Culture

L'Amérique a un problème avec ses pop-stars blanches

Mathilde Carton, mis à jour le 27.02.2014 à 10 h 12

De Miley Cyrus à Lana Del Rey, elles se sont fait taxer d’appropriation culturelle tout au long de l'année 2013: interdiction de reprendre les codes de la culture ghetto ou chola si on n’est pas soi-même Afro-Américaine ou Latina.

Miley Cyrus aux MTV Video Music Awards, le 25 août 2013. REUTERS/Lucas Jackson.

Miley Cyrus aux MTV Video Music Awards, le 25 août 2013. REUTERS/Lucas Jackson.

Non, ce n’était pas le twerking contre les parties génitales de Robin Thicke. Ce n’était pas non plus la langue épileptique ou la tenue en latex couleur chair. Non, ce qui a remué l’Amérique, c’est le côté faussement racaille de Miley et la claque sur les fesses imposantes d’une danseuse noire sans tête.

Outre l’explosion de sexualité, devenue un passage obligé pour les ex-enfants stars de Disney, la prestation de Miley Cyrus aux MTV Video Music Awards, en août dernier, a largement été critiquée pour son racisme supposé.

«Cyrus joue avec une imagerie raciale, notait ainsi Jody Rosen, critique musical pour le New York Magazine. On l’a vue twerker dans le clip de We Can’t Stop, chanter les louanges de la musique gangsta et clamer son allégeance spirituelle à Lil’ Kim. Aux VMAS, alors qu’elle arpentait la scène façon racaille, hyper agressive, twerkant à l’occasion, sa performance a franchi la ligne jaune.»

Pour Rosen, la prestation de Miley Cyrus s’apparentait à du Blackface, cet épisode troublant de l’histoire coloniale où des hommes blancs se grimaient en Noirs, reprenant tout un répertoire stéréotypé et racialisé de chants et de danses supposés appartenir à la communauté africaine. «Pour les artistes blancs, l’appropriation de certaines caractéristiques de la communauté africaine a toujours été utilisé comme un moyen pour une fin: se réinventer à moindres frais pour conquérir un autre public», résumait le journaliste.

L’exemple le plus emblématique de cette tendance reste Le Chanteur de jazz, premier film parlant jamais tourné, en 1927, où un Juif se grimait en Noir tendance Y’a bon banania pour connaître le succès à Broadway.

De la princesse friquée à la strip-teaseuse du ghetto

Miley Cyrus réactualise les stéréotypes que l’on prête à la communauté afro-américaine, annexant ce qu’on appelle la culture ratchet. C’est grosso modo le stéréotype de l’Afro-Américaine méga maquillée, hyper moulée dans des vêtements fluo en nylon inflammable, portée sur les bijoux en or, les ailes de poulet frites et le crêpage de chignon. Bref, la caricature que l’on se fait des jeunes Afro-américaines issues du ghetto, sexuelles et vulgaires à souhait.

Qu’une princesse millionnaire s’approprie ce qu’il y a de plus péjoratif dans la culture afro-américaine dans le but de casser son image lisse a de quoi énerver. «Pourquoi a t-elle choisi la culture ratchet plutôt que la négritude? Elle puise dans le stéréotype de la déviance sexuelle noire, analyse Tricia Rose, professeur d’études afro-américaines à l’université de Brown. Miley Cyrus ressemble à ces ados dans les lycées privés qui n’entrent en contact avec la culture noire qu’à travers le hip-hop et parlent à leurs amis dans ce qu’ils croient être un dialecte noir. Elle associe la culture noire à la transgression.»

Bref, non seulement Miley Cyrus se refait une santé d’un point de vue artistique, lorgnant désormais sur la musique gangsta, mais aussi s’offre un ravalement de façade com’ et financier. «Au vu de ses récents succès commerciaux à la radio, l’image provocatrice de Cyrus –une fille blanche friquée qui joue à la strip-teaseuse du ghetto–, fait sens financièrement», se moque Daniel D’Addario, journaliste à Salon.

Une pratique récurrente dans le milieu de la pop

Mais Miley n’est pas la seule à avoir été taxée d’appropriation culturelle. Dans le même genre, Katy Perry en a aussi pris pour son grade lors de sa prestation aux American Music Awards, fin novembre, où elle interprétait le morceau Unconditionally habillée en geisha.

Idem pour Lana del Rey. De son vrai nom Lizzy Grant, la «Nancy Sinatra du ghetto» puise son inspiration dans la culture chola —l’équivalent de la culture ratchet appliquée aux latinos. Sa dernière oeuvre e en date, un court-métrage de 27 minutes intitulé Tropico, sorti début décembre, montre la chanteuse sous les traits d'une strip-teaseuse latino issue des bas-quartiers de L.A.: tatouages en pagaille (la goutte d’eau sous l’oeil typique des gangsters chicanos, le «Trust no Bitch» sur le ventre), boucles d’oreille clinquantes, décolleté vulgos...

«Reprendre les codes de toute une culture et appeler ça "une mode" est offensant», s’est alors énervée la journaliste Hillary Crosley sur Jezebel, dans un article intitulé «Chère Lana del Rey, tu n’es pas une gangster latino, donc arrête tes conneries». À noter que del Rey avait subi la même ire quand elle s’était habillée en chef indien.

Des critiques qui ne sont pas sans rappeler celles subies par Gwen Stefani lors de la sortie de son premier album solo. Souvenez-vous: c’était en 2004, et la chanteuse du groupe No Doubt s’était amusée à relire Alice au pays des merveilles au pays du Soleil levant. En résultait une ode d’amour pour Harajuku, quartier tokyoïte à la mode, et ses filles fanas de cosplay.

Reste que l’admiration de Stefani a parfois pris une tournure plus tendancieuse, comme lors de cette interview où elle s'était entourée d’Harajuku Girls muettes. Pour accessoiriser, il n’y a rien de mieux. «Même si les uniformes d’écolière japonaises relèvent du Blackface, c’est toujours mieux que rien, soupirait alors la comédienne féministe d’origine coréenne Margaret Cho. Au moins, les Asiatiques sont visibles.»

«La culture blanche est la culture dominante»

On comprend bien le reproche adressé à ces popstars blanches : elles empruntent des codes culturels pour se réinventer (artistiquement, financièrement), mais sans participer à la cause (porter les couleurs de la communauté) et sans souffrir des discriminations sociales et économiques liées à ces cultures particulières.

Mais dans ce cas, de quelle culture les pop stars blanches peuvent-elles se réclamer? Qu’est ce qui constitue la culture américaine blanche?

Hillary Crosley répond par l’absurde:

«Si une personne de couleur voulait s’approprier à son tour la culture blanche, que devrait-elle faire? S’habiller comme Martha Stewart? Peut-être comme Donald Trump ou Britney Spears? Enfin, soyons honnête: si une personne de couleur voulait casser les codes, l’Amérique ne s’en rendrait pas compte parce que la culture blanche est la culture dominante.»

En fait, la culture blanche américaine en soi n’existe pas. Les Blancs américains sont des immigrés européens issus de cultures différentes (britannique, irlandaise, néerlandaise, allemande, russe…), qui se distinguent des Amérindiens et des esclaves noirs simplement par la couleur de leur peau. C’est ce marqueur physique qui va devenir un marqueur de classe et un marqueur «culturel» loin d’être inné.

Dans son livre How The Irish Became White, Noel Ignatiev explique que les premiers Irlandais arrivés aux Etats-Unis fuyaient un régime de caste oppressif où leurs conditions sociales s’apparentaient à celles des esclaves américains. Leurs premières années américaines ne différèrent d’ailleurs pas de celles qu’ils connaissaient en Irlande avec des conditions de travail dangereuses et un salaire très bas. «Dans le Sud, on employait un Irlandais quand on ne voulait risquer la vie d’un esclave», écrit-il.

Dans les grandes villes, on les parquait avec les esclaves noirs affranchis dans des ghettos violents et pauvres. Irlandais et Afro-Américains se retrouvaient ensemble face à la police et au mépris de tous. Alors pour survivre et s’émanciper, les Irlandais sont devenus «blancs»: c’est-à-dire qu’en s’alliant avec les abolitionnistes, en entrant petit à petit en politique, ils ont gagné le droit de vivre librement sans restrictions raciales, de voter et d’être élus, et de gérer leur fortune comme ils l’entendent. En un mot, ils sont devenus dominants.

«Stéréotypes de blancs suprématistes»

«La seule culture que l’on peut qualifier de “blanche” est construite sur la couleur de la peau, le pouvoir, le privilège et ce qu’on appelle la suprématie blanche», note Kaila Adia Story, responsable du département consacré aux études africaines à l’université de Louisville. Si on définit la culture comme «ce qui est un commun à un groupe d’individus» et «ce qui le soude», alors la culture blanche américaine est moins basée sur des traditions ou des valeurs communes que sur une même domination.

«Miley Cyrus, Lana del Rey et Katy Perry empruntent la culture des gens de couleur parce que la soi-disante "culture blanche américaine" est intangible, explique Kaila Adia Story. Les raisons pour lesquelles ces types d'appropriation ou d'emprunt sont racistes viennent du fait que les représentations que ces pop stars ont des cultures noir/japonaise/latino sont fondées sur des stéréotypes de blancs suprématistes.»

Ainsi de la réaction de Miley Cyrus quand son nom apparaît dans la chanson Somewhereinamerica de Jay-Z:

«Feds still lurking
They see I’m putting work in
Cause somewhere in America
Miley Cyrus is still twerkin'»

Citée par le roi du hip-hop, Miley Cyrus s’imagine adoubée par Jay-Z. Elle a réussi son coup, elle fait désormais officiellement partie de la cour des artistes qui comptent. Mais Miley, obnubilée par cette reconnaissance soudaine –elle, l’ex-princesse Disney en recherche de street cred'– ne se rend pas compte que Jay-Z la cloue au pilori.

«Jay-Z rappe "Les flics me harcèlent parce que je fais du fric avec la drogue, mais l’Amérique blanche fait du fric avec notre culture". Et Miley Cyrus s’enflamme, résume Trudy du blog Gradient Lair. La suprématie blanche empêche les Blancs de comprendre pourquoi ces appropriations culturelles cycliques constituent une arme d’oppression.»

Avant d'aller plus loin:

«Ce n’est pas un compliment de voler, d’altérer et de profiter de ceux qui ont été les premiers à créer un art. Cette attitude est déshumanisante. Et le pire, c’est que ceux qui sont derrière cette opération de déshumanisation se marrent à gorge déployée, comme l’attitude de Miley le révèle.»

Mathilde Carton

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