L'union des prolétaires de tous les pays, c'est pour bientôt

Dans une petite ville de la province du Henan, en Chine, en 2012. REUTERS/Jason Lee

Dans une petite ville de la province du Henan, en Chine, en 2012. REUTERS/Jason Lee

A mesure que la technologie et le commerce nivellent les terrains de jeu et rapprochent les êtres humains, les 3,5 milliards de travailleurs prévus vont peut-être finir par comprendre à quel point ils ont plus de choses en commun les uns avec les autres qu’avec les élites ultra-riches de leurs pays respectifs.

«Travailleurs de tous les pays, unissez-vous.» Telle est l’inscription qui orne la tombe de Karl Marx au cimetière londonien de Highgate. Comme tout le monde le sait, ce n’est pas ce qui s’est passé. Le mouvement des Indignés a beau avoir fait beaucoup de bruit durant quelques mois, le silence qui règne autour est aujourd’hui assourdissant. Et il est rare d’entendre parler d’ouvriers de Detroit faisant cause commune avec leurs homologues chinois de Dalian contre le grand patronat.

A vrai dire, les sociétés multinationales ayant réduit à peau de chagrin le pouvoir de négociation de leurs employés, les ouvriers des pays riches comptent désormais parmi les moins enclins à aider leurs camarades des pays pauvres. Toutefois, il existe une école de pensée (et non, il ne s’agit pas uniquement de quelques vieux universitaires trotskystes) qui prévoit le retour d’une certaine forme de politique de classes à l’échelle mondiale.

Si tel est le cas, les élites mondiales peuvent commencer à trembler. Certes, cela peut sembler moins effrayant que l’appel aux armes d’origine, mais une nouvelle menace pourrait bientôt peser sur les «1%» du monde: l’activisme de classe moyenne.

Karl Marx voyait une logique apocalyptique dans la lutte des classes. La lutte des masses populaires contre une petite ploutocratie devait aboutir à une conclusion inévitable: Travailleurs 1, Riches 0. Marx affirmait que l’impulsion révolutionnaire prolétarienne était fondamentalement mondiale –que les classes ouvrières s’uniraient au-delà des frontières et des océans, car elles partageaient la même expérience de la pauvreté et de l’inhumanité du travail en usine.

A l’époque où Marx écrivait, l’idée selon laquelle les pauvres étaient plus ou moins les mêmes d’un pays à l’autre (ou du moins qu’ils allient bientôt le devenir) semblait parfaitement raisonnable. D’après Branko Milanovic, économiste à la Banque mondiale, lorsque le manifeste communiste fut écrit en 1848, la plupart des inégalités de revenus au niveau mondial étaient dues à des différences de classes à l’intérieur des pays. Même si certains pays étaient clairement plus riches que d’autres, le revenu faisant qu’un homme était riche ou pauvre en Angleterre était à peu près équivalent en France, aux États-Unis et même en Argentine.

«Divergence, big time»

Mais durant le siècle suivant, à mesure que la Révolution industrielle s’accentuait, cette parité a radicalement changé –l’une des raisons pour laquelle la prévision marxiste d’une révolution prolétarienne mondiale s’est avérée si erronée. Quelques années seulement après la publication du manifeste communiste, les salaires des ouvriers britanniques ont commencé à grimper. La tendance s’est propagée au reste de l’Europe et à l’Amérique du Nord.

Le monde est alors entré dans une période de ce que l’économiste de Harvard Lant Pritchett a élégamment qualifié de «divergence, big time» («différenciation avec un grand D»). La base de données de statistiques historiques du Maddison Project indique que le PIB par habitant en 1870 (en dollars de 1990, ajustés par rapport au pouvoir d’achat) était d’environ 3.190 dollars en Grande-Bretagne et que le PIB moyen par habitant en Afrique était de 648 dollars. Si l’on reprend les mêmes chiffres aujourd’hui, le PIB moyen par habitant en Grande-Bretagne en 2010 était de 23.777 $, contre 2.034 $ en Afrique. Il y a 140 ans, la richesse d’un Africain représentait en moyenne un cinquième de celle d’un Britannique; aujourd’hui, elle en représente moins d’un dixième.

A l’heure où de nombreuses personnes s’énervent contre les salaires mirobolants des PDG et les bonus des fonds de pension, on oublie souvent un fait: lorsque l’Occident est entré dans une phase de croissance soutenue, les écarts de revenus entre les pays ont commencé à réduire ceux existant à l’intérieur des pays.

Cela veut dire qu’une intérimaire de l’Est londonien peut encore avoir du mal à joindre les deux bouts, mais téléportez-la au Lagos et elle vivra comme une reine. La prochaine fois que vous aurez envie de pleurer sur le fait que vous ne touchiez aucun bonus en fin d’année, pensez à cela: Milanovic estime que le revenu moyen des 5% les plus riches en Inde est à peu près le même que celui des 5% les plus pauvres aux États-Unis.

Comme les banques et les multinationales, la richesse et la pauvreté sont aujourd’hui mondialisées. Les employés municipaux les plus pauvres en Europe et aux États-Unis sont bien plus riches que leurs collègues des pays en voie de développement (même en tenant compte du pouvoir d’achat) et ils sont presque infiniment plus riches que la majorité des habitants de ces pays, qui survivent uniquement grâce aux maigres revenus de petites fermes ou microentreprises.

Désolé, Karl: c’est parce que les pauvres en Europe et aux États-Unis ont des revenus qui les classeraient parmi les riches en Afrique et en Asie du Sud que tous les travailleurs du monde ne se sont pas encore unis. En 1920, le deuxième congrès de l’Internationale communiste avait condamné «l’infâme trahison» de nombreux socialistes européens et américains «chauvins» qui avaient, selon elle, durant la Première Guerre mondiale, «qualifié du nom de “défense nationale” la défense des droitsde “sa bourgeoisie” à l’asservissement des colonies».

L’assemblée des représentants avait alors conclu que les préjugés ainsi générés ne pouvaient «disparaître qu’après la disparition du capitalisme dans les pays avancés et après la transformation radicale de la vie économique des pays arriérés».

Les inégalités entre les pays vont se réduire

Pourtant, tout cela pourrait bientôt changer. La mondialisation a beau avoir été le mot d’ordre des années 1990, elle a toujours cours. A mesure que les marchés mondiaux interconnectés deviennent de plus en plus interconnectés, les revenus moyens convergent. Ces dix dernières années, les pays en développement ont connu une croissance bien plus rapide que les pays riches, réduisant l’écart entre les revenus moyens.

L’économiste Arvind Subramanian estime que la Chine sera en 2030 à peu près aussi riche que toute l’Union européenne aujourd’hui et que le Brésil ne sera pas loin derrière, avec un PIB par habitant d’environ 31.000 $. L’Indonésie, selon lui, aura un PIB par habitant de 23.000 $, soit l’équivalent de celui de la Corée du Sud aujourd’hui.

Pour dire les choses simplement, cela veut dire qu’en l’espace d’une génération à peine, une bonne partie du monde sera rapidement devenue riche, ou au moins de classe moyenne. D’après les prédictions que j’ai élaborées avec Sarah Dykstra, ma collègue du Center for Global Development (Centre pour le développement mondial), 16% environ de la population mondiale vit dans des pays assez riches pour être classés «à hauts revenus» par la Banque mondiale.

Si les taux de croissance continuent sur leur lancée de ces dix dernières années, 41% de la population mondiale se retrouvera dans la catégorie des «hauts revenus» d’ici 2030. En bref, si les pays en développement gardent une croissance semblable à celle qu’ils ont connue récemment, les inégalités entre les pays vont se réduire (et les inégalités à l’intérieur des pays vont redevenir la principale source mondiale d’inégalités).

Cela veut-il dire que Marx avait raison, mais qu’il était juste en avance de quelques siècles par rapport à son époque? Pas vraiment.

La réalité est que cette nouvelle classe moyenne aura un niveau de vie qui aurait fait rêver les classes ouvrières de l’époque victorienne. Ils travailleront dans des ateliers et des bureaux avec éclairage aux LED, et non dans des usines sombres et infernales. Ils auront aussi une espérance de vie plus longue de 40 ans par rapport à la moyenne de 1848. Mais feront-ils pour autant cause commune avec les autres travailleurs des pays lointains?

Peut-être, mais pas parce que la seule solution est de monter aux barricades. Marx avait prévu que la classe ouvrière mondiale s’unirait dans la révolte parce que les revenus seraient partout maintenus au minimum vital. Mais avec l’augmentation et le nivellement des revenus autour du monde, le fléau habituel du prolétariat (travail difficile, maigres revenus) correspond aujourd’hui à des tâches plus faciles et mieux payées.

Attention les riches, les travailleurs vont faire pression

Et, rien qu’en Chine, cela sort des centaines de millions de personnes de la pauvreté. Pour le dire clairement, les révolutions communistes de la première moitié du XXe siècle se sont avérées bien, bien pires pour le niveau de vie que les marchés bien régulés des cinquante années suivantes.

Mais que Warren Buffett ne se rassure pas trop vite. A vrai dire, c’est exactement parce que les riches et les pauvres vont paraître très semblables au Lagos et à Londres qu’il est plus probable de voir les travailleurs du monde s’unir en 2030. A mesure que la technologie et le commerce nivellent les terrains de jeu et rapprochent les êtres humains, les 3,5 milliards de travailleurs prévus vont peut-être finir par comprendre à quel point ils ont plus de choses en commun les uns avec les autres qu’avec les élites ultra-riches de leurs pays respectifs.

Ils vont pousser leurs gouvernements à collaborer, afin de s’assurer que leur sueur et leur sang n’iront pas enrichir une petite élite capitaliste mondiale. Ils vont s’arranger pour fermer les paradis fiscaux où les ploutocrates du monde vont cacher leurs fortunes et ils vont défendre des traités destinés à prévenir un «nivellement par le bas» du droit du travail et des taux d’imposition destinés à attirer les sociétés.

Ils feront pression pour s’assurer que les plus riches ne soient pas les seuls à profiter de la mondialisation – en luttant pour accéder à la libre circulation de la main d’œuvre pour tous, non pas uniquement à l’intérieur des pays, mais entre eux. Certes, ce n’est pas vraiment la révolution prolétarienne. Mais la classe moyenne n’a jamais donné les révolutionnaires les plus ardents. Juste les plus efficaces. La prochaine décennie ne verra pas tant les politiques s’attaquer à la pauvreté et à la ploutocratie que la classe moyenne reprendre son dû. Cela aurait tout de même de quoi faire sourire le fantôme de Marx.

Charles Kenny

Traduit par Yann Champion

Partager cet article