Economie

McKinsey a perdu la boule... de cristal

Daniel Gross, mis à jour le 28.07.2009 à 7 h 38

En 2009, les prévisions du cabinet de conseil pourraient se révéler aussi erronées qu'en 2007.

En 2007, plusieurs indices subtils indiquaient l'imminence d'une crise économique mondiale: le magazine Fortune intronisait Stephen Schwartzman, PDG de Blackstone, comme nouveau roi de Wall Street, le lancement de Fox Business Channel ou les premières manifestations de la crise des subprimes. Mais avec le recul, l'indice le plus sûr était encore la certitude qu'avaient la plupart des gens que la croissance des trois années précédentes allait continuer dans l'immédiat. Cet optimisme n'était pas cantonné aux studios de CNBC. En octobre 2007 - au moment même où le marché atteignait son plus niveau - McKinsey Global Institute (MCI), le «think tank» que la prestigieuse entreprise de conseil McKinsey &Co. a créé en son sein, publiait un rapport mettant en évidence le développement fantastique de quatre gisements de capitaux relativement récents : les fonds spéculatifs, les sociétés de capital-investissement, les investisseurs asiatiques (banques centrales et fonds souverains) et les exportateurs de pétrole (compagnies, Etats et banques centrales des pays producteurs.) Ces nouveaux géants de la finance avaient été les grands bénéficiaires du développement de l'économie mondiale des années précédentes. Si celui-ci se poursuivait au rythme actuel - et il n'y avait pas de raisons pour qu'il ne le fasse pas - ces géants étaient destinés à devenir encore plus puissants.

Le rapport concluait que mi-2007 (voir le rapport complet), ils détenaient ensemble 8 400 milliards de dollars d'actifs, soit trois fois plus qu'en 2000. Et ce n'était qu'un début : «Si la croissance se poursuit au rythme actuel, leurs actifs devraient s'élever à 20 700 milliards de dollars en 2012.» (ou à 15 200 milliards de dollars, soit deux fois plus qu'en 2007, dans le pire des cas.) Et leur influence réelle devait aller bien au-delà compte tenu de la capacité des fonds spéculatifs et des fonds de capital-investissement à recourir à l'effet de levier (c.-à-d. à l'endettement). A eux seuls, les fonds spéculatifs détenaient alors 1 500 milliards d'actifs, mais en contrôlaient un montant plusieurs fois supérieur.

S'il soulignait les risques qu'un tel développement de ces nouveaux géants de la finance risquait de poser, le rapport ignorait complètement le risque systémique qu'ils posaient déjà à l'automne 2007. Comme pratiquement toutes les institutions dont le métier consiste à faire des prévisions économiques, MGI ne s'est pas aperçu que l'argent facile généré par l'enrichissement des Etats asiatiques et des pays exportateurs de pétrole était incroyablement mal utilisé par les entreprises de capital-investissement et par les fonds spéculatifs. Pas une seule seconde MGI n'a envisagé la possibilité que l'économie mondiale entre en récession pour la première fois depuis plus de 60 ans, comme il n'a pas envisagé une seule seconde que ces nouveaux géants qui se renforçaient mutuellement dans leur ascension allaient s'entraîner mutuellement dans leur chute. C'est pourtant ce qui s'est produit ; les fonds souverains chinois et du Golfe persique ont perdu des milliards de dollars en investissant dans des entreprises financières et dans des fonds de capital-investissement américains.

Deux ans plus tard, McKinsey publie un nouveau rapport sur la manière dont ces investisseurs d'un nouveau type ont géré la crise financière. Fin 2007, ils détenaient ensemble 12 700 milliards de dollars d'actifs ; en 2008 il en avaient 12 100 milliards. Ce sont les fonds spéculatifs qui ont la plus perdu avec 1 400 milliards de dollars en 2008 contre 1 900 milliards en 2007.

Si le rapport de 2009 tient compte de la nouvelle réalité, on y retrouve la même tendance erronée à considérer que les évolutions passées se prolongent telles quelles dans le futur proche.

Le rapport 2007 opérait une simple extrapolation : les actifs avaient triplé en sept ans, il n'y avait donc pas de raison qu'ils ne triplent pas au cours des six années suivantes. Le rapport 2009 fait de même. Les sociétés de capital-investissement rencontrent des difficultés depuis 2007 : il n'y a pas de raison que cela s'arrête. Le rapport 2007 prévoyait que les fonds spéculatifs détiendraient 3 500 milliards de dollars en 2012. Le rapport 2009 prévoit qu'ils ne détiendront que 1 500 milliards en 2013 - soit à peu près le même montant qu'en 2008. Le rapport 2007 prévoyait que les fonds de capital-investissement détiendraient 1 600 milliards de dollars en 2012, il prévoit désormais qu'ils détiendront 1 000 milliards de dollars en 2012, soit de nouveau à peu près le même montant qu'en 2008. Dans le même temps, MGI se base sur l'hypothèse selon laquelle la tendance de fond - et les ressources géologiques à très long terme- qui pousse les dollars vers les coffres des pays asiatiques et des pays du Golfe et qui s'est poursuivie pendant la récession (les gens ont besoin de biens manufacturés et de pétrole, même en période de crise), va se poursuivre lorsque la croissance de l'économie mondiale repartira. Les Etats asiatiques détiendraient alors 7 500 milliards de dollars d'actifs en 2013, soit plus du double qu'en 2007 et les pays exportateurs de pétrole 8 900 milliards de dollars, soit près de trois plus qu'en 2007.

Pas besoin d'être consultant en gestion pour savoir que le fait de prolonger les tendances actuelles - d'extrapoler - est dangereux, surtout dans une période caractérisée par une très forte volatilité. Il y a deux ans à peine, les cerveaux de MGI n'avaient pas été capables de prévoir l'effondrement des fonds spéculatifs et des opérations de capital-investissement. Les études conduites pour le rapport 2009, probablement en début de cette année, ne semblent pas envisager la possibilité que la tendance de fond qui alimente les pays asiatiques et du Golfe en dollars puisse s'interrompre. Depuis septembre 2008, le volume du commerce mondial a pourtant baissé de manière spectaculaire tandis que les prévisions de consommation de pétrole ont  récemment été révisées la baisse. Un certain nombre d'évènements - la pandémie de grippe, l'agitation sociale en Chine et en Iran, les menaces de guerre, les avancées technologiques dans le domaine des énergies renouvelables, le désir de certains Etats de voir le dollar abandonné comme monnaie de réserve- pourraient cependant interrompre facilement les mouvements de capitaux vers ces pays avant 2013. Tous ces événements se sont en réalité déjà produits. Pendant les six premiers mois de 2009...

Daniel Gross

Traduit par Françis Simon

(Photo : Napalm filled tires, Flickr, CC)

Daniel Gross
Daniel Gross (64 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte