Culture

La véritable histoire des Monuments Men, sur tous les fronts, hier comme aujourd'hui

Anne de Coninck, mis à jour le 10.03.2014 à 10 h 04

La longue histoire du pillage et de la destruction des monuments et des oeuvres d'art en temps de guerre et la courte histoire de ceux, qui notamment à la fin de Seconde Guerre mondiale et depuis, tentent de les sauver.

Le film Monuments Men de George Clooney.

Le film Monuments Men de George Clooney.

Le pillage et la destruction de biens culturels ont toujours existé dans l’Histoire. Depuis la destruction du premier temple de Jérusalem par le Babylonien Nabuchodonosor II en 586 avant JC jusqu’aux autodafés de 2000 manuscrits par des milices islamiques dans la ville de Tombouctou au Mali en 2013.

Ce n’est qu’à la toute fin du XIXe siècle que la communauté internationale décide de tenter de protéger juridiquement les oeuvres durant les conflits armés. Une première tentative a lieu en 1899 lors d’une conférence organisée à la Haye aux Pays-Bas, qui définit les grandes lignes d’une convention internationale. Quelques années plus tard, en 1907 toujours à la Haye, une nouvelle conférence voit la signature d’une convention pour la protection des biens culturels. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en 1954, une nouvelle Convention de la Haye établit précisément la protection des biens culturels en cas d’hostilité armée.

Dans le livre Saving Italy, paru l’an dernier aux Etats-Unis, l'écrivain et mécène Robert Edsel relate la course de vitesse durant la Seconde Guerre mondiale des unités spéciales Monuments Men (les hommes des monuments) de l’armée américaine. Leur mission est de sauvegarder des trésors architecturaux (sites antiques, églises, monastères) et les chefs-d'œuvre de la Renaissance, notamment des œuvres de Michel-Ange, du Titien, Raphaël, ou encore Caravage et Botticelli.

350 Monuments men lâchés en 1944 dans le chaos de l'Europe

Pour la plupart américains ou britanniques –savants, conservateurs, historiens d’art, spécialiste du patrimoine–, surtout des hommes et quelques rares femmes, avaient revêtu l’uniforme de soldat pour débarquer en Italie en août 1943, avec les troupes alliées et se sont battus contre la barbarie nazie pour défendre la culture et l’art.

Un engagement qui s’est heurté aux réalités effroyables de la guerre. Ils n’ont pu sauver le monastère du Monte Cassino mais ont évité la destruction totale du Camposanto à Pise un cloître gothique du XIIIe siècle décoré de fresques majestueuses, en partie détruites lors des bombardements alliés et de l’incendie qui suivit en juillet 1944.

Cette minuscule armée des ombres, à peine plus de 300 hommes repartis dans toutes les unités des armées alliées, a suivi l’armée allemande qui battait en retraite et qui lors de sa déroute détruisait des ponts comme à Florence, pillait les églises et les musées, et chargeait les camions d’objets précieux, en tentant de les faire remonter au nord vers l’Allemagne.

Saving Italy est en réalité le deuxième volet de l’aventure épique que Robert Edsel a commencé à raconter en 2009. Dans son précédent ouvrage, Monuments Men, devenu un film réalisé par George Clooney sorti sur les écrans américains et bientôt français, il avait révélé l’histoire de ces hommes en uniforme qui avaient débarqué en Normandie en juin 1944 et s’étaient lancés en France, en Belgique, aux Pays-Bas pour sauvegarder, récupérer tenter de protéger les chefs œuvres, cette fois dans le nord de l’Europe. Endossant parfois l’habit de détectives pour tracer le parcours d’une œuvre d’art disparue.

Techniques rudimentaires

C’est au cœur de Seconde Guerre mondiale le 23 juin 1943, alors que le conflit entrait dans une phase décisive, que le président Roosevelt prend une décision inédite. Il accepte la création d’une nouvelle unité de l'armée américaine  constituée d'un nouveau type de soldats, un protecteur plutôt qu’un guerrier. Sur le terrain, sa mission est de protéger et sauver les objets d’art, les monuments historiques de l’Europe.

Le groupe, constitué de 350 personnes de 13 nationalités différentes, ayant une moyenne d’âge de 40 ans, est disséminé au sein des armées alliées. Accompagnant les soldats, ils doivent se répandre dans les villes et les villages, avec des listes d’objets ou de lieux, dans les poches. Sans moyens, ils récupèrent comme ils peuvent hommes, voitures ou camions et tentent de justifier auprès des généraux la nécessité de leur mission. Des arguments pas toujours faciles à entendre, alors que les armées avancent difficilement au prix de combats acharnés en Normandie, se dispersant ensuite dans le reste de la France, puis de l’Europe de l’ouest.

Si au départ leur mission est simple, suivre les armées alliées pour limiter les dégâts faits aux musées, églises et l’ensemble des chefs d’œuvre architecturaux, sa nature va se modifier lorsque les Alliés pénètrent en Allemagne. Ils doivent alors rattraper les objets d’art qui ont disparu, ont été volés, parfois cachés par les armées allemandes ou aussi laissés à l’abandon dans leur retraite. 

Leur technique est rudimentaire, ils ont établi des listes pour chaque ville, village, d’objets et de monuments à protéger. Les Monuments Men pourront parfois s’appuyer sur des nouveautés techniques, ils pourront ainsi travailler à partir des photographies aériennes pour localiser des caches éventuelles Une estimation, qui est certainement très partielle, fait état de 5 millions d’œuvres d’art disséminées dans toute l’Europe. Difficiles d’imaginer aujourd’hui les conditions de travail. Sans catalogues et ordinateurs à disposition, leurs connaissances étaient forcément limitées.

Une histoire largement oubliée après la guerre. En 1951, quand leur mission s’est achevée, ces hommes et femmes sont retournés à la vie civile, retrouvant leur musée, leur chaire universitaire, leur école, endossant de nouveau leurs habits de conservateurs, chercheurs ou professeurs.

Lorsque le conflit prend fin, la nature de leur travail se modifie encore. Il faut restituer aux propriétaires, commencer les restaurations, rétablir les collections des musées… le tout dans une Europe dévastée qui manque de tout et où la Guerre froide pointe déjà.

Chute du mur de Berlin

La recherche des œuvres disparues pendant la Seconde Guerre mondiale ne s'est pas achevée dans les années 1950. Elle a connu même une résurgence inattendue au début des années 1990, après la chute du mur de Berlin quand l'effondrement du bloc de l'est et de l'URSS a fait disparaître le rideau de fer. 

Cela a permis de réellement mesurer la destruction de l'Europe de 1939 à 1945. Un ouvrage paru en 1994, Rape of Europa de Lynn H. Nicholas, en donne la vision dans toute son ampleur. Il aborde la Seconde Guerre mondiale non plus sous un aspect politique, économique ou militaire, mais patrimonial. Il s’attache pour la première fois à la recherche des oeuvres et monuments disparus et détruits. L’auteur raconte l'histoire des vols systématiques, de la destruction délibérée et de la sauvegarde presque miraculeuse de trésors artistiques. 

Une campagne entreprise pour sauver, parfois cacher et enfin rendre les millions de trésors spoliés, volés ou juste signalés comme perdus. Une grande fresque qui témoigne de la survie difficile de vestiges de siècles de la culture occidentale.

L. Nicholas dévoile le rôle d’inconnus qui ont permis cette sauvegarde. En France, elle met en évidence, par exemple, l'action dans l'ombre de Rose Valland qui, au musée du Jeu de Paume tandis que les nazis y amassaient les œuvres pillées dans toute la France, les répertoriait systématiquement avant qu’elles ne soient envoyées en Allemagne. Un rôle essentiel, qu’elle accomplissait en se dissimulant derrière des lunettes épaisses et une allure peu amène, occultant sa connaissance parfaite de l’allemand.

Les «dédommagements» de l'URSS

Les nazis ne sont pas les seuls à avoir sciemment violé la convention de la Haye sur les lois et coutumes de la guerre sur terre signée en octobre 1907 aux Pays-Bas, et notamment l’article 46.

«L'honneur et les droits de la famille, la vie des individus et la propriété privée, ainsi que les convictions religieuses et l'exercice des cultes, doivent être respectées. La propriété privée ne peut pas être confisquée.»

Staline et les armées soviétiques ne sont se pas gênés pour «emprunter» des œuvres d’art et les entasser dans leurs musées, en justifiant souvent leurs prises comme «dédommagement» de guerre.

Un article fondateur paru en 1991 dans la revue américaine Artnews signé par des auteurs russes Konstantin Akinsha et Grigorii Kozlov, révélait pour la première fois la part d'ombre des musées soviétiques. Ils gardaient dans des chambres secrètes des milliers d'œuvres récupérées par l’Armée Rouge lors de sa marche vers l’ouest. En 1991, alors que l’URSS était en pleine déliquescence, le ministre soviétique de la Culture a admis publiquement l’existence de ces réserves particulières.. 

Si quelques-unes des pièces ont bien été exposées un peu plus tard dans certains musées, comme celui de l’Ermitage à Saint-Petersbourg, aucune œuvre n’a été rapatriée et une loi votée par la Douma a même renforcé le statu quo en faveur des autorités russes.

Il n’y a pas que les Etats, évidemment, qui ont réussi à soustraire des œuvres d’art. Quelques particuliers aussi ont joué leur carte dans le chaos de l’après-guerre. Ainsi, le père de Cornélius Gurlitt, Hildebrand, l’homme dont l’appartement situé à Munich en Allemagne contenait 1.406 œuvres d’art qui ont été découvertes à la fin de 2013, avait été arrêté brièvement après la guerre, 134 de ses toiles avaient été alors confisquées par les autorités pour en vérifier la provenance. 

Elles lui avaient été rendues au bout de 5 ans en 1951. Quant au reste de sa collection, il avait prétendu auprès des autorités qu’elle avait été détruite dans l’incendie de  son appartement, lors du bombardement de Dresde en février 1945, qui avait en grande partie détruit la ville. Hildebrand Gurlitt  avait repris à la fin des années 1940 son activité de galeriste. Il continuait à exposer. Ainsi peu avant son décès en 1956, il avait exposé aux Etats-Unis à New York et à San Francisco.

Tout aussi étonnante est l’histoire d’Ante Topic Mimara, un aventurier originaire de Croatie quand celle-ci appartenait encore à l’empire austro-hongrois. Réussissant à passer la Première Guerre mondiale sans encombre et à s'installer dans un premier temps en Italie, on le retrouve collectionneur d’art en Allemagne entre les deux guerres. En 1946, il réussit à se faire passer auprès des autorités américaines, qui avaient rassemblées à Munich des œuvres  d’art volés dans toute l’Europe, pour un représentant des autorités yougoslaves. 

Il présente une liste de 166 objets à récupérer, pour ensuite disparaître avec son trésor, avant que les autorités américaines ne réalisent l'arnaque. Quelques années plus tard, en 1963, il réussit à vendre au Metropolitan Museum of Art à New York la magnifique croix de saint Edmonds que l’on peut encore admirer aux Cloisters.

Les limites des conventions

La mise place de la convention de la Haye en 1954 et plus récemment de la convention de l’Unesco datant de 1970 sur le transfert de propriété de biens culturels notamment d’objets issus de fouilles archéologiques n’a pas stoppé les vols et les disparitions dans les zones de guerre. Les conflits récents ont immédiatement montré les limites de ces conventions.

Il en va par exemple ainsi des manuscrits de Tombouctou victimes des autodafés des islamistes qui avaient pris le contrôle l'an dernier du nord Mali. Depuis 1998, Tombouctou est inscrite au patrimoine de l’Unesco. Aux XIVe et XVe siècles, la cité comptait environ 100.000 habitants dont 25.000 étudiants pour la seule université de Sankoré alors à son apogée. Plus de 300.000 manuscrits anciens répartis dans des bibliothèques privées, au sein de grandes familles, ont été pour la plupart sauvés de la destruction promise par les miliciens. Aujourd’hui ces même manuscrits doivent faire face à autre danger, la mort plus lente mais tout aussi certaine, par le pourrissement.

Musée de Bagdad

Et puis évidemment, la guerre en Irak il y a onze ans. En avril 2003, une vingtaine de jours après le début de l’invasion de l’Irak de Saddam Hussein, le musée national d’Irak à Bagdad a été laissé plusieurs jours. Il a été livré au pillage pendant huit jours entre le 8 avril, quand le personnel du musée (conservateurs, gardiens, administration) a décidé de ne plus revenir, et le 16 avril date à laquelle des troupes américaines ont été finalement déployées pour le protéger.

Huit jours de vols massifs. Une estimation, faite en 2008, faisait état de 15.000 pièces envolées: sculptures, sceaux, amulettes en ivoire, poteries, bijoux, objets du quotidien disparus… témoins pour la plupart de l’histoire millénaire de la Mésopotamie. En septembre 2010, une cérémonie a été organisée par le musée à Bagdad pour célébrer le retour de 542 pièces qui ont alors réintégré les vitrines du musée. Il y a six mois, un responsable irakien Bahaa Mayah, estimait qu’un quart seulement des pièces disparues avaient été retrouvées.

Encore plus récemment, en novembre 2013, l’université de Cornell, située dans l’Etat de New York, annonçait son intention de donner près de 10.000 tablettes en écriture cunéiforme remontant à la fin du IVe siècle avant JC, aux autorités irakiennes. Ces tablettes reçues au début des années 2000 par le musée de l’université avaient été données par la famille d’un collectionneur décédé. 

L’université est restée mystérieuse sur les motivations de ce retour inattendu, mais certains ont cru déceler une origine peut-être sulfureuse des tablettes, ramenées aux Etats-Unis après de la première guerre du Golfe en 1991. Une origine que la famille du collectionneur a quant à elle toujours réfuté.

La destruction d'Alep

On l’a vu pour l’Irak. On le voit aussi pour la Syrie. La guerre civile qui a commencé en mars 2011 et a selon le dernier décompte de l’ONU fait plus de 130.000 morts a multiplié les destructions de monuments. La bataille engagée autour d’Alep, la deuxième ville du pays, entre les forces gouvernementales de Bachar el-Assad et les forces rebelles, en est un exemple.  Alep, ville carrefour de toutes les routes de l’antiquité, serait l’une des plus anciennes villes habitée au monde. La vieille ville d’Alep est inscrite sur la liste du patrimoine mondial depuis 1986

Elle a subi de nombreux  dommages depuis le début du conflit. En juillet 2012 La Citadelle (datant du XVIe siècle) a été touchée une première fois, suivie dix jours plus tard par les souks datant du XVe siècle. En février 2013, les rebelles se sont emparés de la mosquée dont l’édifice originel datait du VIIIe siècle agrandie par ses successeurs. La majorité du bâtiment détruit après le retrait de l’armée loyaliste datait du XVIIe siècle. Seul le minaret qui avait été érigé entre 1090 et 1092 était d’origine: il s’est effondré le 24 avril 2013.

Le pillage de sites archéologiques et la destruction des trésors remontant à l’antiquité de la Syrie sont malheureusement bien documentés et connus. Des tombes, des sites de fouilles ont été pillés par des voleurs qui revendent des milliers d’objets sur le marché noir, un trafic devenu une monnaie d’échange pour acquérir de nouvelles armes.

Anne de Coninck

NDE: C'est une version non corrigée de cet article qui a été publiée dans un premier temps. Toutes nos excuses.

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