Culture

Against Me, le Punk originel is definitivement pas dead

Carl Wilson, mis à jour le 03.03.2014 à 13 h 41

Le nouvel album d’Against Me, Transgender Dysphoria Blues, renvoie le punk à ses origines: un refuge pour les sexualités alternatives.

Laura Jane Grace, d'Against Me! DR

Laura Jane Grace, d'Against Me! DR

Les personnes souffrant de dysphorie de genre, le sentiment d’être du mauvais sexe, d’avoir le mauvais corps, sont exposées à de nombreux dangers dès leur plus jeune âge: rejet, harcèlement, violence… mais aussi dépression, automutilation, abus de substances dangereuses et suicide. Les statistiques sont cruelles. Alors que les risques encourus par les enfants homosexuels sont largement reconnus (à défaut d’être clairement fixés), les problèmes des transgenres sont ignorés.

Laura Jane Grace, 33 ans, a connu bon nombre de ces problèmes, mais elle a une chose que la plupart des autres trans n’ont pas: un groupe punk, baptisé Against Me (ou «Against Me!»), qu’elle a fondé à Gainesville, en Floride, en 1997. Grace s’est fait connaître du grand public par un portrait dans Rolling Stone en 2012 et a ensuite rapidement commencé à vivre en tant que femme. Et aujourd’hui, elle vient de sortir un album que personne d’autre n’aurait pu faire, avec un titre qui annonce tout de suite la couleur.

Personne d’autre n’aurait pu le faire parce qu’il n’existe aucune autre figure de cette ampleur dans le monde musical à s’être clairement affirmé trans. Ni la compositrice Wendy Carlos (qui a cessé de se faire appeler Walter à la fin des années 1960, avant une opération de changement de sexe) ni le chanteur Antony (qui a gardé son nom masculin et se fait appeler «il», mais se revendique trans) n’ont joué devant des foules d’adolescents déchaînés ni figuré dans les «tops» de grands magazines, comme l’a fait Against Me avec New Wave, leur premier album produit par un grand label.

Wendy Carlos fait sans conteste partie des pionniers de la musique électronique, Antony est un artiste postmoderne des plus talentueux, mais Against Me joue dans une autre catégorie: celle des punks du nouveau millénaire, des jeunes buveurs de bière qui slamment à tout va.

Autant l’avouer: je n’imaginais pas cela, ni une quelconque autre intervention culturelle vitale, surgir de ce monde sponsorisé par Vans. Trop jeunes pour avoir connu la folie de leurs aînés, tous ces groupes néopunks me semblaient pouvoir être ignorés sans trop de danger. Dysphoria m’a prouvé que j’avais tort.

Les précédents albums d’Against Me avaient déjà montré à quel point Grace (alors connue sous le nom de Tom Gabel) pouvait être un songwriter inventif et intéressant. Mais le nom même de son groupe indiquait à quel point elle était divisée, en conflit avec elle-même. En commençant à se libérer de cela, elle a clairement libéré sa créativité. Les chansons de cet album transcendent les poses passées d’Against Me! pour exprimer des émotions, des vérités profondes, ancrées dans la particularité de sa situation, mais sans s’y confiner d’aucune manière.

Le récit d'une transition

Prenez par exemple, l’un des morceaux les plus frappants, «Fuckmylife666», avec son titre pour adolescents, qui ressemble à une blague au départ et devient de moins en moins drôle au fil du morceau. Introduit par un petit riff rock plutôt allègre, il commence comme la chanson d’amour qu’il est:

«The ease of your pose, the grace of your silhouette…» («L’aisance de ta pose, la grâce de ta silhouette…») –on n’est pas loin du «the way you wear your hat, the way you sip your tea» («Ta façon de porter le chapeau, la manière dont tu bois ton thé») de «They Can’t Take That Away from Me».

Mais rapidement arrive un virage à 90°:

«I don’t have a heart to match the one pricked into your finger/ All things made to be destroyed/ All moments meant to pass» («Je n’ai pas de cœur à assortir avec celui piqué sur ton doigt/Toutes ces choses faites pour être détruites/Tous ces moments appelés à s’effacer»).

Quelque chose ici laisse l’auditeur de côté. Et tant dans cette élision que dans ce passage à un langage plus travaillé, l’écriture me rappelle l’un des plus grands paroliers actuels, John Darnielle des Mountain Goats, sur des disques tels que The Sunset Tree ou We Shall All Be Healed.

Il s’agit aussi d’albums autobiographiques, respectivement sur l’enfance maltraitée et l’addiction aux drogues, et comme Grace sur «Fuckmylife666», Darnielle garde certains détails pour lui (tant pour élargir la portée de sa chanson que pour préserver sa vie privée et maintenir une part de mystère) tout en empruntant aussi à d’autres sources culturelles plus grandioses pour suggérer que la charge émotionnelle n’est pas uniquement personnelle, mais aussi existentielle, épistémologique, mythique. Je songe par exemple au moment dans «This Year» où Darnielle clame d’un seul coup, au milieu d’une histoire sur un ado qui a un rendez-vous dans une salle d’arcade et se fait tabasser lorsqu’il rentre chez lui «There will be feasting and dancing in Jerusalem next year» («Il y a aura des festins et des danses l’an prochain à Jérusalem».

«Fuckmylife666» se résout dans l’un des derniers vers, lorsque Grace chante «Never want to say that we grew apart … that the feelings changed»Je n’ai jamais voulu dire que nous nous étions éloignées… que les sentiments changeaient») et plus loin encore «Silicone chest and collagen lips/ How would you even recognize me?» («Poitrine en silicone et lèvres en collagène/ Comment pourrais-tu encore me reconnaître?»). Grace est mariée à une femme cisgenre avec laquelle elle a une petite fille. La chanson énonce toutes ses craintes par rapport à la manière dont la transition aurait pu détruire son couple et sa famille. Le cœur «piqué sur ton doigt», explique-t-elle, est un tatouage en forme de cœur que sa femme porte sous son alliance.

Heureusement, dans la vraie vie, rien n’a été détruit: d’après tout ce que l’on sait, Heather Hannoura, la femme de Grace, a été merveilleusement solide et réconfortante. Mais la chanson date d’une époque à laquelle Grace ne pouvait en être sûre. Et malgré son originalité –«will you still love me if I’m really a woman?»m’aimeras-tu encore si je suis vraiment une femme?») pose un dilemme qu’aucune chanson d’amour n’avait, semble-t-il, jamais posé auparavant– elle résonne d’une insécurité beaucoup plus universelle: Tu ne m’aimerais pas si tu pouvais voir qui je suis vraiment.

Ces doubles sens ne cessent de se répéter dans Dysphoria, dans des chansons sur la terreur et le désir, sur l’envie ou le refus de s’adapter («Drinking with the Jocks» et le titre éponyme de l’album), sur la perte d’un ami et le désir de le rejoindre dans la mort («Dead Friend» et «Two Coffins»), sur la rage envers ceux qui vous rejettent ou vous trahissent («Black Me Out») et bien plus encore, le tout en seulement dix titres et en moins de trente minutes.

Un coming out complexe

Le timbre de voix de Grace a quelque peu changé par rapport à ce qu’il était jadis, mais la musique est revenue en partie au son brut de deux ou trois accords des débuts d’Against Me, oubliant les productions plus lourdes et classiques des derniers albums. C’est un choix qui s’est imposé de lui-même, le groupe ayant vu la fin de son contrat avec Sire Records après la sortie de White Crosses en 2010 (Dysphoria sort sous leur propre label), mais cela permet une plus grande intimité et immédiateté.

Durant l’enregistrement, Grace a également dû faire face au départ de tous les membres de son groupe (notamment le batteur Jay Weinberg, fils de Max Weinberg d’E Street Band –Bruce Springsteen a soutenu plusieurs fois Against Me), à l’exception du principal guitariste, Thomas Bowman. Elle a affirmé ne pas savoir si cela était en rapport ou non avec sa transition.

Avant de faire son coming out au groupe, Grace leur avait dit que ses nouvelles chansons composeraient un «concept album» à propos d’une prostituée transsexuelle (une partie de ce matériel, plus sombre et violent que le reste de l’album, est resté sur le disque final. C’est une autre manière de dessiner son autoportrait, en prenant un point de vue plus dangereux.

Ironiquement, compte tenu de l’importance des pronoms dans la vie des transgenres, une grande partie du disque est à la seconde personne, Grace utilisant «you» parfois pour s’adresser à elle-même, parfois pour parler à quelqu’un d’autre. Lorsqu’elle chante «I wish I could have spent the whole day alone with you» («J’aurais aimé pouvoir passer la journée entière seule avec toi») dans l’ouverture d’un titre, par exemple, s’adresse-t-elle à sa femme ou à son moi féminin auparavant secret? Cela impliquerait une nouvelle forme de couple et donnerait un autre sens à la solitude.

Ce jeu de personnes complique aussi le morceau le plus étrange du disque, «Osama Bin Laden as the Crucified Christ», qui sonne comme une sorte de rock progressif à la sauce faussement orientale, et réitère des images de Mussolini et de sa maîtresse pendus dans une station Esso.

Certains critiques l’ont pris, à tort, pour une sorte de jubilation nationaliste sur la mort du leader d’Al-Qaïda, mais étant donné le contexte, cela ressemble plutôt à une sorte de fantasme de mort, dans lequel Grace se demande si sa propre mort ferait d’elle un monstre ou une martyre.

L'ambiguité sexuelle, de Lou Reed au New York Dolls

Ce type de pensée politique peu orthodoxe fait partie de l’héritage punk hardcore de Grace et il sous-entend clairement que Dysphoria est avant tout un vrai disque punk. Le punk a longtemps servi de refuge aux sexualités alternatives –à vrai dire, c’est même en partie de là qu’il vient, si l’on pense à Transformer de Lou Reed en 1972 (À cette époque, Lou Reed entretenait une relation avec une transgenre prénommée Rachel). 

Ce motif de l’ambigüité sexuelle a ensuite persisté avec les New York Dolls, David Bowie et Patti Smith, ainsi qu’avec Wayne/Jayne County des Electric Chairs, l’esthétique à facettes de Siouxsie Sioux, des Slits et de Grace Jones, le mascara des goths, des néoromantiques et des new wavers, sans parler de Soft Cell, des Cure, de Boy George ou de Prince (dont les premiers tubes étaient presque aussi post-punk que post-funk) et des rebellions of du Riot Grrrl, du grunge (souvenez-vous de Kurt Cobain portant une robe dans Headbangers Ball sur MTV) et du queercore. Le terme punk lui-même est dérivé d’une ancienne insulte de prison désignant le postérieur «passif» d’un couple homosexuel, insulte reconvertie en signe de force.

Néanmoins, il est toujours délicat de juger de la profondeur de ce type d’attitude. Les vêtements à fanfreluches, les poses ambigües et les bijoux féminins font partie de la panoplie de nombreux rockers rétrogrades et machos, de Mick Jagger à Guns’n’Roses (notons que le premier album d’Against Me s’intitulait d’ailleurs Reinventing Axl Rose). Cela peut être audacieux, mais cela tient souvent surtout de la théâtralité et de la provocation à moindre coût. Comme Simon Reynolds et Joy Press l’ont écrit en 1994 dans leur livre The Sex Revolts, «Le grand paradoxe du rock est de s’être révolté contre toutes les notions établies de la virilité tout en restant misogyne

L’androgynie punk et glam a longtemps été moins une question d’adoption des différences sexuelles qu’une révulsion anti-sexe et anti-corps.

Si depuis les années 1990, les modes emo et pop-punk peuvent toujours pousser votre mère à se demander «si vous êtes un garçon ou une fille» (pour reprendre David Bowie), dans l’ensemble, tous les styles finissent par ressembler à des clubs pour garçons devisant sur les caprices féminins, source d’une grande partie de la «colère» qui se dégage de leur musique (lire à ce propos le texte écrit par Jessica Hopper en 2003, “Emo: Where the Girls Aren’t,” et cette «mise à jour» d’une autre personne.)

Sur Dysphoria, néanmoins, Grace a non seulement ramené la transgression de genre vers un style qui l’avait oubliée, mais elle a surtout remis une réalité plus dure au centre de la table. Chaque syllabe criée ou murmurée sur cet album déclare qu’il n’est pas seulement question d’anticonformisme et de critique de la société –des rôles qu’elle connaît bien, elle qui a commencé sa carrière de songwriter par des chansons prenant le point de vue d’un ado anarchiste, inspiré par Billy Bragg ou Crass, ou s’en prenant aux valeurs des chansons pseudo politiques modernes.

Ici, il n’est plus question de poses, mais de survie. Les titres de Dysphoria ont le mordant des morceaux de Bikini Kill de 1993 sur le viol et l’inceste, mais sans même le réconfort de la solidarité de groupe, puisqu’ils sont tous issus d’une période à laquelle Grace n’était pas même encore prête à entrer en contact avec d’autres trans.

Le punk, sous-culture urbaine permanente réfugiée dans les petites villes

Il n’y a rien d’anecdotique au fait que Grace ne soit pas issue d’une grande métropole sexuellement cosmopolite comme New York, Londres ou Los Angeles, mais vienne de la Floride des petites villes. Partout à travers le monde, c’est ce type d’endroit qui est devenu le véritable refuge de la culture punk lorsque, de courant musical tendance et avant-gardiste, il est passé de mode pour devenir une sous-culture urbaine permanente, l’une des nombreuses «tribus» auxquelles tout ado semble devoir s’identifier à un moment ou un autre.

Les normes sont généralement plus souples dans les petites villes et il en va de même pour le punk. C’est une chose d’être les New York Dolls au Max’s Kansas City de New York, c’en est une autre d’être une «True Trans Soul Rebel», comme le dit Grace, à Gainesville (ou à St. Augustine, où elle vit désormais) ou sur le Vans tour.

Aussi, je n’aurais pas dû être surpris que ce disque vienne de là. C’est de là que ça devait venir. Et tout semble indiquer que les fans d’Against Me sont prêts à suivre. Exprimer quelque chose de nouveau dans un langage si rebattu est une vraie prouesse; pour tout dire, cela tient même du miracle.

Peut-être l’éclat de Dysphoria s’affadira-t-il lorsque le sujet dont il traite sera devenu commun dans la pop music (et là, il faut que je vous renvoie, par exemple, vers le documentaire sur le songwriter trans canadien Rae Spoon, dont la première a récemment eu lieu au festival de Sundance). Toutefois, je pense qu’il est plus probable que le temps confirme qu’il y a quelque chose de spécial à entendre Grace trouver le courage de transmettre à la fosse des sentiments qu’elle pouvait à peine s’avouer à elle-même quelques secondes auparavant. Ce disque, c’est de l’histoire en temps réel, le hurlement pour être entendue d’une personne en pleine renaissance. Je suis impatient de savoir ce que Grace fera ensuite, mais en attendant, elle mérite les félicitations les plus bruyantes.

Carl Wilson

Traduit par Yann Champion

Carl Wilson
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