France

Et si on mettait une dose de multiculturalisme à l'américaine dans notre modèle républicain?

Claire Levenson, mis à jour le 13.02.2014 à 13 h 38

Regardons ce qui se passe outre-Atlantique.

Le travail du sucre glace pour le pain d'épices de l'Oktoberfest à côté de Munich, en 2010. REUTERS/Michaela Rehle

Le travail du sucre glace pour le pain d'épices de l'Oktoberfest à côté de Munich, en 2010. REUTERS/Michaela Rehle

Le gouvernement a dévoilé en début de semaine sa feuille de route sur l'intégration, et aucune des propositions controversées publiées dans les rapports de décembre n'ont été retenues. En matière d'éducation, des idées telles que renforcer l'apprentissage de l'arabe, ou valoriser «l’apport de l’immigration et des étrangers à notre passé commun» ont été jugées trop subversives.

Aux Etats-Unis et au Canada –où des mesures similaires existent déjà– on considère plutôt que c'est une bonne stratégie pédagogique. Mais en France, le multiculturalisme à l'américaine est en général réduit à une caricature du «politiquement correct»: des professeurs militants qui remplacent systématiquement les grands auteurs classiques par des écrivains noirs ou latinos.

Le mouvement a en effet connu des excès, notamment dans les années 1990, mais l'approche multiculturelle recouvre tout un spectre de pratiques et de recherches différentes. Comme l'écrivent les auteurs du rapport «Vers une politique française de l'égalité», en France, «la réponse à cette question du sentiment d'appartenance a principalement été la tentative de promouvoir une culture nationale. L'école tout particulièrement, en a été un vecteur stratégique». En Amérique du Nord, la réponse à cette question passe au contraire par la valorisation des cultures et des langues des populations considérées comme historiquement victimes de discriminations.

Pour faire un raccourci, les Français pensent qu'il ne faut surtout pas parler de ces différences, les Américains et les Canadiens pensent qu'il ne faut surtout pas ignorer cette pluralité culturelle.

L'exemple (et non le modèle) américain

Mais parler des différences, n'est-ce pas stigmatiser les élèves en les renvoyant à une supposée culture figée? Parler davantage d'histoire de l'immigration à des élèves issus de l'immigration, n'est-ce pas limiter leurs horizons? En général, ce type d'objection suffit à clore le débat, sans que jamais on ne sache concrètement ce qui se fait ailleurs. Le modèle dit républicain –une même transmission des savoirs pour tous– fait largement consensus.

Pour l'anthropologue Olivier Meunier, qui a mené des recherches sur l'«éducation interculturelle» dans plusieurs pays, peu de gens en France ont intégré «que reconnaître et prendre en considération les arrière-plans culturels des élèves peut favoriser la réussite scolaire». Il explique que ses recherches sur l'accompagnement scolaire dans les établissements d'éducation prioritaire montrent «les failles d'une approche qui oublie la diversité culturelle des élèves dans la mise en place des pratiques pédagogiques et des programmes».

Il ne s'agit pas de dire que l'Amérique du Nord est en la matière un modèle à suivre (les contextes sont différents, les écoles très ségréguées), mais observer ce qui s'y passe permet de rendre moins simpliste l'opposition abstraite entre «modèle républicain» et «multiculturalisme».

Aux Etats-Unis, depuis le mouvement des droits civiques des années 1960, les programmes laissent plus de place aux figures afro-américaines, latino-américaines (et d'autres minorités). Les écoles célèbrent en février le mois de l'histoire afro-américaine (Black History Month, aussi reconnu au Canada), et en septembre celui de l'histoire latino-américaine, des initiatives qui encouragent les professeurs à inclure ces perspectives dans leurs leçons (et pas seulement dans les quartiers où les minorités ethniques sont en grand nombre.)

«Il ne faut pas que des groupes entiers du pays se sentent exclus du cursus. C'est aussi important pour les élèves blancs, car ils seront mieux préparés à vivre dans une société diverse, explique Pedro Noguera, sociologue à la New York University. D'autant plus que la question de l'identité est particulièrement pressante au moment de l'adolescence.»

Un enfant d'immigrés a des compétences spécifiques

Pour Tatyana Kleyn, professeur en sciences de l'éducation à City College (Cuny), «faire des connexions avec l'expérience et la vie des élèves est tout simplement une bonne stratégie pédagogique». Elle a créé un cursus sur l'immigration latino-américaine qui a été testé dans des lycées à forte majorité hispanique. Les élèves lisent des articles (en espagnol) sur les luttes syndicales des travailleurs latino, les sans-papiers, la «gentrification» des quartiers, etc. Ce qui frappe vu de France, c'est à quel point les thèmes sont actuels et proches des problèmes locaux de ces communautés.

Dans la ville de Tucson en Arizona, un programme d'études «mexicaines-américaines» au lycée a été interdit pendant quelques années car les autorités locales ont estimé que les cours –trop militants– encourageaient les jeunes à détester les Etats-Unis. Le contenu était en effet engagé politiquement, mais des études ont montré que les résultats généraux des lycéens avaient tendance à s'améliorer quand ils suivaient ces cours. Après plusieurs procès, le programme a été rétabli.

Là où, en France, l'échec scolaire est souvent attribué à un «abandon du modèle républicain» (l'idée que l'école s'adapte trop à la société, alors qu'elle devrait transmettre des savoirs), de nombreux universitaires des départements d'éducation aux Etats-Unis et au Canada, développent des méthodes pédagogiques qui tentent d'utiliser l'expérience personnelle des élèves (langue parlée à la maison, histoire familiale).

Par exemple, un enfant d'immigrés latino-américains a des compétences en médiation culturelle et en traduction, et utiliser ces savoirs non reconnus par l'école peut aider le professeur à enseigner des concepts comme les registres de discours ou la paraphrase.

Dans ce mouvement de l'enseignement dit «culturellement approprié», le but est de trouver chez les élèves en difficulté des compétences qui ne sont habituellement pas mises en valeur par l'école.

Pour enseigner l'analyse littéraire et la compréhension de texte dans des lycées des quartiers pauvres de Chicago, une professeur de sciences de l'éducation a créé des ateliers dans lesquels le professeur étudie des paroles de hip hop avec les élèves pour cerner des notions comme la métaphore ou le paradoxe. A partir de cette connexion avec les élèves, la classe passe à des discussions sur des textes plus classiques.

L'approche multiculturelle consiste aussi à encourager les professeurs et les administrateurs à prendre conscience des potentiels stéréotypes raciaux dont ils peuvent faire preuve. Les travaux de Joshua Aronson et Claude Steele sur la «menace du stéréotype» ont montré comment la performance intellectuelle pouvait être influencée par le contexte d'apprentissage. Par exemple, les attentes positives d'un professeur favorisent les bons résultats, alors qu'un stéréotype négatif sur «les garçons afro-américains» par exemple impactera négativement la réussite de ceux-ci (un même phénomène existe pour les filles et les mathématiques).

La «menace du stéréotype»

En France, des recherches sociologiques ont révélé des dynamiques semblables, et le rapport «Vers une politique française de l'égalité» cite des travaux montrant que les voeux d'orientation scolaires sont moins souvent suivis par l'administration quand les familles sont perçues comme immigrées.

«Il n'y a pas à ce jour en France, dans la formation des enseignants, de travail sur les rapports sociaux ethniques et sur les discriminations. C'est un problème important, car cela veut dire qu'on laisse les professionnels se débrouiller seuls avec des questions très complexes pour lesquelles ils ne sont absolument pas outillés et qu'en outre l'institution ne veut pas voir», explique le sociologue Fabrice Dhume, co-auteur du rapport.

Deux espaces d'échanges ont récemment été créés pour pallier ce manque: le Réseau national de lutte contre les discriminations à l'école et un réseau international de recherche sur la problématique éducation et diversité (Ried) avec des équipes québécoises, belges, suisses et françaises.

«Nous essayons de structurer des espaces de coopération, dans lesquels on peut réfléchir ensemble sur les expériences des uns et des autres, plutôt que d'opposer des modèles culturels ou nationaux supposés essentiels et antagoniques», résume Fabrice Dhume.

Claire Levenson

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