films de Woody Allen comme étant la crème de la production américaine.

Pour tous ceux qui ont eu la chance de ne pas être sexuellement abusés dans leur enfance, il y a un monde entre devoir imaginer son artiste adoré écarter les jambes d'une petite-fille de 7 ans pour enfoncer son pénis dans son anus ou son vagin, et visualiser un homme charmant et séduisant caresser les fesses ou la vulve d'une enfant.

Dans les deux cas, Dylan Farrow aurait été agressée sexuellement, mais savoir ce qu'elle a vécu, clairement, spécifiquement, aurait joué sur la manière de percevoir ses propos, ce qui aurait aussi été plus juste pour l'accusé. Il n'y a que ceux qui l'ont vécu pour comprendre spontanément comment un homme en position d'autorité et à qui un enfant cherche à faire plaisir – tout le monde sera d'accord, je l'espère, pour dire qu'un père adoptif répond à ces critères – peut, petit à petit, sur un certain laps de temps, passer du désir enfantin d'être embrassé ou câliné dans son lit à des caresses sur les seins, les fesses ou les organes génitaux, sans que la ligne de démarcation soit aussi évidente pour une enfant de 7 ans qu'elle ne l'est pour un psychiatre, un inspecteur de police ou un critique de cinéma. Par l'emprise quasi absolue que les adultes ont sur les enfants, même une pénétration ne nécessite pas la violence physique contenue dans le terme d'agression.

Dire ou nier l'acte

Selon le témoignage d'une nourrice, il aurait fallu plusieurs jours de patience et de persuasion pour que Dylan, 7 ans, identifie ses abus sexuels comme tels. J'avais un an de plus qu'elle quand j'ai été abusé. Je n'en ai parlé à personne. J'aurais été mortifié si quelqu'un avait essayé de me faire dire ce qui était arrivé – je n'avais même pas le vocabulaire adéquat – et je l'aurais nié, de toutes mes forces.

Quelques semaines après ses premiers attouchements, le même homme, usant des mêmes techniques séductrices et manipulatrices, abusait d'un de mes amis en ma présence, pour ensuite abuser de moi devant lui. Avec cet ami, nous n'avons jamais parlé de ce qui nous était arrivé. L'homme qui m'a agressé n'était pas un membre de ma famille, pas un beau-père, pas un père adoptif, pas un prêtre ni même un professeur. Il n'avait aucune position d'autorité par rapport à moi. Si j'avais voulu parler, j'aurais pu sans doute compter sur mon ami pour appuyer mes dires. Et pourtant, je n'ai jamais envisagé d'en informer quelqu'un, et surtout pas mes parents. S'ils en avaient eu vent et qu'ils m'avaient demandé de m'expliquer, j'aurais réagi en coupable et j'aurais tenté de le cacher. Je connaissais à peine cet homme, mais c'était un adulte, et quand il me disait que j'aimais ce qu'il me faisait et que je l'avais, quelque part, voulu, je le croyais.

D'aucuns ont fait grand cas des propos d'enquêteurs et de psychiatres qui, à l'époque, avaient qualifié Dylan de petite fille perturbée. Moi, à huit ans, quelques mois après avoir été abusé sexuellement, je mettais le feu à ma chambre. L'appartement de mes parents fut ravagé par les lances à incendie des pompiers. Deux ans après avoir été agressés l'un devant l'autre, mon ami et moi coupions les ponts. A 14 ans, je buvais de l'alcool, fumais de l'herbe et du haschisch, et séchais la moitié de mes cours. A 15 ans, je quittais le lycée et fuguais de chez moi.

Si, à l'époque, vous m'aviez demandé si mon comportement avait quelque chose à voir avec mon agression sexuelle – une chose impossible, vu que je n'en avais parlé à personne – cela m'aurait mis dans une colère noire. N'importe quel observateur aurait pu dire que j'étais perturbé. J'étais perturbé. J'avais été dépouillé de la capacité de connaître mes propres désirs, de faire confiance à quelqu'un m'ayant manifesté de l'affection pour qu'il ne me mène pas vers des endroits où je n'avais pas envie d'aller. J'étais accablé par un secret dont j'avais nié l'importance et que personne, absolument personne, ne devait connaître. 

Les souvenirs artificiels

Est-ce que je pense possible, comme ce qu'affirme Woody Allen, qu'une Mia Farrow vengeresse ait pu amadouer une enfant, qui voulait lui faire plaisir, pour qu'elle porte de fausses accusations? Oui. Mais il m'est tout aussi facile de penser qu'un génie auto-centré ait décidé que l'amour qu'il portait à une enfant dût être exprimé sexuellement. Des hypothèses qui peuvent d'ailleurs être toutes les deux vraies, simultanément. Est-ce que je pense possible qu'avec les années, Dylan Farrow ait pu confondre de faux souvenirs avec la vérité, vu que l'alternative, admettre et avouer qu'il s'agissait d'un mensonge, aurait eu des conséquences trop dévastatrices? Oui, mais cette hypothèse a une probabilité plus faible que les deux autres. Aujourd'hui, Dylan se met volontairement, en tant qu'adulte, dans la position d'être attaquée et humiliée par un homme célèbre et aimé, et par ses millions de fans. Pour que Dylan mente encore, elle devrait dépasser le stade d'une enfant du divorce qui cherche à faire plaisir à sa mère bafouée. Pour qu'elle continue, adulte, à mentir, il faudrait qu'elle ait perdu tout contact avec la réalité.

Vingt ans après mon agression, j'avais 28 ans, le même âge que Dylan aujourd'hui. Ma vie, à la faveur d'efforts considérables, s'était stabilisée. J'avais une carrière épanouissante, j'étais marié, j'étais père. J'avais toutes les raisons d'être heureux. Je ne l'étais pas. J'avais parlé à ma femme de ce qui m'était arrivé. J'en avais parlé à quelques rares amis intimes. Je n'avais aucune idée de ce qu'avait pu devenir l'homme qui avait abusé de moi, et je n'avais jamais cherché à le savoir – j'avais simplement honte de la passivité dont j'avais fait preuve, ce jour-là. L'homme qui m'avait agressé n'était pas quelqu'un de célèbre. Je n'avais pas à tomber régulièrement sur lui dans les journaux, à connaître le détail de ses prouesses. Je n'avais pas à supporter que tous les gens que j'admire veuillent absolument travailler avec lui. Il n'avait pas fait l’objet de documentaires élogieux ignorant quel sort j'avais pu subir entre ses mains. Je n'avais pas à le voir recevoir les honneurs de ses pairs à la télévision publique. Et pourtant, vingt ans après avoir été agressé, les souvenirs de ce qui s'était passé, ma haine et ma douleur de ce que cela m'avait coûté, sont remontés à la surface. Dans mon cas, il est impossible que ces souvenirs aient été artificiels.

Quand je me suis finalement adressé à une thérapeute, elle n'a pas voulu s'attarder sur les détails, ni n'a cherché à savoir s'il y avait des souvenirs que je n'arrivais pas à mobiliser consciemment. Tout ce qu'elle s'est évertuée à obtenir, c'est que je comprenne qu'aucun enfant de 8 ans ne peut être responsable des actions d'un adulte. La quarantaine passée, quand j'en ai parlé à mes parents, aucun n'a voulu que je détaille la chose, ni ne s'est étendu sur ses conséquences. Pareil pour ma femme ou mes amis.

Les gens avaient de la peine pour moi, voulaient que j'aille mieux, mais personne n'a voulu en parler de façon précise, si ce n'est pour manifester ouvertement leur révulsion et leur compassion – et leur profonde incompréhension qu'un adulte puisse se comporter de la sorte. Ils utilisaient souvent le mot monstre pour le décrire. Je ne peux m'empêcher de me demander s'ils m'auraient si spontanément cru, et s'ils auraient si spontanément et violemment condamné mon agresseur, s'il avait aussi réalisé quelques-uns de leurs films préférés. Non, en fait, c'est un mensonge. Je ne me suis jamais rien demandé du tout. Je sais pertinemment que quelques doutes se seraient forcément immiscés.

Qui accuser?

Je ne suis pas un expert en abus sexuels infantiles. Je ne suis pas un juge, je ne suis pas un procureur. Je ne dispose pas des faits nécessaires pour pouvoir, légalement parlant, justifier cet avis: je crois que Woody Allen, a minima, s'est comporté d'une manière manipulatrice et séductrice envers Dylan Farrow et qu'il l'a touchée d'une façon qui relève à mon avis d'une agression sexuelle. Qui se soucie de mon avis? Personne, et c'est bien normal.

Woody Allen n'est sous le coup d'aucune menace, ni judiciaire ni financière. Les délais de prescription sont dépassés. Ses films continueront à être faits, vus, et célébrés. Le choix que je fais  – entre la probabilité que Dylan Farrow, à 28 ans, soit la victime profondément perturbée de faux souvenirs implantés par une femme avide de vengeance, ou qu'elle soit la victime d'un homme narcissique et persuadé d'être dans son bon droit qui n'a pas été capable de maîtriser son désir de séduire et de persécuter une enfant – n'a aucune conséquence réelle. Je choisis de croire Dylan Farrow.

Là où je m'inscris en faux, par contre, c'est quand Dylan étend la responsabilité de punir Woody Allen à ceux qui font des films. Les acteurs, scénaristes et producteurs ne sont pas des flics, des juges ou des jurés. Dans le travail qu'ils choisissent d'effectuer, la seule et unique responsabilité qu'ont les scénaristes, acteurs, producteurs et réalisateurs concerne sa qualité et ses idées.

Travailler avec un violeur, ce n'est pas faire l'apologie du viol

Quand j'ai discuté pour la première fois avec Roman Polanski de mon adaptation de La jeune fille et la mort, je lui ai dit que je ne l'écrirais qu'à condition d'y effectuer deux modifications substantielles. Dans la pièce, Paulina ne détaille jamais précisément ce qu'elle a subi et n'est jamais capable de prouver à son mari, le seul personnage qui ne peut savoir si elle a ou non raison, qu'elle a vraiment reconnu son violeur. A Polanski, j'ai dit que Paulina devrait avoir envie d'expliquer à son mari ce qui lui était arrivé, et que ce serait l'occasion pour elle d'entrer dans les détails de son viol. «Évidemment», m'a répondu Polanski. «Elle doit dire ce qu'il lui a fait».

Le second changement survenait à la fin du scénario: il fallait que le violeur avoue totalement et sincèrement ses actes, afin de confirmer que Paulina l'avait effectivement reconnu. A cet égard, la pièce avait été saluée pour son «ambiguïté». J'avais dit à Polanski, qu'à mon avis, vu la décision finale de l'héroïne – laisser partir son violeur – une telle ambiguïté vidait sa miséricorde de sa substance. Et c'était aussi de la triche. Le violeur et l'héroïne connaissent la vérité – pourquoi en serions-nous privés? «Évidemment», m'avait répondu Polanski, «c'est de la connerie de ne pas dire au public si le type est coupable ou non». Travailler avec un violeur, ce n'est pas la même chose que faire l'apologie du viol.

En revanche, je suis totalement et profondément d'accord avec Dylan Farrow pour ne pas vouloir rendre l'«hommage d'une vie» à un homme, simplement parce que j'apprécie ses films. De son propre aveu, Woody Allen n'est pas l'exemple d'une vie admirable, y compris en ce qui concerne les thématiques de ses films. «Le cœur veut ce qu'il veut», aime-t-il à répéter. Mais comme le savent tous ceux qui ont été violés, abusés ou agressés sexuellement, le désir d'un cœur n'est pas toujours admirable.

Rafael Yglesias

Traduit par Peggy Sastre

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