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Les pionniers des médias sociaux: saint Paul, Martin Luther, John Harington, Thomas Paine et Maurepas

Tom Standage, mis à jour le 24.02.2014 à 14 h 16

Ils étaient des superstars virales avant même que tous ces mots soient inventés et galvaudés.

Sir John Harington par Hieronimo Custodis, via Wikimedia Commons

Sir John Harington par Hieronimo Custodis, via Wikimedia Commons

Avant que PSY n’affole les compteurs de YouTube, avant que Katy Perry ne devienne une star de Twitter, avant même que le monde ne découvre les LOLcats, l’apôtre Paul, premier missionnaire chrétien, aujourd’hui devenu saint, s’est avéré un véritable pionnier des médias viraux.

Les médias sociaux sont aujourd’hui considérés comme un phénomène résolument moderne et informatique, datant seulement de la dernière décennie, voire de ces cinq dernières années. Pourtant, les blogueurs et les twittos d’aujourd’hui sont les héritiers d’une tradition étonnamment riche et profonde, qui débuta avec les Romains il y a 2.000 ans, provoqua le schisme de l’Eglise catholique, aida les Etats-Unis à gagner leur indépendance et ouvrit la voie à la Révolution française.

Posez vos tablettes électroniques et rassemblez-vous autour de moi, les enfants. Je vais vous narrer l’histoire de cinq pionniers des réseaux sociaux, des personnages qui devinrent «viraux» bien avant l’existence d’Internet.

1. Saint Paul, blogué et reblogué

Paul de Tarse fut sans aucun doute l’utilisateur le plus adroit du réseau social romain, qu’il utilisa tant pour faire de nouveaux adeptes que pour rassembler les communautés éparpillées de la toute jeune église chrétienne ou encore répandre ses idées sur le développement qu’il souhaitait voir pour l’Eglise. 

L'apôtre Paul, par Rembrandt via Wikimedia Commons

Ecrites sur des rouleaux de papyrus au Ier siècle de notre ère, ses lettres ouvertes (ou épîtres pour reprendre le mot qui les désigne dans le Nouveau Testament) étaient adressées à des Eglises spécifiques (L’Epître aux Romains est, par exemple, une lettre adressée à l’Eglise de Rome, les Epîtres aux Corinthiens sont des lettres adressées à l’Eglise de Corinthe), mais étaient clairement destinées à une distribution plus large, à la manière d’un post Tumblr envoyé au monde dans le but d’être blogué et reblogué.

Au départ, les dignitaires de l’Eglise les lisaient à leur congrégation, mais Paul attendait des Eglises récipiendaires qu’elles recopient et partagent ses lettres avec les Eglises voisines. Comme il l’écrivit dans son Epître aux Colossiens:

«Lorsque cette lettre aura été lue chez vous, faites en sorte qu’elle soit aussi lue dans l’Eglise des Laodicéens, et que vous lisiez à votre tour celle qui vous arrivera de Laodicée.»

Les copies des lettres de Paul se répétaient ainsi d’église en église, si bien qu’elles finirent toutes par en posséder la collection complète. La lecture des épîtres de Paul devint une part intégrante du rite chrétien et ils finirent même par être considérés comme des écrits saints par les premiers chrétiens, qui les incorporèrent au Nouveau Testament.

Dans ses premières années, la chrétienté était formée de mouvements rivaux dont les membres étaient en désaccord sur le sens des enseignements du Christ et sur le public auxquels ils s’adressaient. Les «médias sociaux» permirent donc à Paul de s’assurer que ses idées l’emportent, cimentant le concept d’une Eglise chrétienne ouverte à tous, et pas seulement aux juifs. Son influence a été telle que ses lettres sont encore lues dans les églises du monde entier –un exemple frappant du pouvoir des réseaux sociaux.

2. Martin Luther, la puissance du retweet

Les réseaux sociaux ont donc permis à Paul de construire une Eglise, mais dans les mains de Martin Luther, petit théologien de la ville allemande de Wittenberg, ils ont entraîné un schisme touchant toute la chrétienté occidentale.

Martin Luther, par Lucas Cranach via Wikimedia Commons

Luther n’avait pas prévu que ses «95 thèses» –liste manuscrite de récusations théologiques de la doctrine catholique des indulgences, dont il proposa de débattre en 1517– se répandraient aussi rapidement. Des copies manuscrites du texte d’origine s’échangèrent d’abord de mains en mains, puis les imprimeurs s’en emparèrent, accélérant sa diffusion, d’abord en Allemagne, où elles devinrent le centre de toutes les conversations en deux semaines seulement, puis dans toute l’Europe occidentale, en quatre semaines. Luther comprit rapidement l’avantage qu’il pouvait tirer de cette nouvelle technologie, inventée quelques dizaines d’années auparavant par Johannes Gutenberg.

Il écrivit par la suite toute une série de pamphlets, rédigés en allemand vernaculaire, dont il confia les manuscrits à un imprimeur de sa ville, n’ayant plus qu’à attendre que ses écrits se répandent dans la ville voisine, puis la suivante et encore la suivante, au fil des réimpressions (un «retweet», en quelque sorte).

De 1517 à 1527, des millions d’exemplaires de ses pamphlets furent diffusés à travers l’Europe, essentiellement grâce au bouche-à-oreille. Grâce à «l’art merveilleux, nouveau et subtil de l’imprimerie, comme l’écrivit plus tard un contemporain de Luther, tout un chacun devint assoiffé de savoir, non sans ressentir un certain étonnement face à leur aveuglement passé».

Facsimilé des «95 thèses» via Wikimedia Commons

Cela posa un vrai dilemme à l’Eglise catholique, qui fut d’abord réticente à répondre elle-même avec des pamphlets, puisque cela aurait équivalu à admettre que les questions théologiques pouvaient être sujettes à débats. L’extraordinaire popularité des pamphlets de Luther lui fit comprendre (à lui ainsi qu’à ses lecteurs) l’ampleur du soutien remporté par ses idées –de la même manière que les réseaux sociaux révélèrent l’ampleur des sentiments antigouvernementaux en Egypte et en Tunisie, phénomène que les spécialistes en sciences des médias qualifient aujourd’hui de «synchronisation de l’opinion».

Le message de Luther devint «viral» et servit de fondement à la Réforme protestante.

3. John Harington, de la ligue du LOL

Si, de nos jours, utiliser Twitter, Facebook ou les blogs pour améliorer son «image de marque» fait partie du b.a-ba de l’autopromotion, il semble que le premier homme à avoir utilisé les médias sociaux pour assurer sa propre publicité ait été John Harington, courtisan élisabéthain du XVIe siècle, resté toutefois plus célèbre pour avoir été l’inventeur de la chasse d’eau.

John Harington via Wikimedia Commons

Fils d’un poète et d’une servante d’Elisabeth Ire, il était l’un des 102 filleuls de la reine sans enfants. Il fit sa première apparition à la cour à l’âge de 21 ans, puis se fit rapidement un nom grâce à ses épigrammes. Satiriques et pleins d’audace, ces messages courts et percutants (qui feraient de très bons tweets aujourd’hui) ne servaient qu’à promouvoir l’intelligence de leur auteur et à faire avancer sa carrière.

Ses mots d’esprit piquants, comme «La trahison ne réussit jamais. Car lorsqu’elle réussit, plus personne n’ose la qualifier de trahison» lui valurent le surnom d’«impertinent filleul de la reine». Il osa même s’en prendre au père de la reine, le roi Henry VIII, et à sa mauvaise habitude de faire décapiter ses femmes. Ainsi, dans l’un de ses épigrammes, une aristocrate reçoit une demande en mariage du roi, mais elle la refuse en ces termes:

«... Je remercie infiniment le roi, votre majesté,

Et mon corps (tant d’amour a fait naître en moi sa renommée)

Oserait bien s’y risquer, si ma tête ne s’y refusait.»

Ses mots d’esprit se passaient en chuchotant entre courtisans et circulaient aussi sous forme écrite, aussi bien à la cour qu’au-delà. Harington lui-même donna des recueils de ses épigrammes à ses amis proches et aux membres de sa famille. Il aimait jouer le rôle du fou savant, se moquant discrètement de la cour d’Elisabeth en cachant sous de bons mots en apparence inoffensifs des piques acerbes sur la morale et la politique, dont le sens véritable n’apparaissait qu’après les rires.

Pour Harington et ses contemporains, écrire de la poésie était un moyen de se forger une réputation et de se faire une place à la cour. A la cour d’Elisabeth, la poésie pouvait servir à formuler une demande d’avancement, voire, si l’on était tombé en disgrâce, à présenter des excuses pour ses erreurs.

Les poèmes de Harington convainquirent la reine de son intelligence et elle finit par lui donner des fonctions officielles en tant que courtisan, professeur et observateur militaire. Après avoir mené une carrière en dents de scie, durant laquelle il connut tout de même quelques périodes de défaveur pour avoir dépassé les bornes, il finit par recevoir le titre de chevalier.

4. Thomas Paine, blogueur star

Au XVIIIe siècle, les colonies d’Amérique mirent en place un système de partage des médias de plus en plus efficace. Les journaux locaux, dont le tirage atteignait, au mieux, quelques centaines d’exemplaires, ne comptaient pas sur les journalistes pour écrire leurs articles, mais préféraient retranscrire des lettres, des discours et des pamphlets que leur transmettaient les lecteurs, offrant ainsi une plateforme sociale commune où la population pouvait s’exprimer et confronter ses opinions avec celles des autres (à la manière de Gawker ou SBNation aujourd’hui). 

Thomas Paine via Wikimedia Commons

A mesure que s’amélioraient la fiabilité et la fréquence des services postaux, on vit se mettre en place des échanges postaux gratuits de journaux, aussi bien à l’intérieur des colonies qu’entre elles. Cela permit aux lettres et pamphlets les plus intéressants d’atteindre un large public, puisqu’ils étaient imprimés dans un journal puis copiés et republiés dans d’autres.

Les tensions avec le gouvernement de Londres s’aggravant, plusieurs auteurs écrivirent des lettres et pamphlets qui mirent en avant ce réseau médiatique colonial, comme les Lettres d’un fermier de John Dickinson, ainsi que les écrits de John Adams, écrits sous le nom de plume «Novanglus».

Mais celui qui sut le mieux exploiter ce réseau fut Thomas Paine, immigré arrivé dans les colonies peu de temps auparavant, qui sut défendre l’indépendance avec plus de force et de clarté que quiconque avant lui. Son pamphlet, Le Sens commun, se propagea rapidement dans les colonies, circulant tout d’abord parmi les élites politiques, qui s’en recommandaient la lecture avec ferveur, avant d’être largement republié et cité en partie dans les journaux locaux.

Ce fut sans aucun doute le pamphlet le plus populaire et le plus influent de la Révolution américaine. Il se vendit à plus de 250.000 exemplaires, faisant de Paine l’auteur le plus vendu au monde. Autre exemple de «synchronisation de l’opinion», la popularité du pamphlet montra aux colons l’importance du mouvement pro-Indépendance. De nombreuses années plus tard, John Adams envoya un courrier désapprobateur à Thomas Jefferson, disant que «l’histoire créditera la Révolution américaine à Thomas Paine». S’il s’agit là d’une exagération, elle n’est pas infondée.

5. Jean-Frédéric Phélypeaux de Maurepas, féru de rumeurs et d'anonymat

L’une des fonctions du comte de Maurepas, homme politique en charge de la police de Paris dans les années 1740, était de surveiller attentivement tout ce qui se disait sur Louis XV dans les «libelles», courts écrits satiriques qui circulaient dans les salons, au café, sur les marchés et dans les tavernes. Transmis de main en main sur de petits morceaux de papier ou répétés oralement de bouche-à-oreille, ils étaient petit à petit modifiés, retravaillés –on ajoutait une strophe par ci, on changeait un nom par là...– de telle manière qu’ils pouvaient facilement être remis au goût du jour en fonction de l’actualité, telles des œuvres collectives résumant l’opinion publique. 

Maurepas via Wikimedia Commons

Maurepas collectait ces poèmes par l’intermédiaire d’un réseau d’informateurs de façon à contrôler l’opinion publique au nom du roi, en recherchant quels étaient les courtisans visés par ces satires et en récoltant les rumeurs les plus récentes sur la famille royale. A l’instar de la Chine qui censure Internet aujourd’hui, les autorités intervenaient dès que quelqu’un poussait le bouchon un peu trop loin.

De temps à autre, le comte de Maurepas, ou d’autres courtisans, rédigeaient également quelques strophes de leurs propres mains pour essayer d’influencer l’opinion publique en les faisant d’abord circuler à la cour, avant de les laisser se propager plus largement dans la société par l’intermédiaire des salons et des cafés.

Ce fut l’un de ces libelles, dont on le soupçonna d’être l’auteur, qui conduisit à sa révocation en 1749. Il y insultait en effet la favorite du roi, très impopulaire parmi les membres de sa faction à la cour. Rappelant un peu un certain ancien haut fonctionnaire de la Maison-Blanche, le comte de Maurepas cherchait à utiliser les moyens de communication de l’époque à son avantage, mais il ne réussit qu’à provoquer sa chute. Le pouvoir des libelles, toutefois, demeura intact: les critiques incessantes qu’ils propageaient affaiblirent régulièrement le respect qu’avait la population pour la monarchie, sapèrent l’autorité du roi et ouvrirent la voie à la Révolution française.

REUTERS/Dado Ruvic

Arrivèrent alors les temps sombres. A partir du milieu du XIXe siècle, tout changea. L’invention des presses d’imprimerie fonctionnant à la vapeur, suivie au XXe siècle par l’avènement de la radio et de la télévision, rendirent possible l’apparition de ce que l’on appelle aujourd’hui les médias de masse (que l’opinion publique considère comme les médias traditionnels).

Ces nouvelles technologies de communication de masse pouvaient fournir des informations directement à un grand nombre de personnes avec une vitesse et une efficacité sans précédent, mais en raison de leur coût élevé, le contrôle de ce flux de renseignements restait entre les mains d’un nombre restreint de personnes. La diffusion des informations devint un système centralisé, à sens unique, qui éclipsa la tradition des conversations et des échanges sociaux en cours auparavant.

Ce n’est que ces dernières années qu’Internet a permis à tout un chacun de toucher un large public à moindre coût, permettant à la diffusion sociale de se redessiner dans l’ombre des médias de masse. La renaissance des médias sociaux à l’âge d’Internet constitue donc à la fois un profond changement et, par bien des aspects, un retour aux moyens de communication d’antan.

Tom Standage

Traduit par Florence Delahoche

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