Economie

Il va falloir s'y faire: l'«autre politique» est morte

Eric Le Boucher, mis à jour le 08.02.2014 à 8 h 36

Le tournant social-démocrate de François Hollande signe la mort d'une politique économique dite de gauche. Et si elle disparaît, c'est qu'elle a échoué, tant en France que dans tous les autres pays où elle a été essayée.

REUTERS/Cathal McNaughton/Pool

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A l'hiver 1982-1983, lorsque François Mitterrand opta pour une politique de rigueur, le Parti socialiste expliqua qu'il s'agissait d'«une parenthèse». Il fallait momentanément sacrifier la politique «socialiste» pour préserver la construction de l'Europe, mais, bientôt, le gouvernement en reviendrait à des mesures «de gauche», la parenthèse se refermerait. A l'hiver 2013-2014, le président François Hollande prend un «tournant» social-démocrate exactement semblable, mais le Parti socialiste cette fois se tait. Plus question, nulle part, de «parenthèse». Le tournant n'est pas présenté comme devant être suivi, un jour, par un autre dans l'autre sens.

Peut-être François Hollande aura-t-il du mal à concrétiser fortement et rapidement sa nouvelle politique, la question reste ouverte. Mais, idéologiquement, la conversion de la gauche française de gouvernement semble, cette fois, définitive. La parenthèse ne se refermera plus. La raison en est que le rêve d'une «autre politique», celle à laquelle on reviendra, celle à laquelle il faut revenir pour être «de gauche», est, en 2014, morte et bien morte.

Telle est la leçon de l'histoire, telle est la leçon de la géographie, telle est la leçon de l'économie.

L'histoire est sans appel. L'«autre politique» a toujours eu comme caractéristique principale de n'être jamais définie clairement, ni en 1983, ni jamais ensuite. Elle devait rester nébuleuse comme les rêves, comme les utopies. Il ne fallait surtout pas qu'on dise, après la chute de l'URSS, qu'elle avait beaucoup de points communs avec le soviétisme défaillant: nationalisations, étatisme, protectionnisme, rupture avec les marchés financiers...

L'«autre politique» est victime de n'avoir pas tiré les leçons de cet échec. Le XXe siècle aura ouvert puis fermé la porte du communisme. N'en survivent qu'une version chinoise ultra-capitaliste et des îlots en naufrage en Amérique latine. Même Cuba lui tourne le dos!

L'examen planétaire des pays tentés par des hétérodoxies alternatives confirme le fiasco. Le match entre la social-démocratie et l'«autre politique» s'est joué en direct ces deux dernières décennies: le Brésil de Lula-Rousseff est loin d'être sans défauts, mais il a battu le Venezuela de Chávez à plate couture sur tous les plans, y compris la lutte contre la pauvreté. 

Regardez l'Argentine

L'Argentine, autre exemple dans sa version néopéroniste, est en train in vivo de mal tourner. En 2002, après des années libérales qui avaient apporté une forte croissance mais de très fortes inégalités, le pays a plongé dans une crise monétaire et il est revenu à ses amours nationalistes.

Le nouveau président Nestor Kirchner a choisi de faire défaut sur les trois quarts de la dette de 100 milliards de dollars et de dévaluer. Puis, peu à peu, de dérouler la logique de l'«autre politique»: rejet des firmes étrangères, nationalisations, contrôle des prix...

Cette politique a marché plus longtemps que ne le prédisaient les orthodoxes. Après la récession de 15% de 2002, la croissance est repartie fortement, le pays tirant parti des hausses des prix des matières premières. Mais vers 2009, tout se retourne. L'inflation grossit, le gouvernement truque les chiffres, le nationalisme ne résiste pas à son travers, le populisme, et, sous Cristina Fernandez de Kirchner, s'engage la spirale des décisions improvisées, du mauvais management de l'Etat, du sous-investissement, des pénuries.

Chaque dévaluation doit ramener la stabilité, c'est l'inverse qui se passe: elle en appelle une autre. Les prix s'envolent, le gouvernement compense par des subventions, le déficit se creuse, le pouvoir s'affole. L'Argentine, paria des marchés financiers, pourrait même perdre à New York le procès que lui font des anciens créditeurs organisés en «fonds vautours».

Dernier avatar géographique de l'«autre politique»: les Abenomics, les mesures de dévaluation, de relance monétaire et budgétaire conduites par le Premier ministre japonais, Shinzo Abe. L'expérience est en cours. Comme ailleurs, elle semble réussir au début, le pays tire profit d'une épargne abondante et de l'actuelle fuite des capitaux hors des pays émergents. Il est permis de penser que le Japon doit son retour à la croissance à des mutations très profondes plus qu'à ces mesures gouvernementales de relance, mais il est trop tôt pour juger ce qui aura été utile et ce qui aura été néfaste.

Un nouveau «consensus»

Et voilà la vraie raison: si l'«autre politique» est morte, ce n'est pas seulement qu'elle a échoué, c'est aussi que ce qu'elle comportait de bonnes critiques a été intégré. La politique économique purement orthodoxe, celle dite du «consensus de Washington», a été très amendée avec la crise, à commencer par son premier avocat, le FMI. Le Fonds a tourné le dos à l'ultralibéralisme, devenu keynésien, il combat les politiques excessives d'austérité et il reconnaît même le bien-fondé de certains contrôles des changes! La politique industrielle n'est plus un tabou.

Le «consensus» d'aujourd'hui, la politique à laquelle se rallie François Hollande, comprend une partie des hétérodoxies d'hier mais, à l'inverse de l'«autre politique», en les inscrivant à l'intérieur des deux principes forts: une économie ouverte et une discipline budgétaire de moyen terme. La partie monétaire reste la plus orthodoxe: seuls les grands pays peuvent dévaluer (les Etats-Unis et la Chine, on va voir pour le Japon), les autres se sont pas de taille à mettre leur crédibilité en péril. La partie budgétaire est mixte: la règle de rigueur peut s'accommoder du soutien de la conjoncture. La dernière partie est considérée comme la plus importante: les mesures structurelles de compétitivité, de concurrence, d'éducation sont les clefs de la réussite au XXIe siècle.

Eric Le Boucher

Article également paru dans Les Echos

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Cofondateur de Slate.fr
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