Culture

J'ai lu tout Guillaume Musso

Jean-Marc Proust, mis à jour le 18.02.2014 à 16 h 01

Dix romans et autant de best-sellers. Année après année, le succès de Guillaume Musso ne se dément pas. Mais qu’y a-t-il dans ses livres qui fascine autant les lecteurs?

Des livres de Guillaume Musso Bove Morgan via Wikimedia Commons

Des livres de Guillaume Musso Bove Morgan via Wikimedia Commons

En 2004, Guillaume Musso publie Et après... Depuis, à raison d’un roman par an, il fait le bonheur de XO éditions et de Pocket (rééditions en poche, groupe Editis). Un succès qui tient à la fois au style, à un univers bien établi et la connivence que Musso sait créer avec ses lecteurs.

Je reviens te chercher

Chez Musso, l’amour est le moteur apparent du récit.

Dans la plupart des cas, un couple se forme ou plutôt, se reforme, après que son histoire s’est interrompue: séparation, malentendus, divorce, mort. Les personnages ont refait leur vie, mais de manière factice. Avec une dimension sociale souvent répétée, qui illustre l’adage selon lequel l’argent ne fait pas le bonheur.

«Je crois que tu ne vas pas bien, Ethan. Malgré ta réussite, je pense que tu n’es pas heureux.» (Je reviens te chercher)

«Sa réussite, son argent, sa voiture de luxe, son appartement à deux millions de dollars: tout ça, c’était du vent et il le savait.» (Parce que je t’aime)

La réussite sociale éloigne de l’amour. Surtout pour le héros mussolien© souvent d’origine modeste, voire misérable (bas-fonds de Chicago…).  La vraie vie est ailleurs.

Parce que je t’aime

Dans le couple? La famille? Oui, mais pas n’importe lesquels. Musso plaide pour «l’amour fou, l’exaltation», les sentiments qui transforment en «misérable junkie de l’amour».  Le couple apaisé est un leurre, explique-t-il au lecteur.

 «Je veux rentrer chez moi le soir et être certaine de trouver du calme et de la sérénité dans mon foyer. Tu comprends? 

— Hum…, fit Juliane.» (L’Appel de l’ange)

«Elle ne pouvait se résoudre à vivre sans passion.» (Demain)

Si tu reviens j’annule tout. Chez Musso, on n’aime vraiment qu’une seule fois. Certains êtres sont liés par le «destin» quand bien même celui-ci les a séparés.

«Dès le début, une sorte de fil invisible s’était lié entre eux, comme si le destin avait voulu en faire des alliés naturels devant les difficultés de la vie.» (Et Après...)

«Une sorte de courant électrique circulait entre eux. Un haut voltage, puissant comme la foudre, tout aussi bien capable de tuer que de faire repartir un cœur à la manière d’un défibrillateur.» (Je reviens te chercher)

Ce fil invisible emprunte bien sûr les voies de la communication électronique, avec force mails, SMS... Facéties... qui facilitent l’identification et rendent la lecture plus aisée.

L’Appel de l’ange

Le roman permet au couple de se reconstruire, au terme d’un parcours semé d’embûches. L’intrigue emprunte à la fois au roman sentimental et au polar (plus qu’au thriller, car le seul frisson ici est celui de l’amour), du roman d’aventure édulcoré sous la forme d’un jeu de piste adulescent (avec un goût prononcé pour le stalking, les caméras de vidéosurveillance, le «craquage» de mots de passe...).

S’y ajoute néanmoins une dimension fantastique: les personnages de Musso sont confrontés au surnaturel –le plus souvent des voyages dans le temps. Ils doivent revivre leur passé, au sens propre comme au figuré. Le destin prend ici la forme d’anges gardiens ou de mentors, qui exercent un coaching onirique.

Qu’il y ait ou non voyage temporel, chaque roman est construit autour de flashbacks incessants, Musso mettant un soin maniaque à dater les différents chapitres (voire paragraphes, parfois à la seconde près). La rédemption est souvent une course contre la montre.

Sauve-moi

Le voyage dans le temps s’accompagne de déplacements physiques. En dix romans, Musso aura beaucoup fait voyager ses lecteurs, mais dans un monde extraordinairement étroit. Malgré d’incessants voyages en avion, ses personnages n’ont exploré qu’une vingtaine de lieux –et la plupart de manière purement décorative. En fait, les Etats-Unis sont un point d’ancrage récurrent avec un passage obligé par New York[1] (ville présente dans neuf romans, loin devant Paris, Boston, San Francisco). L’action se déroule souvent à Noël, sous la neige.

On y observe trois points d’attraction récurrents:

Les restaurants: Musso aime détailler les menus, s’extasier sur de grands vins. C’est aussi un lieu de séduction.

Les hôpitaux et l’univers médical sont l’univers de la vérité, qu’elle soit tragique ou heureuse. Les interventions en urgence abondent (grands brûlés, cœur ouvert..., cherchez les symboles) et on s’y reconstruit.


View La carte Musso in a larger map

La Google map Musso (en cas d’oubli, les mussophiles peuvent se manifester).

Enfin, les aéroports sont la clef de son œuvre, passeports pour une vie meilleure. L’avion est le mode de transport privilégié avec force détails sur les numéros de vols, les horaires, les compagnies aériennes... Et le billet d’avion (jamais électronique) est un talisman que l’on prend avec soi, donne, transmet. Jusqu’au ridicule: dans la scène finale de Que serais-je sans toi?, les personnages s’échangent des billets d’avion avec destination «vie» ou «mort».

Seras-tu là?

A l’étroitesse géographique (mais après tout, c’est une unité de lieu qui contribue au «style Musso») correspond un univers social restreint et fortement imbriqué. Les personnages sont peu nombreux et tous reliés entre eux. Exemple: quittez New York et prenez en stop une gamine à Paris, c’est forcément celle que recherche la femme de votre vie qui a eu un passé de flic à Manchester:

«Décidément, le monde était un village.» (L’Appel de l’ange)

C’est depuis ses origines un des éléments structurants du roman populaire. Cette invraisemblance est nécessaire pour asseoir des intrigues mettant en scène un retour à l’état initial (que l’on songe à la vengeance du Comte de Monte Cristo).

D’où l’importance aussi du voyage dans le temps chez Musso. Car tel est le paradoxe de ces romans consolatoires: en retrouvant leur passé, qui ne passe pas, les personnages stagnent, bien que le romancier s’en défende. Musso propose au lecteur de rester sagement assis dans sa vie, quelque part entre Meetic et Copains d’avant.

Et après…

Peut-être cela nous donne-t-il en creux la définition de ce qu’est un grand roman: un texte qui bouscule, perturbe, remet en question. Musso n’a pas cette prétention. Il écrit des textes conformistes, sages. Dont la lecture est tout sauf dérangeante. Elle correspond à une vision figée de l’existence, sous le couvert de l’aventure et de l’amour fou.

Et étonnamment soft. Les rares scènes de sexe sont euh... comment dire? Chez Musso, quand on fait l’amour, le vent se lève et «une bourrasque fait trembler la vitre» (Seras-tu là?). Le sexe est un «incendie qui ravage et dévore, (une) grenade dégoupillée jetée au milieu du lit». (Je reviens te chercher).

Tout aussi inoffensives sont les scènes de violence, avec des méchants de pacotille qui ne font jamais trembler.

Que serais-je sans toi?

De cet univers rassurant émerge une connivence doucereuse avec le lecteur. Lire tout Musso en quelques semaines met en évidence, davantage qu’une cohérence, la répétition. Les romans usent des mêmes recettes, mêmes situations, mêmes personnages. En ouvrant le livre, le lecteur est assuré d’être rapidement plongé dans l’univers qu’il affectionne. Comme l’exprimait Anne-Marie Thiesse dans le Roman du quotidien, il y trouvera «du nouveau autant que du semblable».

Le roman GPS

S’y ajoute une mise en scène de l’auteur, qui fait du lecteur un ami. Dans La Fille de papier, cette complicité est explicitée: un roman se joue à deux, entre celui qui l’écrit et celui qui le lit. Il s’adresse aux lecteurs («Imaginez...»), les remercie de leur fidélité («A bientôt entre deux pages...») ou détaille les citations qui émaillent chacun de ses chapitres[2]. Citations parfaitement hétérogènes où Zweig voisine avec Ovide, Marylin Monroe, un extrait du Parrain ou de Desperate housewives, sans oublier Kierkegaard.

«Depuis des années, je note les phrases qui me font rêver ou rire, qui m’émerveillent ou même qui m’impressionnent. Elles viennent, livre après livre, appuyer ce que j’essaie de transmettre à travers un chapitre ou un autre. Les lecteurs français et étrangers s’y sont attachés et je reçois de plus en plus de messages me demandant d’où je les tire. C’est pourquoi l’on trouvera ci-après une liste de références. Je suis heureux que ces exergues soient des portes ouvertes sur l’univers d’un autre auteur.»

Le mélange de références populaires et savantes devient ainsi rassurant, pour qui n’a jamais lu Kierkegaard (moi, par exemple). Musso s’adonne au name-dropping, alternant les musiques pop et les compositeurs classiques, mais aussi les lieux, les marques, jusqu’à ses titres qui empruntent à la variété (Que serais-je sans toi, Je reviens te chercher)... Il détaille les rues que suit une voiture ou énonce des stations de métro, comme s’il fallait rassurer le lecteur avec une localisation GPS de l’intrigue. S’inspire-t-il de mythes comme Orphée ou Pygmalion qu’il n’en laisse rien ignorer. Il joue franc-jeu avec son lecteur, le prend par la main, l’invite dans son imaginaire.

Tout est balisé, sécurisant. Pour un peu, il nous montrerait ses grosses ficelles.

Une écriture imagée

A commencer par celle de son écriture, qui se joue du texte monochrome. Ainsi, les changements de caractères abondent, qu’il s’agisse de retranscrire des mails, textos, articles de journaux, symboles, menus de restaurant ou étiquette de champagne. Jusqu’aux schémas:

Et aux messages griffonnés:

Sans oublier les notes de musique ou les cartes à jouer (ce qui permet d’ailleurs de parfaitement suivre une partie de poker.

Il écrit  en escaliers:

Ne dédaigne pas les répétitions:

 «Demain…

Demain!

DEMAIN!» (Demain)

«Il se sentait vivant.

Vivant.

VIVANT.» (Seras-tu là?)

Ni l’écriture qui diminue...

Et, surtout, il use et abuse des caractères en italique, marquant généralement le cheminement des pensées de ses personnages.

«L’histoire de ma vie...» (Demain)

 «Putain... pourquoi je bousille tout?» (Appel de l’ange)

«Vraiment les femmes...» (Seras-tu là?)

 «Et maintenant tu fais quoi?» (Je reviens te chercher)

Et bien sûr, ces enfantillages contribuent au «style Musso», rendant ses textes rapidement reconnaissables, chacune de ces «récréations» fluidifiant la lecture.

Une (bonne) idée par roman

Des romans fades? Ce serait la conclusion logique. Or, il n’en est rien. Ni romans à l’eau de rose ni thrillers, pas même romans d’anticipation, les textes de Musso se situent aux frontières de ces genres, avec une forme de retenue, comme si l’auteur n’osait pas se «lâcher».

Ainsi, ses personnages succombent à des sentiments stéréotypés, ce qui les rend peu attachants. Ils n’émeuvent pas. Pourtant, ils sont intéressants. Pas pour eux-mêmes, mais pour ce qui leur arrive. On n’a jamais peur, on est parfois surpris, on sourit rarement, mais, le fait est que Musso parvient à rendre haletante une intrigue balisée par un happy-end immédiatement prévisible.

Mais il a une idée par roman qu’il exploite parfaitement. Un homme et une femme dialoguent par mails alors qu’ils vivent avec un an de décalage. Un homme peut revivre trois fois sa journée et en influencer le cours. Comment? Jusqu’où? Le lecteur est hameçonné. A partir de là, comme le montrait Diderot dans Jacques le fataliste, on le fait mariner par des digressions, des retours en arrière, des personnages ou intrigues secondaires… C’est énervant, mais diablement efficace.

La lecture idéale pour les transports en commun

Aussi ne lit-on pas Musso en savourant le style ou en s’extasiant  sur une phrase. On le lit en tournant la page, parce que l’on veut savoir ce qu’il y a derrière. Musso distille les informations au compte-gouttes, recourant à des méthodes éprouvées: coups de théâtre, interruption de l’intrigue en plein suspense, et ainsi de suite. On ne retient rien: on veut juste savoir ce qui va se passer. Un nombre de personnages restreint, une intrigue sommaire, quoique baignée de surnaturel permettent de ne jamais «perdre» le lecteur.

D’ailleurs, le texte est paramétré pour faciliter une lecture inattentive, voire frénétique. Omniprésence des dialogues, gros caractères (à peine 26 lignes par page chez Pocket, contre 36 dans des formats «poche» traditionnel) et découpage nerveux, avec des chapitres brefs, voire très brefs (4 pages, 5 pages). C’est la lecture idéale pour les transports en commun, où l’attention est toujours perturbée, où se joue la bataille sans merci entre Candy crush et les best-sellers.

Jean-Marc Proust

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[1] Diana Holmes, professeure à l’Université de Leeds, observe des ressemblances entre Marc Levy et Musso, qu’elle distingue d’Anne Gavalda. Celle-ci campe ses romans « dans un contexte contemporain précis et insère ses intrigues dans un contexte social réaliste (conflits de classes ou de générations, problèmes de logements urbains, de vieillissement, de famille dé- et recomposées)», tout cela impactant l’intrigue. Alors que Levy et Musso «situent leurs histoires dans une sorte de vague (post?) modernité “mid-Atlantic”, comme dans les romans Harlequin [ce qui pourrait expliquer aussi l’insuccès relatif de Gavalda ailleurs qu’en France]. Et ils résolvent les dilemmes narratifs par un recours au supra-naturel». Retourner à l'article

[2] Une exception cependant (p. 378 de Je reviens te chercher) où le fameux «Et ce fut tout» de Flaubert apparaît sans mention. Retourner à l'article

Jean-Marc Proust
Jean-Marc Proust (173 articles)
Journaliste
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