Culture

David O. Russell, les rôles de sa vie

Daniel Andreyev, mis à jour le 01.03.2014 à 19 h 20

Une nouvelle fois nommé pour l'Oscar du meilleur réalisateur pour «American Bluff», il ne gagnera peut-être pas face aux machines «Gravity» et «12 Years a Slave». Mais en décrochant des nominations pour ses quatre acteurs principaux, il a confirmé son statut d'«actor's director» qui l'a vu tour à tour rendre fou ou sublimer Ben Stiller, George Clooney, Christian Bale ou Jennifer Lawrence.

Bradley Cooper, Amy Adams et Christian Bale dans «American Bluff».

Bradley Cooper, Amy Adams et Christian Bale dans «American Bluff».

D’habitude, on se contente de lui voler des dosettes de café. Mais cet après-midi d’octobre 1998, dans le désert d’Arizona, George Clooney est au sol en train de se battre avec David O. Russell, qui le dirige dans Three Kings (Les Rois du désert). Ce jour-là, entre l’incarnation vivante du «mec sympa» et le réalisateur aux multiples récompenses, dont le récent American Bluff est nominé dix fois aux Oscars, quelque chose s’est visiblement mal passé —à moins que cela ne soit un excès de caféine.

Avant de devenir cet auteur fascinant qui transforme tous les scripts qu’il touche en films à succès, David O. Russell était un des jeunes réalisateurs de la vague du cinéma américain indépendant des années 1990. Et pour ceux qui l’oublient, il en était même l’arrogant bad boy.

L’inceste comme point de départ

Tout le destinait à devenir auteur. Fils d’une enseignante italo-catholique et d’un directeur de ventes pour la maison d’édition Simon & Schuster, new-yorkais juif d’origine russe, cet étudiant en anglais et en sciences politiques se cherche, enseigne un peu et se tourne vers le cinéma.

Dès le début, sa marque de fabrique va être l’humour décalé. Son premier film, Spanking the Monkey (1994), donne le ton: il raconte l’histoire d’un jeune étudiant en médecine que son père force à rentrer au patelin pour s’occuper de sa mère qui a une jambe cassée. La seule règle du daron, c’est de bien s’occuper du chien, le sortir et lui brosser les dents. Et pour la mère, il se débrouille.

C’est un film sur le difficile passage à l’âge adulte, aggravé par le chantage affectif d’un père infect et d’une mère infantilisée. Ah oui, aussi: à un moment, le gamin finit par coucher avec sa mère.

L’inceste comme point de départ d’une filmo, même décalée, c’est osé. Pour beaucoup de spectateurs, c’est même le tabou de trop. «Spanking the monkey» est une expression argotique qui signifie «se palucher»: c’est le seul moment d’intimité que s’accorde le héros dans les chiottes, soit la seule porte qui se verrouille dans la maison. Enfin un peu de répit, si toutefois le chien ne venait pas gratter à la porte.

Le passage à l’âge adulte n’a jamais paru aussi infernal. Russell, qui se dit lui-même névrosé, a mis énormément de ses frustrations dans ce personnage. Bizarrement, ce film n’a pas plu à ses parents.

Gros succès au box office, Spanking the Monkey profite de la révolution indé du cinéma des années 1990, initiée par le Sexe, mensonges et vidéo de Soderbergh. A tel point qu’il restera toujours une sorte de rivalité entre les deux contemporains, qui auraient pu devenir potes s’ils ne s’étaient pas clashés à fleuret moucheté aux détours des conférences de presse lors des festivals. Russell préfére côtoyer l’autre versant de la nouvelle vague indé en la personne de Spike Jonze, qu’il fera même tourner dans Les Rois du désert.

Dès ce premier film, le réalisateur acquiert une réputation d’actor’s director offrant énormément de libertés à ses comédiens. En général, les trois quarts de son script sont respectés, le reste étant complètement ouvert à l’improvisation et aux intuitions.

Pour les scènes de crises, il va jusqu’à désarçonner ses acteurs en les interrompant ou en changeant complètement les dialogues au dernier moment. Il multiplie les prises et hurle, au point d’en être parfois imbuvable. Il devient un de ces réalisateurs chez qui les comédiens peuvent donner leur meilleur mais aussi devenir mabouls devant tant d'anarchie.

Son deuxième film, Flirting with Disaster, confirme sa réputation avec une autre portrait d'une famille qui ne communique plus et implose. Russell offre à un jeune Ben Stiller son premier rôle principal, à la Woody Allen: le futur réalisateur de Zoolander part à la recherche de ses parents biologiques, quête qui se terminera quelque part vers la frontière mexicaine avec sa femme, son bébé, une assistante sociale bombasse, ses parents hippies, des agents fédéraux homo et des géniteurs fabriquant du LSD.

Le roi du désert

Flirting with Disaster marche suffisamment pour permettre à Russell de changer d’écurie pour un film plus ambitieux. En 1998, la Warner, qui n’a pas produit de film d’auteur depuis des années, lui offre son premier gros budget (officiellement, 42 millions de dollars) pour réaliser Les Rois du désert, l’histoire de militaires américains qui, lors de la première Guerre du Golfe, décident de partir à la recherche d’une partie de l’or qu’aurait planqué Saddam Hussein.

Si le conflit est évidemment encore dans toutes les mémoires, Les Rois du désert est tout sauf un film guerre patriotique. L’armée américaine n’y est absolument pas une force de maintien de la paix au service de la liberté et les Irakiens n’y sont pas diabolisés, contrairement aux habitudes hollywoodiennes.

Le rythme non plus n’a rien à voir avec celui d’un film d’action. Russell (qui réalisera par la suite un documentaire sur les troupes en Irak, Soldiers Pay) essaie d’insuffler dans cette métaphore du cynisme de l’Amérique de George Bush père un peu de son énergie d’improvisation. Premier grain de sable dans une grosse machine où tout doit être calibré.

Le script, qu’il a adapté d’une histoire écrite par John Ridley, qui s’en est senti dépossédé, est relu plusieurs fois par le studio. Mais après quelques réécritures, l’essentiel du récit (inspiré du mythique De l'or pour les braves avec Clint Eastwood) est toujours là malgré les modifications: une scène de viol a été atténuée et la Warner a obtenu, décharge à signer à l'appui, qu'une blague concernant Michael Jackson et la pédophilie ne soit pas tournée. La tension entre le studio et le réalisateur est palpable.

Autre problème, le choix de l’acteur. Warner Bros impose George Clooney, sous contrat et qui a déjà rapporté un maximum d’oseille avec Urgences et le difficilement regardable Batman & Robin. Russell ne veut pas entendre parler de cet acteur de série qui dodeline de la tête et pense à Mel Gibson, Nicolas Cage, John Travolta, Dustin Hoffman…

Devant le zèle du comédien et l’obligation contractuelle, il se résout à prendre le beau George. Commencent alors des séances d’entraînement un peu humiliantes pour lui retirer ses «tics». Jouant trois jours par semaine le docteur Ross, Clooney est peu disponible aux répétitions et pas en mesure de vivre complètement le cheminement nécessaire, selon Russell, pour incarner son personnage. Il ne s’adapte pas non plus au style improvisé du réalisateur et les dialogues changeant à la volée ne l’aident vraiment pas.

Mais Russell ne peut reprocher à Clooney sa détermination à aller au terme de ce film que la Warner menacera plusieurs fois d’annuler purement et simplement. D’après les clauses qu’il a signé, l'acteur aurait touché son salaire que le film se fasse ou pas, mais met tout son poids pour que Les Rois du désert voie le jour.

Contrairement à son affable star, Russell devient de plus en plus insupportable et se met à dos une partie de l’équipe. Habillé en baggy sous l’influence des autres stars Ice Cube et Mark Wahlberg, il en exige toujours plus à tel point que se créent deux camps, les pro et les anti.

La tension arrive à son paroxysme quand le réalisateur s’en prend sans ménagement à un figurant. Clooney, systématiquement du côté des petits et des sans-grade sur un tournage, sort de ses gonds, et voilà la star et son réalisateur qui se castagnent dans la poussière après une belle séance d’insultes. Aujourd’hui, les deux hommes se respectent mais, quand il en parle, Clooney explique que oui, il pense que Russell est génial mais que jamais, au grand jamais, il ne retournera avec lui.

Le bras autour de Nolan

Etait-il possible d’aller plus loin dans le tournage galère? On aurait pu croire qu’avec I Heart Huckabees (J'adore Huckabees), Russell fasse le choix de revenir à un projet plus modeste. Au lieu d’un tournage de plusieurs millions à la steadycam dans le désert, il opte pour une comédie où Albert (Jason Schwartzman) engage deux «détectives existentiels» (Dustin Hoffman et Lily Tomlin) pour comprendre le sens de sa vie, ses amours et son travail.

Mais Russell ne s’est pas calmé pour autant. Pince-sans-rire, Mark Wahlberg dira qu’après J'adore Huckabees, son prochain projet serait «un joli et reposant film d’action».

Malgré la réputation sulfureuse du réalisateur, les stars accourent quand même. Certaines ne sont visiblement pas assez renseignées, tel Jude Law, qui annule du jour au lendemain sa participation au profit du Memento de Christopher Nolan. Croisant Nolan lors d’une fête, Russell décide de régler ça «à l’amiable», c’est-à-dire en passant son bras musclé autour du cou de son collègue réalisateur, exigeant un petit geste confraternel. Le lendemain, Jude est de nouveau à bord et personne ne pipe mot de cet incident qui fait le tour d’Hollywood.

Le tournage est évidemment chaotique. Aucun des acteurs n’a réellement compris le script, mélange ésotérique d’éléments qui n’ont rien à voir entre eux: de l’existentialisme bouddhique, un pompier vétéran du 11-Septembre, Jonah Hill dans son premier rôle, une fixation sur Shania Twain et surtout Isabelle Huppert qui fait l’amour dans la boue

Toutes les situations sont assez extrêmes (et souvent ridicules) pour les acteurs. Mark Wahlberg se donne des coups de poing dans la gueule. Jude Law déchire ses vêtements quand il ne se vomit pas dans la main. Il n’y a guère qu’Huppert dans la boue qui a l’air tout à fait à l’aise.

Russell cherche à déstabiliser au maximum ses acteurs, jusqu’au point de rupture. Dans tous les making of, on le voit survolté, torse nu, voire pire, ou en train de faire des pompes et sauter à la corde dès qu’il ne tourne pas. Le tournage, dont des vidéos fuitent sur YouTube, laisse perplexe tous les observateurs.

A un moment, Mark Wahlberg attrape le porte-voix du réalisateur pour dire «cet homme vient de m’attraper les testicules. C’est la première fois qu’un homme me les touche». À force de se faire chuchoter des insanités aux oreilles, Lily Tomlin, qu’il a déjà dirigé dans Flirting with Disaster, craque.

A ce jour, J'adore Huckabees est le film de Russell le plus incompris, qui a fini par lui coller, au mieux, une étiquette de réalisateur lunatique, au pire, de sale type.

Mise au vert

Passé cet épisode tumultueux, Russell se met au vert et disparaît pendant six ans. En temps Malick, ce n’est qu’un instant écoulé dans l’immensité de l’univers, mais en temps hollywoodien, c’est beaucoup: Soderbergh, le rival de toujours, a le temps de tourner sept films sur cette période.

Pour le cinéaste, cette pause est tumultueuse. Il divorce de sa femme, la productrice, Janet Grillo et passe beaucoup de son temps à s’occuper de son fils, diagnostiqué bipolaire.

Il s’occupe aussi du Ghetto Film School, une école de cinéma située dans le Bronx, dont il est le parrain. Il fait connaître à ses amis et collègues cet endroit qui aide principalement les Noirs et les Latinos d’Harlem et du Bronx à faire du cinéma.

Il coécrit aussi avec Kristin Gore, la fille d’Al, la comédie politique Nailed, qui raconte l’histoire d’une femme qui se prend accidentellement un clou dans la tête, ce qui déclenche chez elle des pulsions nymphomanes. Elle va se battre pour faire valoir ses droits jusqu’à ce qu’un membre du Congrès peu scrupuleux ne profite d’elle.

Ce devait être le grand rôle de Jessica Biel, qui allait enfin la révéler comme actrice. Mais le tournage, sur lequel on croise d'autres stars telles que Jake Gyllenhaal, Josh Brolin et Kristie Alley, s'arrêtera avant son terme, bloqué par l'I.A.T.S.E, le syndicat de l'industrie du spectacle, après moult retards. Espérons que les récents cartons de Russell relancent un jour la production de ce film bouclé à 80%.

En 2010, Russell a faim. Il revient avec The Fighter avec la rage d’un boxeur. Il a tout à prouver de nouveau.

Ce biopic du boxeur Mickey Ward (Mark Wahlberg) raconte son ascension difficile mais aussi ses relations compliquées avec sa mère (Melissa Leo) et son demi-frère Dickie (Christian Bale, aussi hilarant que pathétique, dans un rôle de toxico taillé sur mesure).

Avec ce film, Russell prend un tournant un peu plus populaire et mainstream: il est toujours plus facile de s’identifier à un boxeur qu’au garçon qui couche avec sa mère de Spanking the Monkey. Mais sa colère est la même, et lui vaut sa première nomination à l'Oscar du meilleur réalisateur, tandis que Bale et Melissa recevront les statuettes du meilleur second rôle.

La nouvelle touche Russell devient aussi de se jouer des genres. The Fighter pourrait n’être qu’un biopic de plus sur le monde de la boxe, mais c'est également une chronique sur la misère pavillonnaire américaine, un genre à lui tout seul. C’est aussi le récit d’une famille qui se déchire, ravagée par la drogue. Mais par-dessus tout, c’est un film de revanche, celle qu’il fallait au cinéaste pour se remettre en selle et retrouver son groove, sa façon, même dans le plus tendu des drames, d'apporter sa touche d’humour noir.

Tout le monde en souffrance

Vient ensuite Silver Linings Playbook, de loin son film le plus personnel, où il raconte comment un enseignant (Bradley Cooper) qui souffre de bipolarité retourne vivre chez ses parents. La encore, le piège serait de croire, titre français (Happiness Therapy) oblige, qu’il s’agit d’une comédie romantique parce qu’il va tomber amoureux de la belle Jennifer Lawrence.

Bien entendu qu’il va en tomber amoureux, ils méritent bien une fin heureuse! Mais la vraie question de Silver Linings Playbook, c’est la bipolarité de son héros et l’addiction au jeu de son père. Tous les personnages se parlent sans aucun filtre moral ni même logique, tout le monde est finalement en souffrance. Et Russell arrive à en faire une comédie, inspirée par sa propre vie et celle de son fils.

Dans une des scènes mémorables du film, Robert De Niro, qui n’avait sans doute pas joué aussi bien la comédie depuis une bonne dizaine d’années, raconte à son fils au réveil à quel point il regrette de n’avoir pas été à la hauteur. Avec ses mots à lui et son sport qui l'obnubile, il essaye. Tout le nouveau style émotionnel de Russell est là: il filme des êtres qui ne savent pas communiquer mais qui essayent encore.

Ses premiers films étaient volontairement de niches, presque rebelles. Ses trois derniers peuvent être lus comme une seule et même trilogie sur des êtres qui souffrent, qui nous touchent et veulent s’en sortir. Il n’a pas vraiment changé: que ce soit contre l’ordre parental, la justice, la misère, la maladie, ses personnages sont tous en lutte.

Mais désormais, il les aime, il leur offre des fulgurances. Des rôles à Oscars, comme ceux que Christian Bale, Amy Adams, Bradley Cooper et Jennifer Lawrence pourraient recevoir pour American Bluff.

Inspiré d’une histoire vraie qui a secoué les Etats-Unis, le film déroule la vie de petits escrocs obligés de collaborer avec le FBI pour piéger un politicien corrompu, que Russell restitue avec une élégance disco et une énergie presque narcotique. Personne ne passerait le contrôle antidopage. Tout le monde se transforme littéralement, changeant d'accents, de cheveux, d'opinions. Et tout le monde se ment.

A chacun son moment

Selon la méthode Russell, tous les comédiens ont «leur» moment, même des petits rôles comme Louis C.K. Le premier plan du film montre un Christian Bale, gros bide apparent, en train de se mettre une perruque. On finit par ne regarder que cette moumoute so seventies qui planque sa calvitie: c’est un long processus de se préparer à être quelqu’un d’autre, mais c’est toute la thématique du film.

Russell arrive à capturer ce moment de vérité où chacun de ses nombreux personnages sera, à un moment ou un autre, mis devant ses contradictions et ses propres mensonges. Ce n’est pas simplement un film sur les arnaqueurs et les mafieux, c’est aussi un film pour les amoureux de cette époque, pour les amoureux de Duke Ellington. Un film multi-genres comme il l'a toujours fait.

Dix nominations aux Oscars et pourtant, American Bluff est outsider, derrière des machines à gagner comme 12 years a slave ou Gravity. C'est sans doute parce que le Russell nouveau se met en retrait derrière ses personnages et ses acteurs, ce qui a réussi à Jennifer Lawrence l'année dernière.

Néo-modeste, il les fait gagner sur tous les plans, dans tous les styles. Parce qu'il croit très profondément en eux.

Daniel Andreyev

Daniel Andreyev
Daniel Andreyev (13 articles)
Journaliste
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