Monde

Woody Allen c/ Dylan Farrow: l'audience du Tribunal de l'opinion publique est ouverte

Dahlia Lithwick, mis à jour le 07.02.2014 à 7 h 34

Woody Allen a-t-il agressé sexuellement sa fille Dylan Farrow en 1992? Tout le monde donne son avis. Tous ces procès par hashtag, savamment parés des atours d'un vocabulaire et de présomptions juridiques, ne sont pourtant pas le début du commencement de la justice.

Woody Allen sur le tournage de «To Rome with Love», en 2011, à Rome. REUTERS/Remo Casilli

Woody Allen sur le tournage de «To Rome with Love», en 2011, à Rome. REUTERS/Remo Casilli

Bienvenue au Tribunal de l'opinion publique. L'affaire Ministère public c/ Bieber (2014) ayant été ajournée, nous pouvons donc rouvrir le dossier Allen c/ Farrow (1992). Avant toutes choses, et afin de balayer toute ambiguïté, la cour se doit d'énoncer que le Tribunal de l'opinion publique est exempt de règles et de charge de preuve, de contre-interrogatoire et de critères de recevabilité. Il n'y a pas non plus de questions ni de réponses. Enfin, soyez bien conscient qu'au Tribunal de l'opinion publique, choisir le silence ou le doute est, en soi, un délit passible de poursuites.

En fait, comme à peu près n'importe qui, l'incapacité persistante de notre système judiciaire à régler tant d'affaires d'agressions sexuelles me met hors de moi. Dans le meilleur du meilleur des cas, le système se donne un mal de chien pour découvrir la vérité. Et quand ce mal de chien dure plus de vingt ans et qu'il divise des juges, le système en vient très souvent à caler.

Je suis aussi tout à fait consciente de l'asymétrie fondamentale qui imprègne une culture encourageant la violence et l'humiliation des femmes, et où la honte sert à réduire au silence leurs plaintes. Enfin, je suis pleinement lucide du niveau d'échec auquel notre système judiciaire est parvenu quand il s'agit de régler des litiges opposant hommes puissants et jeunes filles impuissantes.

Mais, dans le débat actuel sur les faits survenus, en 1992, entre Woody Allen et Dylan Farrow dans une maison de campagne du Connecticut, nous ne faisons que saper et desservir massivement les objectifs les plus basiques de notre système judiciaire quand nous importons des concepts juridiques dans ce qui n'est, au final, qu'une querelle de bar.

Vous êtes à cran, super, je le suis aussi. Mais tous ces procès par hashtag, savamment parés des atours d'un vocabulaire et de présomptions juridiques, ne sont pas le début du commencement de la justice. 

Après la publication, par Nick Kristof, de la lettre de Dylan Farrow détaillant les abus subis durant son enfance, Aaron Bady a écrit un formidable article, pour le New Inquiry, portant sur la culture du viol et la violence envers les femmes, mais il le construit autour d'une notion déconcertante, à savoir que Farrow devrait jouir de la même «présomption d'innocence» qu'Allen.

C'est une extension non-juridique d'un concept juridique qui pousse les lecteurs à choisir leur camp, sans même être informés de tous les faits en présence. Kristof, lui-même, confond la «norme permettant d'envoyer quelqu'un en prison, à savoir la culpabilité hors de tout doute raisonnable», un concept cohérent juridiquement, avec «la norme consistant à respecter l'honneur de chacun» –une notion des plus ahurissantes.

Et si je suis globalement d'accord avec ma collègue Amanda Marcotte de Slate.com, quand elle estime que, dans le «tribunal de l'Opinion publique», on pourrait s'en remettre à la prépondérance des règles de preuve, je ne peux m'empêcher de penser: Quelles preuves? Quelles règles? Quel tribunal? La plupart des preuves nous sont inconnues. Dans cette affaire, les preuves ont été détruites. Les experts n'ont jamais été soumis à un contre-interrogatoire.

Des juges différents sont arrivés à des conclusions différentes. Quels faits pouvons-nous mettre dans la balance? Dans quel «tribunal» sommes-nous ici réunis et quel est son code de procédure? Prenons-nous d'ailleurs des preuves contradictoires en ligne de compte? Quel genre de preuves est «recevable»? Traiter Mia Farrow de «pute»? Traiter Dylan Farrow de «salope»? Regarder attentivement les films d'Allen? Pensons-nous que les avocats des deux parties sont des crétins? Je n'en ai aucune idée. Au Tribunal de l'Opinion Public, les borgnes avec un maximum de followers sont rois.

Moi aussi j'ai des opinions

Précisons les choses: vous avez tout à fait le droit d'avoir un avis sur ce qui s'est passé entre Allen et Farrow en 1992, et vous avez le droit d'avoir un avis annexe sur l'éventualité que des enfants puissent être poussés à mentir ou que des hommes riches puissent transgresser les limites en toute impunité. Ne pas avoir d'opinion sur ce dernier point signifie que vous vivez en ermite, mais ne pas avoir d'opinion sur le premier n'a rien d'une faute morale.

Vous avez aussi le droit de conclure tout ce que vous voulez, qu'importe que vos conclusions soient aussi nombreuses que contradictoires, de tous les articles résumant les faits, des articles résumant les articles résumant les faits, des récentes déclarations de Dylan Farrow, 28 ans aujourd'hui, de la réponse d'Allen qui qualifie ces accusations d'«abjectes», et même du frère de Dylan, Moses Farrow, affirmant qu'Allen est accusé à tort. Moi aussi, voyez-vous, des opinions, j'en ai.

Mais reconnaissez que ces avis et ces conclusions ne sont pas des «preuves». Ce ne sont pas des «affaires» et nous ne sommes pas en train de juger tout ce bordel dans un tribunal. Reconnaissez qu'habiller vos opinions personnelles des beaux atours de la «charge de la preuve» et autres «présomption d'innocence» ne clarifie à peu près rien et embrouille à peu près tout. La justice populaire a souvent tous les aspects d'une recherche impartiale de la vérité, mais il ne s'agit en réalité que d'une effusion (compréhensible) de rage et de reproches.

Si nous avons des délais de prescription, ce n'est pas pour punir les plaignants, mais parce que le système judiciaire a conscience que les souvenirs et les faits se dégradent avec le temps, et ce même si, des deux côtés, les préjudices semblent plus évidents que jamais.

Ce tribunal n'a pas de règles, par d'arbitre

Le journalisme d'investigation est une chose. Mais le Tribunal de l'opinion publique, ce n'est qu'une autre manière de qualifier des villageois armés de fourches et de torches. Ce tribunal n'a pas de règles, par d'arbitre, pas de mécanisme permettant de distinguer la vérité des mensonges. Tout peut y faire office de preuve, et aucune procédure ne permet de séparer les faits propres au dossier du vécu et des tendances politiques des millions d'entre nous qui jouent les témoins, les juges et les jurés.

Alors allez-y, continuez, tweetez votre vérité ou humiliez publiquement celle-là qui tweete la sienne, mais ne croyez pas un instant que c'est ainsi que des affaires factuellement complexes se résolvent, ni que vous contribuerez à changer les cœurs et les esprits de notre culture résolument anti-femmes et anti-victimes.

Le Tribunal de l'opinion publique est un endroit merveilleux pour se faire entendre, pour tester de nouvelles idées, et c'est même un lieu encore plus gratifiant pour réduire en miettes ceux dont les opinions nous offensent. Mais, rarement, il permet aux parties d'un litige d'obtenir la justice –parce que, dans le Tribunal de l'opinion publique, le plus souvent, c'est de nous dont nous nous soucions, pas d'elles.

La seule chose dont le système judiciaire réussit à nous protéger, c'est de ce parfait narcissisme qui nous pousse à croire que, dans une salle d'audience, nous sommes les seuls à compter. Cette même qualité que nos médias récompensent le plus. 

Dahlia Lithwick

Traduit par Peggy Sastre

Dahlia Lithwick
Dahlia Lithwick (13 articles)
Journaliste pour Slate.com
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