Economie

EDF: Pierre Gadonneix, l'as du billard à trois bandes

Gilles Bridier, mis à jour le 22.07.2009 à 7 h 34

Pas d'erreur de communication dans la demande de hausses tarifaires. Mais une façon de piéger les candidats à sa succession.

A quelle sorte de billard Pierre Gadonneix joue-t-il? A 66 ans, le PDG d'EDF n'est pas un novice dans l'art de choisir ses propos en phase avec les stratégies de gouvernent. Après dix-sept ans passés à Gaz de France comme directeur général puis comme président, avant de devenir patron d'EDF en 2004, il a fait preuve à maintes reprises de sens politique pour caler ses prises de positions sur les attentes des représentants de l'Etat.

Prudent si nécessaire, libéral déclaré lorsqu'il s'agit de convaincre Jean-Pierre Raffarin de succéder au socialiste François Roussely, mais évitant toujours de braquer ses interlocuteurs avec des formules trop radicales, il profite par ailleurs des conseils en communication des meilleurs spécialistes de la place parisienne. Bref, «Gado» n'est pas homme à se laisser emporter lors d'un entretien avec un journaliste, ni à sortir du cadre du message qu'il a décidé de livrer. Aussi, lorsqu'il se déclare favorable, le 8 juillet dans Paris-Match, à une augmentation des tarifs de l'électricité de 20% sur trois ou quatre ans, Pierre Gadonneix n'ignore pas qu'il va être sérieusement éclaboussé par le pavé qu'il lance dans la mare.

Ingratitude et témérité

D'abord, quelques jours à peine après que les Français ont manifesté leur confiance dans EDF en apportant 3,5 milliards d'euros à un emprunt qui n'en visait que le tiers, le patron de l'entreprise se doute bien qu'on lui reprochera une certaine ingratitude. Ensuite, alors que tout le discours de l'Elysée et de Matignon s'articule autour de la sauvegarde du pouvoir d'achat, le président d'une entreprise détenue à 85% par l'Etat présente des dispositions allant à contre-courant; comment ne pas imaginer déclencher le courroux présidentiel? Enfin, l'annonce de possibles augmentations tarifaires de l'ordre de 7% par an mérite au moins d'en avertir au préalable le ministre de tutelle, et de présenter des arguments solides et acceptables par l'opinion publique, ce qui n'a pas été le cas. Pierre Gadonneix, qu'on a connu plus prudent, s'est lancé dans le vide sans filet avec beaucoup de témérité.

Rente nucléaire contre stratégie de marché

Certes, il justifie ses propos par les niveaux de prix pratiqués en France, parmi les plus bas d'Europe. Toutes taxes comprises, le prix de l'électricité en France correspond à 73% de la moyenne de l'Europe à 27 dans le secteur domestique, et à 60% seulement dans l'industriel [PDF]. Et par rapport à l'Allemagne, les prix français TTC sont inférieurs de 40% à ceux pratiqués outre-Rhin. Mais l'argument tarifaire n'était pas forcément le meilleur pour Pierre Gadonneix. Car ayant fait le choix du nucléaire qui lui assure plus des trois quarts de sa production, il est normal que la France tire les dividendes des lourds investissements consentis pour se doter de 58 réacteurs nucléaires.

Lorsqu'il compare les tarifs français aux autres en Europe, le patron d'EDF se situe dans une stricte approche de marché. Mais est-ce parce que les prix du pétrole et du gaz ont augmenté que celui de l'électricité d'origine non fossile doit s'aligner ? Dans une logique d'entreprise publique, certainement pas. Même s'il est vrai que, depuis l'ouverture de son capital et la fin du monopole de l'électricité en France, les logiques économiques ont changé. Pierre Gadonneix met en l'occurrence le doigt sur l'une des contradictions du système actuel.

Mais pour le gouvernement, l'argument tarifaire ne tient pas. «Quand on veut la lune, on demande les étoiles», a commenté Christine Lagarde, ministre de l'Economie et des Finances, avant de préciser que le niveau d'augmentation avancé ne faisait partie d'aucune hypothèse gouvernementale. Des propos relayés de façon catégorique sur Europe 1, le 19 juillet, par Claude Guéant, secrétaire général de l'Elysée.

Impopulaire jusqu'au bout

Par ailleurs, le PDG d'EDF ne peut ignorer que l'évocation de mesures aussi impopulaires que des augmentations massives de tarifs dans un magazine comme Paris-Match ne peuvent que déclencher la polémique. L'interviewé ne peut ignorer non plus les résultats d'un sondage Eurobaromètre indiquant que 47% des Français déclarent ne pas être prêts à payer plus cher leur électricité - même pour promouvoir les énergies renouvelables. Et que, par ailleurs, si 43% des Français sont favorables au développement des nouvelles technologies dans l'énergie, et 8% seulement à celui du nucléaire.

Autrement dit, la justification des augmentations (le renforcement de l'outil nucléaire) ne peut que les rendre encore plus impopulaires. Le sujet mérite donc d'être finement travaillé avant d'être lancé sur la place publique.

Malgré tout, Pierre Gadonneix s'est lancé. Il est vrai que, dans le domaine de l'énergie, on a l'habitude de réclamer beaucoup pour obtenir un peu moins. En évoquant une augmentation de l'ordre de 6 à 7% par an, Pierre Gadonneix se situe à des niveaux comparables de deux de GDF Suez qui ne doivent donc pas trop étonner les spécialistes de ces questions au gouvernement. Mais dont il est très malvenu de faire état publiquement.

En coulisse, la succession est ouverte

D'autres raisons peuvent expliquer ses propos. Le mandat du PDG d'EDF arrive à échéance en novembre. Peut-il être reconduit? Pas sûr. D'une part, il ne finirait pas un nouveau mandat, pour des questions d'âge limite. D'autre part, son poste fait évidemment des envieux. Il le sait bien, alors qu'il s'est lui-même fort démené pour succéder à François Roussely. Or depuis longtemps, une personnalité bien en cour lorgne ce poste: Henri Guaino, conseiller spécial du président de la République. Commissaire général au Plan au milieu des années 90, il y songeait déjà. Et voilà que le conseiller de l'Elysée critique la stratégie d'investissement de Pierre Gadonneix en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, laissant entendre que de mauvais choix ont été faits et qu'ils sont à l'origine de la dérive de la dette d'EDF (passée de 16 à 24 milliards d'euros entre 2007 et 2008).

Lorsqu'on investit 5 milliards d'euros en France en 2008 et qu'on prévoit 7,5 milliards en 2009, peut-on se lancer avec autant de volontarisme à l'international? La question est posée. Mais elle ne doit pas l'être seulement à Pierre Gadonneix. Car pour ce genre d'opération, l'Etat doit bien sûr accorder son feu vert, devenant ainsi partie prenante de la décision.

Un piège pour les candidats à la succession

Pierre Gadonneix s'est placé volontairement dans une situation difficile, voire une impasse. Mais en déclenchant une levée de boucliers de la part de ceux qui, notamment, brigueraient sa succession, le patron d'EDF met en place un piège qui pourrait se retourner contre eux. Comment, après s'être offusqués des niveaux d'augmentations avancés, pourraient-ils dans un avenir pas si lointain les réclamer eux-mêmes à la tête d'EDF? Comment décider un désengagement de British Energy alors que l'opération semble devoir dégager d'importants bénéfices suite au virage pris par la Grande-Bretagne dans sa politique énergétique, et alors qu'EDF est devenue un acteur historique de la production de l'électricité outre-Manche? Comment parler de marché européen de l'électricité en se refermant sur l'Hexagone maintenant que le concurrence existe?

Pierre Gadonneix est, somme toute, cohérent avec les options libérales qu'il défend et qui lui ont valu sa nomination. Mais en temps de crise, les options politiques s'adaptent, celle d'entreprise publique au service des Français revient au goût du jour, et les stratégies doivent respecter le vécu de la collectivité. Le patron d'EDF a décidé qu'il ne céderait pas la place sans agir : peut-on considérer comme pur hasard qu'il lance une polémique sur les tarifs trois semaines avant de défendre, le 29 juillet, les résultats semestriels de son groupe ? En même temps, il oblige les candidats au poste qu'il occupe à se découvrir. Les jeux sont maintenant ouverts, et notamment celui de billard à plusieurs bandes.

Gilles Bridier

Image de une Bouygues, Sarkozy, Lagarde et Gadonneix visitent le chantier de Flamanville en février 2009. REUTERS/Gerard Cerles/Pool

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