Le Segway enfin sur la bonne voie?

Tom Vanderbilt, mis à jour le 23.07.2009 à 14 h 49

Ce moyen de transport individuel souvent tourné en dérision a peut-être trouvé son créneau.

Mais qu'est-il donc advenu de la révolution des transports individuels que promettait le Segway ?

Depuis l'apparition du « gyropode personnel » il y a huit ans aux Etats-Unis, cette question est aussi incontournable lors de toute conversation sur l'avenir que celle de savoir quand les Américains laisseront tomber leur football pour s'intéresser au « soccer », comme l'appellent les Québécois.

Une révolution annoncée

Le Segway a peut-être connu son chant du cygne en juin 2008 lorsque le prix du carburant a dépassé un dollar le litre aux Etats-Unis. Les ventes de Segway ont alors bondi de 25 % par rapport au mois de juin précédent (un chiffre à faire pâlir Détroit d'envie) et l'entreprise a alors enregistré, d'après le Wall Street Journal, le chiffre d'affaires le plus élevé de son histoire. Sachant toutefois que, d'après le même journal, que 23.500 exemplaires seulement avaient été vendus en tout en septembre 2006, soit une fraction seulement de ce que même General Motors arrive à vendre en un mois, il convient de ramener ce chiffre à ses justes proportions — d'autant plus que le prix de l'essence a considérablement baissé depuis.

Le nombre d'exemplaires vendus est d'autant plus dérisoire que l'inventeur du Segway (et PDG de Segway Inc.), Dean Kamen proclamait en 2001 : «l'impact du Segway sur le XXIème siècle n'aurait d'égal que celui d'Henry Ford sur le début du XXe siècle. Le Segway va bouleverser nos vies, nos villes et notre manière de penser.»

Un problème d'image

En dépit de ces déclarations grandiloquentes, ou plutôt à cause d'elles, le Segway a un problème d'image. Le journal satyrique américain, The Onion a brocardé ces rodomontades dans un sketch virulent, intitulé «Do You Remember Life Before the Segway?» (Vous vous rappelez comment on vivait avant le Segway ?), dans lequel une des personnes interviewées déclare : «C'est un peu comme si quelque chose d'insignifiant s'était produit et qu'il ne s'était rien passé» Dans une interview au New York Times, l'essayiste et journaliste américain Thomas Frank a déclaré que le Segway lui rappelait les aberrations de la «nouvelle économie. Comme si les cols bleus étaient obligés de se comporter en adultes» et que les cols blancs pouvaient «se comporter en êtres supérieurs, imaginatifs et désintéressés». Le Segway a encore récemment fait les frais du peu d'humour présent dans le prodigieux navet (et pour cette raison même en tête des entrées) Paul Blart : Mall Cop (Paul Blart : Super Vigile) dans lequel les scènes de Kevin James sur (ou tombant de) son Segway sont faites pour faire rire. (A propos des gens qui tombent de leur Segway, cela ne vous rappelle pas la fameuse bûche de George W?)

Les publicités de Segway elles-mêmes semblent faites pour attirer les sarcasmes. «A l'instant même où vous montez dessus» explique une publicité : «cinq gyroscopes microscopiques et deux accéléromètres analysent les aspérités du sol et la position de votre corps au rythme de 100 fois par seconde - plus vite que votre cerveau». C'est vrai, notre pauvre vieux cerveau à qui il a fallu des millions d'années d'évolution pour développer inconsciemment ses facultés de «proprioception» et «d'équilibrioception» pour nous permettre de nous déplacer sur les trottoirs défoncés de nos villes - est devenu tout à coup obsolète. Les utilisateurs de Segway parlent de leur impression de «glisse» comme si leurs deux roues ne pouvaient s'abaisser à être en contact avec le sol.

Le problème du Segway est en partie dû au fait que quelles que soient ses prouesses technologiques, il ne répond jamais qu'à un besoin déjà satisfait. Il n'apporte rien par rapport à la simple bicyclette - dont l'invention remonte au XIXe siècle - sinon l'absence d'exercice physique (et il est toujours possible d'équiper une bicyclette d'un moteur électrique). Dean Kamen affirme que son objectif n'est pas de créer un monde sans piéton du type Wall-E. Comme l'a remarqué la revue New Atlantis : «Le Segway a été conçu pour les trajets trop longs pour être effectués à pied et trop courts pour prendre sa voiture». Réduire le nombre scandaleusement élevé de déplacements en voiture inférieurs à un kilomètre qui reviennent à dépenser une litre d'essence pour acheter un litre de lait est certes une noble cause, mais là encore, il suffit d'acheter en ligne pour arriver au même résultat.

Comment trouver sa voie?

Mais le principal problème auquel se heurte le Segway depuis le début est qu'il n'a toujours pas trouvé sa voie... de circulation. Comme le remarquait récemment Malcom Gladwell [journaliste au New Yorker,], les tenants du progrès scientifique sont souvent tentés de croire que «leur révolution scientifique fera table rase des précédentes, qu'il suffit de changer de source d'énergie pour changer le monde». Mais toute nouvelle technologie, même si elle répond à un besoin réel, a besoin d'un réseau de distribution - et dans le cas du Segway, de voies et de places de stationnement spécifiques. Tout nouveau mode de déplacement entraîne des tensions sociales. L'arrivée des bicyclettes dans les villes américaines à la fin du XIXe siècle a provoqué des débats virulents, y compris à coups de poings, sur leur place dans les rues : les trottoirs, la chaussée ou nulle part. Le New York Times de l'époque traitait même les deux-roues de véritables «projectiles sur roues».

Aujourd'hui, le Segway est certes autorisé sur les trottoirs et les routes à vitesse réduite dans la plupart des états américains - à l'exception de certaines villes comme San Francisco - mais la place réservée aux piétons et aux bicyclettes est tellement réduite aux Etats-Unis que la présence d'un Segway sur un trottoir bondé, se déplaçant en outre à une vitesse différente de celle des piétons, est rarement appréciée. Quant à la chaussée, les cyclistes sont bien placés pour savoir à quel point les automobilistes sont prêts à la partager. Les personnes qui utilisent différents moyens de transport ont d'autre part tendance à avoir du mal à se comprendre. Celles qui se déplacent en Segway sont convaincues de sa supériorité et considèrent que tout le monde devrait l'adopter - comme le sont toutes les autres : automobilistes, piétons, cyclistes, rollers et autres joggers.

A défaut de s'être imposé, pour le moment du moins, comme moyen de déplacement quotidien pour le plus grand nombre, le Segway a trouvé quelques créneaux. Comme voiturette de golf : si cet usage est loin de correspondre à l'ambition de Dean Kamen - on peut après tout se passer de voiturettes de golf - rien n'empêche d'en fabriquer des meilleures. Comme véhicule de police particulièrement apprécié dans les zones réservées aux piétons, comme les parcs et les campus, où il permet aux policiers de se déplacer plus rapidement qu'à pied et pour moins cher (et sans être aussi intimidants) qu'à cheval. Comme véhicule de sécurité, à la Paul Blart, dans les centres commerciaux : l'entreprise de sécurité IPC dispose d'une flotte de 90 Segways dans 40 centres commerciaux. Son intérêt est parfaitement résumé par un responsable de la sécurité : «Avec 20 centimètres de plus, je dépasse tout le monde d'une tête». Comme moyen de visiter les villes du monde entier, car tout bon touriste se doit de faire ce qu'il ne fait pas chez lui (manger des tripes, fumer le narguilé, écouter de la chanson française).

Mais c'est comme véhicule pour handicapés (y compris des anciens combattants) que le Segway a trouvé son créneau le plus utile et le plus inattendu, bien loin de l'image de jouet pour geek. Ce n'est pas après tout si étonnant que cela lorsque l'on sait que Dean Kamen est aussi l'inventeur de l'iBot, un fauteuil révolutionnaire, et cher. Mais pour les handicapés qui l'utilisent, le Segway présente l'avantage d'être socialement mieux accepté qu'un « fauteuil roulant » et de permettre de s'aventurer là où les fauteuils classiques ne le permettraient pas. A défaut d'avoir révolutionné la société, le Segway a au moins révolutionné un créneau délaissé. Mais même là, les clivages traditionnels réapparaissent : des défenseurs des droits des handicapés ont intenté une action en justice afin qu'ils puissent se déplacer dans les parcs d'attraction de Disney en Segway au lieu d'utiliser les fauteuils qui sont mis à leur disposition. L'ironie étant que Disney propose par ailleurs des randonnées Segway sur son site futuriste EPCOT («Experimental Prototype Community of Tomorrow») et que son parc à thème sur le Moyen-âge en Floride, Celebration, a servi de marché à Segway. Mais l'idée d'un Segway se déplaçant parmi les piétons semble peut-être un peu trop... futuriste ?

Tom Vanderbilt

Cet article, traduit par Francis Simon, a été publié sur Slate.com le 8 juillet 2009.

(Photo : Segway police, zoonabar / Flickr )

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