Culture

«Viva la Libertà!»: (pas) la belle époque

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 17 h 52

Roberto Andò nous livre un film sur la politique italienne à l'image de l'Italie d'aujourd'hui: stagnante. Malheureusement.

Toni Servillo dans «Viva la Libertà!» / Arsenal

Toni Servillo dans «Viva la Libertà!» / Arsenal

Viva la Libertà! de Roberto Andò avec Toni Servillo, Valerio Mastandrea, Valeria Bruni Tedeschi | Durée: 1h34

Il s’appelle Enrico Oliveri, on trouverait sans mal le nom de ceux qu’il représente à l’écran: tous ces dirigeants de centre-gauche italiens qui, avec des réussites diverses liées surtout à des arrangements ou à des concours de circonstances, ont incarné l’opposition politicienne à Berlusconi. Il n’est pas vieux, Enrico Oliveri, mais il est fatigué. Et puis, il est lié par des alliances, des promesses, la routine du parti, celle des médias, marqué par le passé et le manque d’idée sur l’avenir. Mais les élections approchent. Un jour qu’il monte à une tribune, une de plus, il se retrouve incapable de rien dire. Dans le public, une femme l’insulte, lui crie qu’il est le fossoyeur de tous les espoirs d’un monde moins pire. La nuit suivante, toujours sans rien dire à personne, il plie bagage et quitte Rome pour se réfugier à Paris, chez une ancienne amoureuse. Panique au QG du parti.

Seulement voilà qu’Enrico avait un double, un vrai jumeau, Giovanni. Giovanni n’est ni fatigué, ni triste, ni muet. Il est fou. C’est un philosophe qui vient tout juste de sortir de l’asile. Et que croyez-vous qu’il advint? Les apparatchiks remplacèrent l’absent par son double, et celui-ci, réjouissant mélange d’irrévérence farfelue et de vraie sagesse indifférente à la raison des puissants, souleva l’enthousiasme des foules, redonna espoir au peuple, rouvrit les portes de l’avenir.

C’est une fable, n’est-ce pas.

Une fable qui se veut progressiste sur le plan politique, et qui entend renouer avec une certaine veine du cinéma politique italien. Cette fable, Roberto Andò l’a d’abord écrite, sous forme d’un roman, Il trono vuoto (Le Trône vide) devenu un bestseller. Il l’adapte au cinéma en s’appuyant sur le jeu hyper efficace de Toni Servillo, qui s’en donne à cœur joie dans le double rôle d’Enrico qui fait la gueule et Giovanni qui rit.

Servillo n’a pas l’élégance d’un Vittorio Gassman ni l’humanité d’un Alberto Sordi, sans parler de la grâce absolue de Mastroianni, et Andò est beaucoup plus appliqué, télévisuel, que les réalisateurs qui ont fait les grandes heures de la comédie politique italienne des années 1960-70. Mais Viva la Libertà résonne tout de même comme un rappel de ce qui fit quelques-unes des belles heures d’un cinéma transalpin à la fois populaire, original et attentif aux réalités de son époque. Même si on est loin de la critique complexe et lucide de Palombella rossa ou de l’intelligence féroce et sensible du Caiman (et en fait de toute l’œuvre de Nanni Moretti, mais depuis un quart de siècle il occupe une place unique), la tentative est en elle-même méritoire, et digne d’intérêt.

Bien campé sur ses oppositions binaires, le film va gaillardement son chemin balisé, à Paris c’est Valeria Bruni-Tedeschi l’ex chez qui se planque Enrico, à Rome c’est en citant Brecht que Giovanni touche le cœur des masses, il y a aussi un double coup de chapeau cinéphile, à la mémoire de Fellini et à l’amour des Français pour le 7e art, merci. 

Mais c’est ce chemin lui-même qui devient un souci, et bientôt une impasse. Les films des Risi, Monicelli, Germi, Scola s’inscrivaient dans un imaginaire, étaient habités par la projection d’un autre état de la politique et de la société, par la croyance, même jamais explicitée, en un changement. Alors que Viva la Libertà! se construit sur une absence d’horizon, le manque de croyance à un possible.

La rupture qui n'en est pas une

Tandis que le brave Enrico, passé du statut de secrétaire général dépressif à celui d’assistant régisseur amoureux, redécouvre les véritables valeurs, le scénario principal, qui concerne la candidature aux élections italiennes, opère un curieux virage.

Il carbure durant presque toute sa durée sur une veine dénonciatrice, voire caricaturale, de la politique classique et de ceux qui la font, où on reconnaît sans mal la transposition romancée de la tendance «Cinq Etoiles» de l’humoriste Beppe Grillo, qui a connu le succès que l’on sait. Sans le vouloir, le film fait alors l’éloge de ce qu’il prétend dénoncer, les discours creux –Giovanni n’a en réalité rien de plus à dire qu’Enrico, mais il est un meilleur showman, il habille ce vide avec un vocabulaire simple, émouvant ou drôle. Il «touche le public» (Berlusconi aussi!), ce qui est supposé être la preuve qu’il a raison, soit le B.A.-ba du populisme.

En outre, la «rupture» que Giovanni est supposé représenter, et qui pourtant ne se manifeste que dans des situations on ne peut plus conventionnelles (débat télé, meeting, conciliabule avec des dirigeants) n’en est pas du tout une, le film revient in fine vers l’hypothèse d’une rédemption du parti politique classique. Sauvé par le Diogène rieur, le voilà en route pour une victoire électorale.

Ce retour au schéma ancien souligne l’impuissance à imaginer d’autres formes pour une politique progressiste aujourd’hui. Du coup, le film est à la fois démago et étrangement passéiste, tourné vers le souvenir de ce qui fut un espoir. On dira que cette visée démagogique et cette impuissance ne sont pas propres à Viva la Libertà!, et on aura raison. En ce sens, celui d’une stagnation de la pensée et de l’action dans la sphère publique, le film de Roberto Andò correspond bien à son époque. Ce n’est une bonne nouvelle ni pour celle-ci, ni pour celui-là.       

Jean-Michel Frodon

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