MAM-Mitterrand, un duo improbable au chevet de l'Hadopi

Vincent Glad, mis à jour le 21.07.2009 à 22 h 21

Au milieu du naufrage, deux ministres surnagent.

Christine Albanel portait physiquement toute la malédiction de l’Hadopi. Un vrai régal pour les photographes qui shootaient à tout va sa mine déconfite sur les bancs de l’Assemblée. Après avoir essuyé deux échecs retentissants (le rejet du texte en commission mixe paritaire et la censure partielle du Conseil constitutionnel), Nicolas Sarkozy a exfiltré la ministre de la Culture pour essayer de ressusciter la loi Hadopi, texte mort-né.

Pour la remplacer, le nom de Frédéric Mitterrand avait immédiatement fait se gausser toute la communauté Internet. L’écrivain, promu au nom du fétichisme patronymique du Président, serait le ministre des nécros grandiloquentes et certainement pas celui du Réseau. Pour ne pas brusquer le petit nouveau, l’Elysée avait d’ailleurs refilé l’Hadopi à l’expérimentée Michèle Alliot-Marie, devenue ministre de la Justice. Charge à Frédéric Mitterrand de s’asseoir à côté de MAM et de ne pas faire trop de bêtises.

Après qu’il ait montré son potentiel comique en commission des Affaires culturelles à l’Assemblée («Il m'arrive parfois d'être téléchargé illégalement, pas suffisamment à mon grand regret»), la gauche attendait avec impatience de se faire le neveu Mitterrand lors de son discours à la tribune ce mardi 21 juillet pour défendre l’Hadopi 2, le volet représsif de la loi anti-téléchargement. Après Albanel, que les sarcasmes répétés de l’opposition avaient carbonisés, il fallait bien reprendre une bonne dose de rigolade.


Il va y avoir du sport

En guise de hors d’œuvre, l’Assemblée a le droit à un discours technique, sérieux, rigide: Michèle Alliot-Marie est fidèle à sa réputation de politique avisée. Calmant les bancs socialistes avec quelques répliques bien senties, la ministre de la Justice se lance dans la défense de l’Hadopi à coup de métaphores sportives. Oui, tout le monde l’a oublié mais MAM la régalienne (Défense, Intérieur, Justice) a aussi été ministre des Sports sous Balladur.

Morceaux choisis: «Pour lutter contre les hooligans, la sanction la plus efficace sur le plan pédagogique, c’est de les empêcher d’aller au stade. Couper la connexion d’un internaute qui télécharge, c’est la même logique». Et puis parlant des internautes qui téléchargerons en-dehors des radars de l’Hadopi: «C’est actuellement le Tour de France. Nous savons qu’il y aura toujours des tricheurs. Est-ce pour cela qu’on ne doit pas lutter contre le dopage?».

De Platon aux députés godillots

Puis MAM la sportive laisse à Mitterrand, l’artiste. Et voilà que la leçon de Minitel que tout le monde attend se transforme en une étonnante leçon de littérature. D’entrée, le ministre de la Culture invoque «La République» de Platon: le berger Gygès avait une bague magique qui lui permettait «en un clic» de devenir invisible. Mais il en perdit petit à petit toute morale, pénétrant dans le palais du roi, séduisant la reine et finissant par tuer le roi. Frédéric Mitterrand en tire une morale: «Quand on peut devenir invisible d’un clic, on fait plus facilement des délits».

Le ministre vient de nous écrire la préface du «Téléchargement illégal expliqué à mon grand-père». Et si papi n’a pas bien compris, Mitterrand a encore un joli conte à nous raconter: «On connaît tous l’histoire de la grand-mère qui arrose les coquelicots de son petit-fils sans savoir qu’il s’agit de cannabis. Eh bien, l’Hadopi ne punira pas la grand-mère».

Plutôt que de citer Christine Albanel, auteure en déclin, Mitterrand continue son discours en convoquant la Pléiade: un hommage à Balzac, un clin d’œil à Molière, une référence à Stefan Zweig, une ligne sur Beaumarchais… Repus de littérature, les députés de droite applaudissent avec une clameur rarement entendue le discours de leur nouveau ministre. La gauche, d’ordinaire chahuteuse sur l’Hadopi, ne trouve pas grand chose à y redire, sifflant juste les études chiffrées — en effet, très contestables — brandies par Mitterrand.

Dans les couloirs de l’Assemblée, Philippe Gosselin, un des rares députés UMP à défendre farouchement le texte, salue ce renfort inattendu: «C’était un très bon discours. Sur la forme, on sentait chez lui une joie gourmande et sur le fond, il a su être littéraire mais aussi technique».

Nouvelle couleuvre

La solide prestation du soldat Mitterrand est une bonne nouvelle pour une droite qui en a bien besoin. Ce mardi matin, Jean-François Copé, le patron des députés UMP, a dû avaler une couleuvre en acceptant de repousser le vote de la loi Hadopi 2 à la rentrée. Comme le répète le PS, c’est un véritable «aveu d’échec», la reconnaissance que le volontarisme de Sarkozy n’aura cette fois pas suffi: cette loi est décidément trop maudite pour être votée avant les vacances. Mais l'examen du texte continue, vraisemblablement jusqu'à jeudi soir.

Comment expliquer cette énième reculade? A vouloir aller trop vite, le gouvernement n’a pas respecté les délais prévus pour le dépôt du texte et, de ce fait, la nouvelle procédure du temps programmé (qui permet de contrer l’obstruction) ne s’applique pas à l’Hadopi 2. La gauche avait déposé une montagne d’amendements pour faire traîner les débats jusqu’au vendredi 24 juillet, jour où l’Assemblée doit obligatoirement se vider… à cause des travaux prévus sur la grande verrière de l’hémicycle. Coincé par le calendrier et soucieux de ne pas voter à la va-vite un texte qu'il faudra défendre devant le Conseil constitutionnel, Copé ne pouvait plus que reculer.

Les fans de l’humour parlementaire ne peuvent être que déçus: les amendements ironiques déposés par la gauche (comme celui qui propose de renommer le texte «projet de loi tendant à préserver le patrimoine des artistes redevables de l'impôt de solidarité sur la fortune et à leur faciliter l'accumulation du capital») seront défendus avec moins d’ardeur, les députés de gauche ayant déjà gagné la bataille du temps.


Hadopi 3 dans les tuyaux

Et puis surtout, Christine Albanel n’est plus là. Devenue une anti-star du web, l’ex-ministre de la Culture était une proie facile de l’humour parlementaire. Ne sachant jamais se défendre et tombant à pieds joints dans les pièges tendus par l’opposition (elle est allé jusqu’à citer la Gestapo pour se défendre), Albanel rajoutait de la confusion dans un texte déjà éminemment confus.

Le duo MAM-Mitterrand est autrement plus efficace. Fin connaisseuse du travail parlementaire, Michèle Alliot-Marie est là pour déminer le terrain sur le plan politique et technique. Frédéric Mitterrand, qui ne devrait pas rentrer dans les subtilités techniques, est là pour donner du souffle au débat et réveiller les fameux «députés godillots» qui lisent le journal sur les bancs UMP.

Les deux ministres devraient maintenir la loi sous perfusion pendant les débats parlementaires jusqu'à jeudi. Avant, certainement, que le Conseil constitutionnel ne censure une nouvelle fois un texte auquel plus personne ne croit vraiment... y compris Frédéric Mitterrand déjà concentré sur l'«Hadopi 3», qui doit enfin poser le principe d'une nouvelle rémunération des artistes.

Vincent Glad

Pour lire tous nos article sur Hadopi.

Image de une Photo de famille du gouvernement Fillon nommé en juin 2009: MAM, de dos, et Frédéric Mitterrand. REUTERS/Benoit Tessier

Vincent Glad
Vincent Glad (156 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte