France

Qu'est-ce qu'un «idiot utile»?

Ariane Bonzon, mis à jour le 10.02.2014 à 19 h 01

Le terme est à la mode. Mais sa vraie signification n’est pas tout à fait celle qu’on croit.

Cat or alien? / Kaibara 87 via FlickrCC License by

Cat or alien? / Kaibara 87 via FlickrCC License by

C'est le dernier nom d’oiseau à la mode. A gauche, à droite, au milieu et même ailleurs. Là c’est Patrick Cohen qui accuse récemment Daniel Schneiderman d’être «l’idiot utile» de Dieudonné:

«Pour m’avoir ainsi désigné comme l’une des incarnations du "lobby sioniste", celui qui muselle les médias et empêche de "casser du juif" tranquillement, écrit le journaliste de France Inter, vous êtes devenu l’un de leurs héros, l’idiot utile du "dieudonnisme".»

A un autre bout du spectre politique, trois jours plus tôt, c’est Résistance républicaine qui pourfend ces «quelques idiots utiles (pour lesquels) les musulmans comme Farida Belghoul sont du côté de la République, et qu’il faut faire alliance avec eux».  Ou bien le 1er  février 2014, comme le rapporte une tribune parue dans Le Monde, sur le plateau de Ça se dispute, Eric Zemmour qui  affuble Nicolas Domenach du titre d'« idiot utile de gens totalitaires».

Ni crapule, ni cynique, sincère

Bref les idiots utiles seraient partout. Il faut reconnaître que pour déstabiliser, voire humilier un adversaire, la formule est efficace. Personne n’aime se faire traiter d’idiot –même utile. Seul problème: la formule est souvent mal utilisée.

Excluons d’emblée l’application de cette qualification aux crapules, qui servent sans y croire une idéologie ou une cause dans leur propre intérêt –pour l’argent, la notoriété ou le pouvoir. Réservons le même sort aux cyniques. Car l’Idiot utile est sincère, il croit à la cause dont il se fait l’avocat; ainsi, André Gide qui défendait la révolution de 1917 au début des années 1930 pouvait être rangé dans cette catégorie jusqu’au Retour de l’URSS écrit en 1936, où il fait part de son désenchantement. De nombreux intellectuels occidentaux –Jean-Paul Sartre, qui ne voulait pas désespérer Billancourt, les «compagnons de route» du Parti communiste de Maurice Thorez  qui vantaient les mérites de la «Patrie des travailleurs» dans les années 1950, pendant la Guerre froide– croyaient pour la plupart participer à un combat progressiste, pour le bien de l’humanité.

L’Idiot utile pense servir une cause juste.

Mais, par manque de jugement ou d’information, il sert en fait, involontairement, une cause qu’il ignore, et qui peut contredire ses convictions profondes. Il est naïf, n’ayant pas su percevoir la réalité de cette cause, ou trop pressé, n’ayant pas encore les éléments qui lui permettraient de bien analyser les conséquences de la voie qu’il soutient. 

Plus généralement, il faut rappeler qu’on attribue l’expression à Lénine, qui appelait ainsi cyniquement les intellectuels occidentaux avec lesquels il voulait s’allier, ceux qu’il voulait manipuler parce qu’ils n’avaient pas compris la réalité de la cause défendue, tout en se félicitant de leur «utilité», par le soutien qu’ils apportaient aux communistes.

L’idiot utile est manipulé

Ainsi comprise, à qui cette qualification peut-elle être appliquée?

Excluons l’utilisation polémique du 5 février entre Patrick Cohen et Daniel Schneiderman. De même, elle ne peut s'appliquer lorsqu'en 2010, Vincent Peillon annule sa participation à un débat avec Marine Le Pen et Eric Besson accusant la rédaction de France 2 d’avoir voulu faire de lui l’«idiot utile» et le faire valoir d’un débat aussi vain que dangereux.

L'expression ne peut non plus servir à discréditer une cause: ainsi de ce courant d’extrême droite traitant d’idiots utiles ceux qui distinguent l’islam proprement dit et les islamismes radicaux ou autres, sous prétexte que l’islam est radical par nature.

On ne peut pas non plus traiter d’«idiots utiles» ceux qui «militent contre leur camp», ceux qui s’engagent délibérément dans un combat dont ils acceptent les risques. Tels que les opposants français à la guerre d’Algérie, ou les Israéliens prenant le parti de l’Organisation de la libération de la Palestine (OLP), ou encore les blancs sud-africains qui se sont engagés activement dans le combat anti-apartheid. Ceux-là ont mesuré la portée de leurs engagements: s’ils sont utiles, ils ne sont pas idiots, ils ne sont pas manipulés, même si la cause qu’ils ont appuyée ne remplira pas toutes ses promesses.

Finalement, le terme d’idiot utile, stricto sensu, ne devrait s’appliquer qu’à ceux qui sont manipulés, consciemment ou inconsciemment, par des régimes souvent autoritaires utilisant l’arme de la propagande à grande échelle (Mao, Staline, Saddam Hussein, Khaddafi ou Ahmadinejad).

Ariane Bonzon

Ariane Bonzon
Ariane Bonzon (221 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte