Monde

Que signifie le mot «vérité» en Russie?

Macha Fogel, mis à jour le 22.07.2009 à 13 h 21

Petit rappel du sort réservé à la liberté d'expression en Russie, une semaine après l'assassinat de Natalia Estemirova.

Dire que le président russe Medvedev cite la Tchétchénie en exemple aux républiques caucasiennes ! Le 15 juillet dernier, Natalia Estemirova, militante des droits de l'homme qui enquêtait sur de nombreux cas d'exécutions ou de rapts commis en Tchétchénie, a été enlevée à son domicile de Grozny et assassinée. Le directeur de l'ONG Memorial, dont elle était la principale responsable, accuse Ramzan Kadyrov, le président pro-Kremlin de la république tchétchène, d'avoir commandité le meurtre. Il faut dire qu'il avait directement menacé de mort Estemirova dans les dernières semaines. Sur les blogs et dans les forums russes, heureusement non censurés à ce jour, on accuse surtout le gouvernement d'avoir servi de complice aux meurtriers.

Le président Medvedev a pourtant voulu montrer un visage de compassion dans cette affaire. Il s'est presque immédiatement indigné : dès le 16 juillet, il réclamait le châtiment des responsables, lors d'une conférence de presse commune avec Angela Merkel, à Munich, en Allemagne, où il se trouvait à ce moment-là. Il a même salué le travail d'Estemirova. «Elle disait la vérité ouvertement, parfois avec sévérité en parlant des autorités. Mais c'est pour cela qu'on apprécie les défenseurs des droits de l'homme», a-t-il expliqué.

La presse française a parfois salué cette prise de parole comme un progrès par rapport au cynisme de Vladimir Poutine. L'actuel premier ministre, alors président, n'avait réagi, également à l'occasion d'un voyage en Allemagne, que trois jours après le meurtre d'Anna Politkovskaia, journaliste spécialiste de la question tchétchène. Et c'avait été pour lancer que celle-ci ne représentait de toute façon pas grand-chose : sa «capacité d'influence sur la vie politique du pays, en Russie, était extrêmement insignifiante», selon lui. Au fond, le meurtre, le 7 octobre 2006, de la journaliste qui l'avait affreusement critiqué dans son ouvrage La Russie selon Poutine, publié en 2005, avait presque été reçu comme un cadeau d'anniversaire par le chef de l'Etat russe, né un 7 octobre.

Mais qui, de Medvedev ou de Poutine, est le plus proche de la vérité ? Les assassins de Natalia Estemirova seront-ils retrouvés de sitôt, comme l'annonce Medvedev ? Il ne semble pas si difficile de supprimer journalistes, avocats ou enquêteurs, en Russie. Rappelons-nous : le procès des complices présumés du meurtre d'Anna Politkovskaïa a été décevant. A la barre des accusés, on n'a guère vu comparaître de véritable commanditaire et l'affaire n'est pas élucidée à ce jour.

Non plus que le meurtre d'Igor Domnikov, abattu à coups de marteau en 2000, l'année de l'arrivée au pouvoir de Poutine. Domnikov était journaliste à Novaïa Gazeta, le principal, sinon l'unique journal d'investigation russe, auquel appartenait également Politkovskaïa. Il enquêtait sur la corruption gouvernementale. L'un des voyous finalement condamnés pour son meurtre a affirmé qu'il avait reçu ses ordres d'un gouverneur régional, mais le gouverneur en question n'a jamais été inquiété.

Pas de procès, non plus, pour les «cerveaux» du meurtre de Paul Khlebnikov, assassiné par balles en 2004, également journaliste.

Ni pour les meurtriers de Iouri Chtchkotchikine, journaliste à Novaïa Gazeta, mort en 2003 d'une réaction allergique qualifiée par ses collègues d'empoisonnement - il enquêtait sur la corruption au plus haut niveau et sur des attentats meurtriers qui avaient touché en 1999 des immeubles d'habitation.

Inconnus, ceux qui ont tué l'avocat Stanislav Markelov. Celui-ci défendait des Tchétchènes victimes d'exactions de milices russes ou pro-russes ; on lui a tiré dessus en plein jour et en plein Moscou, en janvier 2009, en même temps que sur la jeune journaliste qui l'accompagnait à ce moment-là, Anastasia Babourova, stagiaire à Novaïa Gazeta, journal décidément menacé. Il est raisonnable d'imaginer que l'enquête sur le meurtre d'Estemirova n'aboutira pas non plus.

L'affirmation glaçante de Poutine après la mort de Politkovskaïa contenait en revanche sa part de vérité. Les Russes sont plutôt indifférents, dans leur majorité, au sort de ces investigateurs. «Pour eux, la vérité, c'est ce qu'ils voient dans les reportages diffusés par les télévisions proches du gouvernement», regrette Nadejda Proussenkova, chef de service à Novaïa Gazeta. «La venue de Poutine au pouvoir coïncide aux yeux de beaucoup de Russes avec la fin d'années très dures, pendant lesquelles ils avaient faim ; avec lui s'est installé le confort et les Russes ne sont pas prêts à le perdre. Ils ne déclencheront pas une révolution pour savoir la vérité sur le meurtre d'Estemirova, dont ils ne connaissaient pas le nom avant que Medvedev le prononce!».

La rédaction de Novaïa Gazeta était fréquemment en relation avec Natalia Estemirova. Mais depuis l'année dernière, le journal, qui paraît trois fois par semaine et affiche un tirage peu élevé mais correct, ne traite plus des évènements en Tchétchénie. «Nous ne sommes pas non plus suicidaires», nous explique-t-on à la rédaction. Le directeur avait même voulu mettre la clé sous la porte après le meurtre d'Anna Politkovskaïa ; finalement, les journalistes ont pris des cours d'auto-défense, certains ont choisi un pseudonyme, et Novaïa Gazeta continue à paraître.

Macha Fogel

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(Photo: Reuters/Dylan Martinez, Natalia Estermirova à Londres, le 4 Octobre 2007 )

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