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Nos conseils à Arnaud Montebourg pour bouter Google hors de France

Montage Slate via Benjamin Lemaire (licence CC by sa) et Remko Van dokkum (licence CC by )

Montage Slate via Benjamin Lemaire (licence CC by sa) et Remko Van dokkum (licence CC by )

Le ministre du Redressement productif veut déclarer le géant d'Internet illégal en France? Qu'à cela ne tienne.

Le ministre du Redressement productif est un troll. Du moins au sens entendu par une partie des internautes: une personne qui a le don de trouver le mot qui fâche, la formule qui crispe mais qui, à coup sûr, fait mouche. A ce titre, Arnaud Montebourg ferait un malheur sur le réseau –s'il n'avait pas autant de mal avec ce dernier.

La dernière sortie en date remonte au mercredi 5 février et vise un certain Google. A en croire le site d'Europe 1, le ministre «menacerait d’engager une action à l’échelle européenne pour déclarer [le géant] illégal», si ce dernier n'accepte pas de domicilier «dans l'Hexagone les informations en ligne qu'il récolte sur les Français». Une déclaration qui s'inscrit dans le sillage des révélations d'Edward Snowden sur la surveillance opérée par les Etats-Unis sur Internet, mais aussi du redressement fiscal qui vise Google en France, susceptible d'atteindre un milliard d'euros. 

Si l'information a depuis été mollement démentie par l'intéressé, et raillée par les commentaires moqueurs du secteur, nous avons décidé chez Slate de prendre Arnaud Montebourg au sérieux. Et de lui fournir une feuille de route complète pour empêcher une bonne fois pour toutes l'ensemble des services de Google (Gmail, YouTube, Google Drive...) de venir encombrer le réseau français. Le tout, en s'inspirant évidemment des meilleurs élèves en matière de censure du Net: Chine, Iran, Syrie, Russie, Corée du Nord... bref, la crème de la crème!

1.

Filtrer les noms de domaine: google.com, youtube.com...

Arnaud Montebourg devrait ici viser directement le nom des sites. Autrement dit, faire en sorte que google.com, youtube.com et tous les autres machins en .com ou .fr (ou .bidulechose, puisqu'il existe désormais une grande quantité de noms de domaine) affiliés de près ou de loin à Google renvoient à une page d'erreur («connexion impossible») ou mieux, à un site tierce, qui ferait la promotion de l'action du ministre.

Une technique qui a déjà fait ses preuves: en Iran, en Chine mais pas que, puisque le FBI s'en est servi pour dégommer Megaupload. C'est la même procédure qui s'applique aussi en France dans le cadre de la législation sur les jeux en ligne, ou du bannissement d'Allostreaming, rappelle le spécialiste du réseau Stéphane Bortzmeyer.

Bonne nouvelle donc: le dispositif est déjà là et effectif!

Problème: il est aussi très facilement contournable via notamment des outils «équivalents au VPN», pour «Virtual Private Network» («réseaux privés virtuels»). Des dispositifs parfaitement légaux en France, qu'on active avant de naviguer sur Internet, afin qu'ils sécurisent en les chiffrant les communications qui passent par eux. A ce titre, on compare souvent les VPN à des «tunnels».

Ils sont déjà très utilisés, «pour pallier un trafic trop lent», par exemple dans le fameux cas où YouTube rame avec Free, ou pour regarder des films sur le site américain Netflix depuis la France (souscription normalement impossible). Pour éviter tout effet déceptif, Arnaud Montebourg ne doit donc pas viser une efficacité de 100%, conseillent nos interlocuteurs: une partie des internautes pourra toujours éviter les dispositifs mis en place. Il faut simplement veiller à ce qu'ils ne soient pas trop nombreux.

Par ailleurs, le souci avec le blocage au niveau des noms de domaines est aussi qu'il existe potentiellement un très grand nombre d'adresses pointant vers un service de Google et que, surtout, ce dernier peut facilement en changer en achetant d'autres noms de domaine.

C'est par exemple la stratégie déployée par le site de partage The Pirate Bay, accusé de contrevenir aux droits d'auteurs et souvent visé par ce genre d'opération nettoyage.

«Or The Pirate Bay a une base fidèle d'utilisateurs, prêts à suivre ces changements de noms, souligne Stéphane Bortzmeyer, et on peut s'attendre à la même chose dans le cas de Google.» Peut-être vaudrait-il donc mieux s'attaquer à un petit joueur, comme Slate.fr, (hélas!) moins susceptible de mobiliser, ajoute notre spécialiste. Ou alors, s'armer de patience car risque de s'amorcer avec Google un jeu du chat et de la souris à durée indéterminée.

2. Filtrer l'adresse IP

Une technique «à ajouter aux noms de domaines pour être plus complet», conseille Grégoire Pouget, en charge des nouveaux médias à Reporters sans Frontières (RSF). Une association qui connaît sur le bout des doigts les meilleurs dispositifs de censure du réseau, à force de les étudier chaque année dans son rapport «Ennemis d'Internet» –dont la version 2014 est attendue le 12 mars.

Il s'agirait ici de «demander à tous les fournisseurs d'accès à Internet (FAI) de mettre en oeuvre des directives gouvernementales» pour bannir les adresses IP, ces suites de chiffres qui se cachent derrière tout appareil connecté, indispensables pour qu'ils puissent communiquer entre eux sur le réseau. Une mesure testée et approuvée par le Bahreïn ou le Vietnam, note encore Grégoire Pouget.

Mais là encore, le problème, c'est qu'une pieuvre comme Google dispose d'un gros matos et donc, de tout un tas d'adresses IP. Comme le regrette un responsable technique d'un grand opérateur français:

«Google est extrêmement disséminé.»

Pas sûr, là encore, de pouvoir échapper à l'incessant jeu du chat et de la souris. Paria du réseau, Google pourrait par exemple suivre l'exemple de WikiLeaks qui, après avoir été déclaré persona non grata sur Internet, a vu son accès maintenu grâce à la multiplication de «sites miroirs»: des duplicata exacts du site censuré, mais avec des adresses IP différentes.

Néanmoins, Arnaud Montebourg pourrait «interdire la copie passée, présente ou future de tout ou partie de site ainsi censuré», note de son côté Okhin, hacker qui a notamment aidé des Tunisiens et des Egyptiens à se connecter à Internet pendant le Printemps arabe, via le collectif Telecomix. Une voie qu'a essayé de suivre –sans succès– Claude Guéant, alors ministre de l'Intérieur, dans l'affaire du site Copwatch, qui révélait des informations personnelles sur des agents de police.

De même, les internautes ont ici aussi la possibilité de contourner le dispositif, s'accordent l'ensemble des experts réseau interrogés. En empruntant par exemple ce qu'on appelle des «proxys». Ces logiciels, qui servent d'intermédiaire entre deux réseaux, peuvent contourner le filtrage à partir du moment où ils ne sont pas eux-mêmes affectés par le dispositif –par exemple, en étant installés à l'étranger, ou en ayant pas leur propre adresse IP visée par la censure.

3. Effacer Google de l'Internet français

Les différents spécialistes de l'architecture d'Internet que nous avons interrogés sont formels: l'arme «radicale» pour sortir Google des tuyaux français passerait par une «désannonce de l'AS de Google».

Sans le jargon télécom, ça veut dire qu'il faudrait forcer les Orange, SFR, Bouygues, Free et compagnie à couper toutes les routes qui mènent vers les services de Google. Le tout, en utilisant l'AS (pour «système autonome»), qui est la «plaque numéralogique» d'un réseau. Une sorte de carte d'identité que les acteurs du Net utilisent «pour communiquer entre eux», précise un responsable d'un opérateur français, et bien s'interconnecter. 

Or Google a le défaut d'avoir un seul numéro d'AS (à côté de quelques petits) qui regroupe les serveurs d'un très grand nombre de ses services, comme YouTube. Une sorte de «navire amiral» qui le rend très «vulnérable», toujours selon nos interlocuteurs: plus aucun internaute français ne pourra ainsi «joindre» Google.

Si la mesure peut être «efficace un certain temps» –se faire une nouvelle plaque d'immatriculation sur Internet ne se fait pas en claquant des doigts–, elle comporte tout de même plusieurs défauts.

Déjà, les Français pourront encore faire fi de la mesure, pour peu qu'ils fassent ici encore l'effort d'utiliser des VPN. Le problème étant que ce genre de service est aussi très utilisé par les boîtes. Interdire leur usage nuirait donc à l'économie, ce qui est fâcheux vu l'objectif du ministère du Redressement productif.

Par ailleurs, qui dit passage des communications dans un tunnel, dit chiffrement. Et là, ce sont les services de renseignement qui vont pas être contents. Nous conseillons donc à Arnaud Montebourg de s'entretenir au préalable avec ses collègues de l'Intérieur et de la Défense.

4. Effacer Google de tout l'Internet

Arnaud Montebourg peut s'inspirer du Pakistan pour tout simplement anéantir Google de tout l'Internet. Du moins pendant un temps.

En 2008, sous ordre du ministre des Télécommunications de censurer YouTube, Pakistan Telecom est «allé encore plus loin», écrivait à l'époque Cnet: il a contaminé tout Internet avec une fausse information, qui avait pour effet de diriger tous les internautes désireux d'aller sur YouTube dans le mur. Une sorte de cul-de-sac du Net qui mène vers ce les techniciens appellent «un trou noir».

5. Filtrer des mots clé

On passe à la vitesse supérieure avec ce dispositif jugé très «fastidieux» par l'ensemble de nos interlocuteurs, mais qui permet d'obtenir un résultat très fin: censurer dès que des mots interdits s'affichent. Il nécessite néanmoins certains investissements tel que l'emploi de DPI. Pour Deep Packet Inspection. Oui, du nom de la technologie qu'ont notamment vendue des entreprises françaises –Amesys pour feu Kadhafi, Qosmos pour Bachar el-Assad.

» A lire aussi: Prism: comment les Français sont écoutés par la NSA, et par des services bien de chez nous

Grégoire Puget se montre rassurant quant à l'usage de cette technologie utilisée en Chine –décidément championne en matière de contrôle du réseau– sur le territoire français:

«En France, il faudrait beaucoup de puissance de calcul pour traiter toutes les requêtes. Cela coûterait très cher aux FAI.»

Selon lui, comme pour les autres experts du Net français interrogés, Orange, Free, SFR, Bouygues et compagnie n'utiliseraient pas, actuellement, cette technologie intrusive.

6. Ralentir le débit de l'Internet

La clé de la réussite d'un bon contrôle du Net est dans le panachage des solutions déployées –comme le montre si bien la Chine. Nous conseillons donc à Arnaud Montebourg de ralentir le débit de l'Internet si les Français refusent de vivre sans Google et persistent à vouloir voir des vidéos de chats débiles chez les Américains.

Une idée que l'Iran nous a inspirée: le pays ralentit depuis longtemps les connexions privées, de telle sorte que «consulter ses emails devient presque un défi», confiait une journaliste iranienne au site Owni en 2012. Une solution intermédiaire dont l'entier potentiel ne saurait être apprécié qu'en cas de cumul avec le conseil numéro 7.

7. Faire un intranet

Là encore, une bonne idée venue tout droit de l'Iran, qui depuis dix ans projette de crée un «Internet propre» ou «halal». Si son déploiement semble aujourd'hui ralenti, notamment à la suite de l'élection de Hassan Rohani, RSF informe qu'«il est à craindre que les citoyens iraniens n’aient à terme pas d’autre choix que d'emboîter le pas» à l'administration du pays, déjà branchée à cette sorte d'intranet national. 

Pour les motiver un peu, le gouvernement pourrait bien utiliser notre conseil numéro 6:

«Selon des informations collectées par Reporters sans frontières, le gouvernement projette d’abaisser la vitesse de connexion du réseau international (pourtant plafonné aujourd’hui à seulement 128Kb/s) et d’en augmenter le prix d’abonnement, rendant ainsi l’offre d’abonnement à l’Internet national bien plus intéressante, et plus rapide.»

Une initiative qui, si elle obtient les faveurs d'Arnaud Montebourg, serait également l'occasion de retourner à l'âge d'or d'Orange (ancien France Telecom) et de réhabiliter ce fleuron technologique français que le monde nous envie: le Minitel.

Sans aller jusque-là néanmoins, s'il souhaite bannir un monstre comme Google, Arnaud Montebourg n'aura de toute façon pas le choix: il faudra insuffler un peu de discipline aux opérateurs. Fini les sorties de Free et de ses comparses!

Pour les mettre au pas, pourquoi ne pas suivre l'exemple récent de la Turquie, qui vient tout juste d'adopter une loi sur Internet? Comme RSF l'explique:

«Les FAI seront regroupés au sein d’une nouvelle structure, censée centraliser les demandes de blocage et de retrait de contenu. Cette Union des fournisseurs d’accès est suspectée d’être un outil supplémentaire de contrôle du gouvernement sur les intermédiaires techniques. Ces derniers n’auront pas d’autre choix que d’y adhérer et de mettre en place les outils de surveillance imposés par les autorités, sous peine de mettre un terme à leurs activités.» 

Stéphane Bortzmeyer conseille aussi d'inciter davantage les usages mobiles, dans la mesure où smartphones et autres tablettes sont «plus contrôlés, moins neutres et plus restreints.»

8. Agir dans les box des FAI ou dans les appareils

Il s'agit ici de la bonne vieille méthode du contrôle parental: un petit logiciel, une petite liste «noire» des sites à bannir du réseau et hop! le tour est joué. Dans les box des opérateurs ou mieux, directement sur les ordinateurs des internautes.

C'est notamment la partition que suit le gouvernement Cameron en Grande-Bretagne, pour nettoyer le Net anglais de la pornographie, ou bien encore la Russie et Dubai, comme nous le signalent RSF et Stéphane Bortzmeyer. Ce dernier en a d'ailleurs fait directement l'expérience, qu'il raconte sur son blog.

9. Bombarder la Silicon Valley et/ou les internautes récalcitrants

Y a pas photo: si l'on veut vraiment faire disparaître un service, la dernière solution reste l'artillerie lourde. Ceci dit, cette méthode risque de légèrement froisser nos alliés américains.

Arnaud Montebourg peut aussi propager la rumeur d'une liaison entre Beyoncé et Obama pour faire imploser Internet, ou mieux, se lancer dans  l'élevage intensif d'écureuils géants agressifs pour détruire l'ensemble du réseau, mais comme on l'a déjà vu, ça risque d'être un peu compliqué. 

» A lire aussi: Peut-on casser Internet?

Une autre disposition similaire reviendrait carrément à se retourner contre les internautes français qui, malgré toutes les dispositions précédentes, continuent d'«escalader le mur» de la censure, pour reprendre les termes d'un dissident chinois.

Car comme le fait valoir justement Stéphane Bortzmeyer, une bonne censure n'est efficace que s'il y a menace. Ce n'est pas pour rien qu'en Chine, ou dans les pays des printemps arabes, des blogueurs se sont faits emprisonner, torturer ou tuer.


Blague à part (car oui, si vous en doutiez, cet article est peinturluré à l'humour acide et à la fiction), un scénario tel que celui-là est évidemment impossible. Faire l'inventaire des dispositifs de censure sur Internet est avant tout l'occasion d'administrer une piqûre de rappel sur la diversité et la réalité de ces scénarios, partout dans le monde.

Mais rien que d'un point de vue économique, la mise en place d'un tel arsenal aurait évidemment des effets désastreux –sans parler des conséquences géopolitiques. Une problématique qui se pose même en Chine, qui a été fobligée de revenir sur sa décision de bloquer GitHub, un site indispensable pour de nombreux développeurs informatiques, rappelle Grégoire Pouget.

La discussion, même musclée, entre la France et Google, est l'alternative la plus envisageable. En visite aux Etats-Unis pour trois jours, François Hollande devrait d'ailleurs rencontrer Eric Schmidt. Le coup de gueule d'Arnaud Montebourg, tout comme les précédents, en donnera à coup sûr le ton.

» A lire aussi Dix raisons d'être pour la neutralité du Net

Mais pour que le ministre du Redressement productif paraisse effectivement un peu moins dingue, et que sa formule retentissante dépasse le seul effet d'affichage, il faudra aller plus loin. Travailler de concert avec les autres nations pour que la collecte des impôts gagne en efficacité, en acceptant que cette évolution fiscale radicale, qui doit se faire à un niveau mondial, vise autant Google que d'autres entreprises, y compris françaises, qui se livrent aussi aujourd'hui à des optimisations. Favoriser l'innovation en reprenant par exemple un chantier abandonné: la protection de la neutralité des réseaux, qui en empêchant l'instauration de barrières à l'entrée d'Internet, assure les conditions d'émergence, en France, des Google de demain. Pour qu'un monde sans Google, ou avec un Google made in France, soit vraiment possible.

Andréa Fradin

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