France

Que signifie, dans la France de 2014, être «anti-système»?

Monique Dagnaud, mis à jour le 10.02.2014 à 7 h 41

Cet état d'esprit est abondamment commenté en ce moment, mais que signifie au juste, dans la France de 2014, être «anti-système»?

giving you the finger. Torley via Flickr CC License by.

giving you the finger. Torley via Flickr CC License by.

Une spirale de défiance s’est installée dans l’opinion publique. Elle sécrète un état d’esprit: le positionnement anti-système.

Celui-ci est difficile à cerner à travers des statistiques ou des enquêtes, mais il rampe de manière souterraine et de plus en plus d’individus, des politiques de l’extrême droite et de l’extrême gauche, mais aussi des anonymes, s’en réclament. Le sens de ce mot-valise s’éclate en diverses directions (contre les élites, contre le capitalisme, contre la finance, contre la mondialisation, contre l’évolution de la société, contre le bipartisme, contre «la pensée unique» etc), et il renvoie d’abord à une attitude psychologique –c’est ce qui nous intéresse ici.

Comment définir le positionnement anti système? Il résulte d’une sorte de désespoir démocratique: la société française est perçue par nombre de citoyens comme définitivement aux mains d’une élite qui se sert elle-même avant de servir les intérêts du pays. Pire: au delà de cette logique d’intérêts, le monde dirigeant apparaît incompétent, cultivant l’immobilisme, incapable de mettre la société en mouvement. Signe de ce fatalisme: pour près des trois quarts des individus, le clivage droite-gauche ne veut plus rien dire et la plupart des citoyens n’attendent rien des pouvoirs publics pour résoudre leurs problèmes.

Ce sentiment anti système a prospéré dans le climat dépressif qui s’est développé depuis une dizaine d’années et qui s’est radicalisé dans la période récente, comme le montre par exemple le baromètre de la confiance politique récemment publié par le Cevipof et OpinionWay.

Trois éléments permettent de saisir cette chute du moral chez les Français. D’abord, ces dernières années, ceux-ci étaient pessimistes sur leur avenir collectif, mais se révélaient plus confiants sur leur propre destin individuel: ce détachement pour eux-mêmes est en train de disparaître.

La crise, ce n'est plus celle des autres

La crise, ce n’est plus celle des autres. C’est leur propre situation qui est perçue comme menacée, comme si les effets des difficultés économiques étaient aujourd’hui palpables sur leur mode de vie et leur capacité de se projeter vers l’avenir.

Dans un tel contexte, la défiance à l’égard des autres, surtout si on ne les connaît pas et s’ils sont différents (autre religion, autre nationalité), monte d'un cran, et même la confiance accordée habituellement aux proches s’érode un peu. 75% des sondés déclarent qu’on n’est jamais assez prudent quand on a affaire aux autres! Autrement dit, le repli sur soi et le sentiment de sauve-qui-peut se sont intensifiés. Enfin, le crédit accordé aux responsables politiques est plus bas que jamais, surtout pour ceux qui dirigent le pays: l’institution présidentielle, le gouvernement et les partis.

D’autre part, les valeurs sécuritaires reviennent au galop. L’exaspération envers un trop-plein supposé d’immigrés s’intensifie (67% contre 49% en 2009) et le souhait d’un retour à la peine de mort fait son apparition (50%).

Face au sentiment d’impuissance des pouvoir publics s’opère ironiquement une spectaculaire remontée de l’idéologie du libéralisme économique: 59% pensent que l’Etat doit faire confiance aux entreprises et leur donne plus de liberté (contre 43% en 2009) et l’idée d’encadrer davantage les entreprises fait de moins en moins recette (38% contre 52%).

Ce soudain espoir mis dans les entreprises (que confirment d’autres sondages), dans un pays qui s’est maintes fois déclaré allergique au capitalisme, ressemble davantage à une posture fataliste qu’à une conversion. D’ailleurs, les Français qui pensent que leur pays doit se protéger davantage du monde d’aujourd’hui (47 %) sont plus nombreux que ceux qui estiment qu’il doit s’ouvrir davantage (23%) –l’écart entre ces deux positions ne cessant de se creuser, puisqu’en 2009, 30% étaient favorables à davantage de protection et 33% à davantage d’ouverture.

L'abstention plus que le FN

Quelles retombées politiques peut-on attendre de ce climat? Au premier abord, on pourrait penser que la population française est prête à se marier avec le Front national.

Mais cette vision mérite d’être nuancée. D’abord, ce parti fait aussi l’objet d’une profonde défiance: 59% des individus n’ont jamais eu confiance en Marine Le Pen –même si sa côte de popularité s’est améliorée entre 2012 et 2013– et récemment l’affaire Dieudonné a encore dégradé son image.

D’autre part, cette soudaine foi dans l’entreprise est en rupture avec l’étatisme affiché actuellement par le Front national. Enfin, et surtout, cette immersion dans la déprime favorise en premier lieu l’opportunisme et les choix par défaut au moment des élections, et dope encore plus la tentation de l’abstention. Cette dernière attitude constitue aujourd’hui la variable d’ajustement des comportements électoraux, ce qui fragilise tout pronostic.

A la tentation de l’abstention électorale correspond, sur le terrain du quotidien, celui de la désertion. Construire sa vie en dehors ou même contre l’idée de société. Partir à l’étranger quand on possède les bons diplômes et qu’on est acculturé aux charmes de la mondialisation et du nomadisme culturel. Et quand quelqu’un a le sentiment que ses marges de liberté sont rognées et que son avenir est plombé, il se replie sur le monde de ses proches (famille, amis, voisinage), cultive les liens avec sa tribu.

Ce sentiment d’une situation gangrénée et sans issue favorise un individualisme pur et dur, parfois cynique et revanchard, qui a perdu de vue son lien à la collectivité. C’est dans ce contexte que certains individus n’hésitent pas à se mettre hors système sur bien des registres, à jouer des marges offertes par l’économie d’abondance et l’Etat-providence, à opérer avec des bouts de ficelle plutôt qu’à se désaffilier réellement: autrement dit, à vivre en marge sans toutefois tomber dans la marginalité.

Résistance face à une société bloquée

Loin de s’afficher comme un acte de rébellion, l’humeur anti-système promeut la résistance personnelle et l’anomie face à une société bloquée. Elle valorise la débrouillardise pour «fonctionner» au mieux dans un contexte où l’économie stagne, où les inégalités d’accès à l’emploi en fonction du diplôme et des relations sociales sont devenues abyssales et où le milieu social d’origine est plus que jamais prédictif du destin de chacun –ne serait-ce que pour avoir un toit ou pouvoir affronter les aléas de l’emploi.

Elle incite à trouver normal de tirer parti du système en s’inscrivant dans ses interstices et en jouant des diverses solidarités familiales ou collectives, quitte éventuellement à tricher. Impossible de quantifier ces conduites, qui renvoient à de multiples configuration possibles, cette culture de la débrouillardise se reflète plutôt dans des opinions: ainsi, 12% des Français trouvent que ce n’est pas grave de ne pas payer ses impôts (14% chez les moins de 35 ans), et 34% trouvent que ce n’est pas grave de frauder dans les transports en commun (48% chez les moins de 35 ans), selon un récent sondage Ipsos/Steria sur les nouvelles fractures françaises.

Ce positionnement anti système peut toucher toutes les catégories sociales par des biais divers: évasion fiscale, délocalisations d’entreprises, travail au noir, économies marginales, contournement des règles, et notamment celles qui lient à la solidarité nationale. Il signe l’affaiblissement des valeurs civiques dans un contexte où beaucoup de monde se sent floué par le système actuel et où chacun s’accuse mutuellement des maux de la société. Plus que jamais, dans ce monde ouvert où la culture et les diplômes sont un viatique pour l’intégration, les catégories sociales sont fragmentées.

Une ligne droite plus qu'un virage

L’annonce du virage «social-démocrate» est-elle susceptible de colmater la dépression nerveuse française? Le calendrier prévu s’étale sur trois ans, le pacte de responsabilité suppose de difficiles négociations entre patronat et syndicats et les premières mesures budgétaires n’arriveront pas avant 2015. Ce parcours, même bien orienté, est lent et les vrais résultats en terme d’emploi prendront du temps.

De surcroît, il serait erroné de croire que le front de l’emploi est le seul concerné dans la démoralisation hexagonale. La bureaucratisation de l’Etat, le mode de sélection des élites et les profondes déficiences de notre système éducatif sont tout autant en cause: or, sur ces points, certes les promesses verbales de réformes abondent, mais c’est plutôt une ligne droite qui se dessine qu’un virage politique.

«84 % des Français pensent qu’on a besoin d’un chef pour remettre de l’ordre», affirme le sondage Ipsos/Steria. Pour le moment, c’est par l’auto-organisation, les solidarités de proximité et, ne l’oublions pas, par l’autodérision, qu’ils soignent leur âme et surnagent dans ce monde sans pitié.

Monique Dagnaud

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
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