Monde

L'armée allemande regarde enfin ailleurs

Daniel Vernet, mis à jour le 12.02.2014 à 10 h 54

Pendant des années, la Bundeswehr n'est pas intervenue à l'extérieur, son rôle se limitant à défendre le territoire européen en cas d'attaque soviétique. Cela commence à changer avec le Mali.

Ursula von der Leyen à  Koulikoro au Mali, le 6 février 2014.REUTERS/Joe Penney

Ursula von der Leyen à Koulikoro au Mali, le 6 février 2014.REUTERS/Joe Penney

Ursula von der Leyen en tournée des popotes au Mali: une image insolite car Ursula von der Leyen est la première femme ministre de la Défense depuis que l’Allemagne a été unifiée pour la première fois en 1871! Insolite aussi parce que l’Allemagne contemporaine a rompu avec la tradition militariste de manière si radicale que toute présence de troupes allemandes à l’étranger soulève des polémiques dans la classe politique et un rejet de la majorité de l’opinion.

La ministre de la Défense est allée rendre visite à ses soldats qui participent à la formation de l’armée malienne aux côtés des forces françaises depuis l’opération Serval commencée en décembre 2012 contre les djihadistes du nord du pays. Cette présence allemande n’allait pas de soi. Comme les autres capitales européennes, Berlin a longtemps hésité à soutenir l’intervention décidée par François Hollande avec la bénédiction de l’ONU. La même réserve s’est manifestée au début de cette année quand la question s’est posée d’appuyer l’opération Sangaris en Centrafrique.

Plusieurs raisons expliquent cette retenue. Les Allemands ne manifestent pas un intérêt spécial pour l’Afrique. Le continent est considéré comme une chasse gardée de la France où celle-ci mène une politique volontiers qualifiée de néocolonialiste. Plus généralement, les gouvernements d’Angela Merkel ont renoué avec la tradition qui prévalait avant la réunification, la tradition d’une certaine «retenue militaire».

«L’Allemagne ne peut pas regarder ailleurs»

C’est au nom de cette retenue que le ministre des Afaires étrangères de l’époque, Guido Westerwelle, avait décidé en mars 2011 de s’abstenir au Conseil de sécurité sur l’intervention internationale contre le régime de Kadhafi, en compagnie de la Russie et de la Chine. Il n’avait pas été désavoué par Angela Merkel. Certes, quelque 5.000 soldats allemands participent à des opérations internationales à travers le monde, dont 4.000 en Afghanistan.

Mais cette expérience, loin d’encourager une prise de responsabilité plus large, a été plutôt traumatisante pour une armée dont les règles d’intervention sont extrêmement restrictives.

Le nouveau gouvernement de grande coalition entre les chrétiens-démocrates et les sociaux-démocrates semble cependant amorcer une évolution vers un engagement plus marqué. Tour à tour, trois responsables allemands ont annoncé une inflexion de la politique de sécurité du pays.

Le président Joachim Gauck a profité de la Conférence de Munich sur la sécurité au début du mois de février pour inviter ses compatriotes à rompre avec l’inaction de ses dernières années dans les conflits régionaux. Les risques de ne rien faire sont plus graves que les conséquences de l’action, a-t-il dit. Il a réfuté le double argument derrière lequel les Allemands ont tendance à se réfugier pour justifier leur «retenue» dans le domaine militaire: l’histoire tragique du XXe siècle et leur bien-être actuel.

Ursula von de Leyen a tenu des propos similaires: «L’indifférence n’est pas une option», a-t-elle déclaré. Quelques jours plus tôt, dans le magazine Der Spiegel, elle avait annoncé:

«L’Allemagne ne peut pas regarder ailleurs» (quand des tragédies ont lieu aux portes de l’Europe).

Enfin le nouveau ministre des Affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, s’est dit convaincu que les Allemands ne pouvaient se contenter de «commenter» mais qu’ils devaient être prêts «à intervenir plus vite et de façon plus substantielle».

La reconversion a pris du temps

L’Allemagne semble ainsi revenir à la période qui a suivi la réunification de 1990 quand tous les paramètres de la politique de sécurité allemande et européenne ont été chamboulés. Jusqu’alors, le rôle de la Bundeswehr était totalement intégré dans l’Otan. Pendant la Guerre froide, elle était chargée de la défense avancée en cas de déferlement des chars soviétiques dans les plaines d’Europe centrale. C’était la condition posée par les Alliés dans les années 1950 pour autoriser, voire encourager, le réarmement allemand après la chute du IIIe Reich.

L’autre condition, intériorisée par les Allemands eux-mêmes, était que la Bundeswehr était une armée de citoyens en uniforme placée sous le contrôle des élus de la nation, c’est-à-dire du Parlement, et non une armée aux ordres d’une seule personne, que ce soit le Chancelier ou le ministre de la Défense.

Avec la chute de l’Union soviétique, la mission de défense du territoire perdait beaucoup de sa pertinence. La menace sur la sécurité de l’Europe ne venait plus de Moscou mais des divers mini-conflits ethniques ou religieux à la périphérie du Vieux continent. Les alliés occidentaux ne devaient plus aligner des millions de conscrits pour défendre la patrie en danger, mais disposer de soldats professionnels capables d’effectuer, sous mandat international, des missions de rétablissement ou de maintien de la paix.

L’Allemagne a mis du temps pour opérer cette reconversion. Il a fallu plusieurs décisions du Tribunal constitutionnel de Karlsruhe pour donner de la Loi fondamentale une interprétation favorable aux opérations extérieures.

Le tournant a eu lieu dans les Balkans, prudemment en Bosnie du temps d’Helmut Kohl, mais surtout au Kosovo avec la coalition rouge-verte. Le ministre des Affaires étrangères Joschka Fischer a convaincu en 1999 ses amis écologistes et pacifistes que la défense des droits de l’homme pouvait passer, en dernier ressort, par le recours à la force.

Il a fallu deux décennies pour que la Bundeswehr se transforme d’une armée de conscription à une troupe professionnelle. Mais les limites politiques à son engagement sur des théâtres extérieurs demeurent. Au Mali comme en Centrafrique, le gouvernement a besoin de l’accord du Parlement pour augmenter la présence militaire allemande de quelques dizaines d’unités.

Autre exemple: les cargos allemands qui apportaient une aide logistique à l’armée française en République centrafricaine s’arrêtaient dans un Etat voisin car ils n’avaient pas l’autorisation du Bundestag d’atterrir à Bangui, capitale d’un pays en guerre...

Ces limites ne sont pas près de disparaître. Mais le nouveau ton entendu à Berlin de la part des plus hautes autorités laisse à penser qu’un verrou est en train de sauter qui gênait les progrès d’une politique européenne de défense.

Il manque encore la voix de la chancelière Merkel, sensible peut-être aux sondages montrant qu’une majorité de ses compatriotes est encore hostile à l’engagement de soldats allemands à l’étranger.

Daniel Vernet

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