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Le Roundup de Monsanto, tueur du papillon monarque

Sanctuaire de papillons dans l'Etat mexicain du Michoacan, en novembre 2013.  REUTERS/Edgard Garrido

Sanctuaire de papillons dans l'Etat mexicain du Michoacan, en novembre 2013. REUTERS/Edgard Garrido

La population des monarques s'est effondrée au fur et à mesure que le secteur de l'agriculture prenait son envol.

En choisissant de se nourrir d'une herbe, le papillon monarque semblait avoir fait le bon choix —du moins pour ce qui est de son évolution. Et pendant bien longtemps, la nature lui a donné raison.

Le cycle de vie de l'insecte est parfaitement accordée à la croissance saisonnière du laiteron —la seule plante que ses chenilles peuvent consommer. Dans ce vaste jeu de marelle, les générations successives de monarques suivent l'émergence printanière du laiteron, depuis le Mexique jusqu'au Canada. Naguère, cette plante vivace s'épanouissait dans les prairies, aux bords des routes, dans les champs de maïs et sur les terrains vagues de la plupart des régions du continent américain. Le laiteron alimentait ainsi une migration massive qui s'achevait chaque hiver; ce sont plus de 60 millions de papillons qui convergeaient alors sur les forêts de pins des Sierra Madre.

Puis le Roundup fit son apparition.

D’année en année le nombre des monarques qui arrivaient Mexique chute; il vient d'atteindre son plus bas niveau. Le 29 janvier, le WWF a annoncé que les monarques n'avaient été observés sur moins d'un hectare dans onze sanctuaires de papillons. En 1996, on en avait observé sur 18,2 hectares. Vous voulez savoir pourquoi? Penchez-vous sur la liste des ingrédients de des tortillas chips. Ou sur la composition de l'essence à l'éthanol.

La population des monarques s'est effondrée au fur et à mesure que le secteur de l'agriculture prenait son envol. Dans le nord du Midwest américain, les agriculteurs ont labouré plus de 400.000 hectares de prairie en quelques années pour créer des champs de maïs et de soja – soit un taux de perte comparable à la déforestation dans des pays comme le Brésil ou l'Indonésie. La demande s'est envolée avec l'essor des biocarburants.

Au même moment, les progrès de la technologie ont permis aux agriculteurs d'améliorer un peu plus leurs rendements sur chaque hectare de terrain. Pour les monarques, l'innovation la plus déterminante fut l'avènement du maïs et du soja Roundup Ready.

Recul de 80% du laiteron dans les zones Roundup Ready

Depuis le début du XXIe siècle, ces récoltes génétiquement modifiées ont étendu leur domination à l'ensemble du Midwest américain. Elaborées pour pouvoir résister au désherbant Roundup de la société Monsanto, ces plantes ont permis aux agriculteurs de détruire illico presto les plantes concurrentes (laiteron compris) sans mettre en danger leurs propres récoltes. En 2013, 83% du maïs et 93% du soja américain résistaient aux herbicides —soit 62,7 millions d'hectares, pour l’essentiel dans le Midwest.

Les monarques ont commencé à se faire moins nombreux pendant la même période —ce qui n'a rien d'une coïncidence. Selon les estimations de Karen Oberhauser (biologiste de la conservation à l'Université du Minnesota), lorsque le maïs et le soja Roundup Ready se sont répandus dans le Midwest, la présence du laiteron a reculé de 80% dans l’espace agricole. Selon les calculs d'Oberhauser, la destruction du laiteron est quasi proportionnelle à la baisse de la production d'œufs de monarques.

«C'est le seul élément tangible, explique Oberhauser. La seule donnée objective que nous avons pu mettre en corrélation avec la diminution du nombre des monarques».

Selon certaines estimations, il ne restera bientôt presque aucun monarque dans les champs de la «corn belt» américaine. Les terres cultivées de l'Iowa ont déjà perdu plus de 98% de leur laiteron; c'est ce qu'affirme John Pleasants, biologiste à l'Université d'Etat de l'Iowa (qui a collaboré avec Oberhauser). Il a assisté personnellement à cette transformation: voilà quinze ans qu'il étudie les champs de maïs de la région. Avant le Roundup, de petites touffes de laiteron poussaient au milieu du maïs et au bord des champs. Après le passage de l'herbicide, ne restait que le maïs.

D'autres facteurs sont entrés en ligne de compte. Les Etats-Unis ont vu se succéder deux printemps inhabituels d'un point de vue météorologique. Celui de l'année 2012 était plus chaud qu'à la normale; celui de 2013 était plus froid —ce qui a perturbé la migration des insectes vers le nord. L'exploitation forestière illégale a entamé l'habitat hivernal des papillons.

L'herbicide n'est pas le seul responsable

Toutefois, rien de tout cela n'égale la destruction du laiteron dans le Midwest, région de naissance de la moitié des monarques à l'est des Rocheuses. C'est ce qu'affirme Chip Taylor, écologiste de l'Université du Kansas et responsable de Monarch Watch (programme suivant l'évolution des populations de ce papillon): «L'ampleur de la perte est monumentale.»

Monsanto met l'accent sur le fait que son herbicide n'est pas le seul responsable. Tom Helscher, directeur des affaires commerciales de l'entreprise, évoque une étude de 2012; selon elle, les monarques sont toujours aussi nombreux dans le New Jersey et dans le nord du Michigan. (Taylor —et d'autres spécialistes du papillon— ne tiennent pas compte de cette étude car elle a été réalisée sur des populations évoluant dans des régions où le laiteron est encore relativement abondant). Helscher estime par ailleurs que la préservation des papillons doit se conjuguer avec «le besoin qu'à une société d'améliorer la productivité de son agriculture».

Personne ne s'attend à ce que les agro-industriels abandonnent leurs outils efficaces, lucratifs et performants. En revanche, les défenseurs des papillons espèrent voir ce secteur consentir à débourser un peu d'argent et à les faire profiter de leur savoir-faire en matière de marketing. L'objectif: mettre sur pied des campagnes de sensibilisation pour inciter la population à planter du laiteron en dehors des champs. L'an dernier, Taylor a commencé à faire la promotion de minuscules pousses de laiteron auprès de jardiniers. Il en a vendu 20.000, et prévoit de doubler ou de tripler ce chiffre cette année. Il reconnaît toutefois que ce n'est là qu'une goutte d'eau dans l'océan.

Attention, cependant: tout cela ne veut pas dire que le monarque s'apprête à emprunter la voie de la défunte tourte voyageuse. Ce papillon —que l'on trouve également à Hawaii, en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Espagne et au Portugal— compte encore des millions de spécimens. Il n'est pas candidat à l'inscription sur la liste des espèces protégées par la loi américaine.

La magie du papillon

C'est le phénomène de sa migration vers le Mexique, véritable merveille de la nature, qui est aujourd'hui en danger —une perspective qui inquiète les scientifiques. 

Selon Oberhauser, il est possible que les papillons ne puissent accomplir ce périple transcontinental qu'à condition d'être assez nombreux. Ce rassemblement massif pourrait les aider à se protéger des prédateurs –un peu à la manière des petits poissons qui se protègent mutuellement en formant d'énormes bancs, explique-t-elle. S'ils ne parviennent pas à réunir assez d’individus, cette tactique pourrait échouer. Ces grands groupes pourraient également permettre aux papillons de ne pas prendre froid et d'économiser de l'énergie en attendant la venue du printemps.

Une population plus réduite peut également avoir plus de mal à récupérer lorsque des problèmes surviennent: sécheresse, canicule… Or le climat change; si le printemps survient plus tôt, la délicate synchronisation qui existe aujourd'hui entre le cycle vital du monarque et celui de sa nourriture d'élection pourrait bien être perturbée. C'est ce qui s'est passé en 2012: il a fait plus chaud qu'à l'accoutumée, et les monarques ont migré vers le nord plus tôt que prévu; et seule une moitié du laiteron était sortie de terre.

Aujourd’hui Taylor est inquiet: en définitive, à la moitié du XXIe siècle, le principal obstacle du monarque pourrait bien être la «chaleur à crever» qui sévira dans l'Etat du Texas.

Lorsqu'elle évoque sa principale inquiétude, Oberhauser se montre à la fois plus terre à terre et plus romantique. Moins de monarques à observer, ce serait moins de liens potentiels entre les néophytes et le monde de la nature —or c'est bien en observant la nature que l'homme se prend de passion pour elle.

Combien d'écoliers américains ont regardé une chenille bien dodue s'enfermer dans une capsule verte grosse comme une coque d'arachide, puis se transformer en monarque? J'ai assisté à ce spectacle en trois actes à travers la vitre d'un aquarium dans le salon de la maison familiale, dans l'Idaho. Le fait d'observer un processus qui avait inspiré tant de livres d'enfants et tant de métaphores était tout simplement magique.

Trente ans plus tard, j'ai décidé de faire profiter mes enfants de ce même rituel. Je les ai emmenés dans un champ de Vermont. Là, nous avons trouvé une touffe de laiteron. J'étais certain d'y dénicher une demi-douzaine de chenilles en deux temps trois mouvements. Mais au bout de plusieurs heures de recherche, nous n’en n’avions capturés qu'une.

En dépit des tristes statistiques hivernales, les chasseurs de chenille de l'été ne doivent pas perdre espoir. Les monarques ne seront sans doute jamais aussi nombreux qu'ils l'étaient au temps des herbes folles. Mais les papillons peuvent pondre assez d'œufs pour rattraper une partie de leur retard, et ce en une seule saison; c'est Taylor qui l'affirme. Le chercheur analyse désormais les prévisions météo du Texas pour le printemps 2014. Et il croise les doigts. 

Warren Cornwall

Traduit par Jean-Clément Nau

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