Economie

Les pays émergents sont en crise. Faut-il s'inquiéter?

Moisés Naím, mis à jour le 05.02.2014 à 7 h 29

Il y a quelques années à peine, l'Argentine, le Chili, le Venezuela, l'Ukraine... étaient un pilier de l’économie mondiale. Aujourd’hui, ils sont une menace.

Un homme regarde le cours des monnaies, à Buenos Aires le 31 janvier 2014. REUTERS/Stringer

Un homme regarde le cours des monnaies, à Buenos Aires le 31 janvier 2014. REUTERS/Stringer

Les pays émergents ressemblent aux ados. Ils sont sujets aux accidents, ils chutent, trébuchent, on les pousse, et ils prennent des risques inutiles... Comme nous l’ont récemment prouvé les Etats-Unis et l’Europe, il arrive aussi aux pays mûrs de faire preuve d’immaturité. Chez ceux-là, les accidents sont plus rares, mais quand ils se produisent, ils prennent une très grande ampleur. Le monde entier continue de faire les frais des agissements financiers de banques, gouvernements et consommateurs des pays riches. On le voit à travers les taux de chômage record et le pouvoir d’achat en berne. Les puissances émergentes –ces pays à plus faible revenu où la croissance et le bien-être de la population avaient progressé à un rythme sans précédent– sont entrées en crise.

Les réponses à deux questions conditionnent le futur état de l’économie mondiale. Premièrement, les économies émergentes vont-elles contaminer les économies des puissances développées? Seconde interrogation, les investisseurs sauront-ils faire la différence entre les pays émergents sains et ceux qui ne le sont pas? Autrement dit, cesseront-ils d’investir pour un certain temps dans tous les pays émergents quels qu’ils soient ou pratiqueront-ils une sélection? Mais que veut dire au juste «sain» en l’occurrence? Un gouvernement qui n’est pas sain souffre de «nécrophilie idéologique». Il éprouve un amour inconditionnel pour des idées mortes, des approches qui ont été expérimentées et ont échoué coup sur coup, mais qui attirent inexorablement la classe dirigeante. Au contraire, un gouvernement sain tire des leçons de ses erreurs et a tendance à mettre en œuvre des politiques efficaces sur la durée.

Les cas de l’Argentine et du Chili sont très parlants. L’économie argentine est en plein chaos, si bien que le gouvernement de Cristina Fernández de Kirchner restera dans l’Histoire comme l’un des plus catastrophiques qui aient dirigé un pays qui adore élire des gouvernants catastrophiques. En revanche, le Chili a eu des gouvernements qui font bien leur travail et fournissent des efforts soutenus, indépendamment de l’idéologie de ceux qui sont au pouvoir. Résultat, l’économie chilienne se porte bien.

Les deux sont des exemples pour le monde, l’un à suivre, l’autre non... Ainsi donc, il est sensé de vouloir retirer son argent investi en Argentine. Et c’est précisément ce que font à la fois les Argentins et les étrangers. Les réserves internationales ont atteint leur plus bas niveau en sept ans, en dépit des contrôles et autres mesures punitives que le gouvernement, débordé par la crise, improvise en guise de réponse.

Le manque de réformes

Comment le Chili gère-t-il cette crise? Bien mieux. Tout comme dans le reste des pays émergents, sa monnaie s’est dévaluée au cours des derniers mois, mais de façon bien plus ordonnée et sans grand traumatisme.

D’autres pays à l’économie solide traversent une situation comparable: Corée du Sud, Mexique et Philippines pâtissent moins de cette crise que l’Argentine, l’Ukraine ou le Venezuela. Selon des agences spécialisées, ces trois pays présentent la pire gestion économique et le plus grand risque financier au monde. Cela signifie que, pour le moment, les investisseurs étrangers ne mettent pas tous les pays émergents dans le même panier et qu’ils distinguent les mauvais élèves des bons.

Que leur est-il donc arrivé? Lorsque l’Amérique et l’Europe étaient en récession, les pays émergents représentaient un pilier de l’économie mondiale, alors qu’aujourd’hui, ils sont une menace.

«Ces pays, surtout en Amérique latine, sont plus doués pour gérer les crises économiques que pour gérer la prospérité.»

C’est ce que m’a expliqué Luis Alberto Moreno, le président de la Banque interaméricaine de développement.

«Nous sortons d’une période d’abondance qui, en s’atténuant, révèle les fragilités des pays émergents. Ils n’ont pas approfondi les réformes économiques qui leur font défaut. Or, ces réformes les rendraient moins vulnérables aux impacts périodiquement venus de l’extérieur.»

Cette fois, les pays émergents sont assaillis de trois côtés: le cours des matières premières –qui constituent une part importante de leurs exportations– a chuté; les taux d’intérêt internationaux sont en hausse et, enfin, ils ont bien du mal à se remettre d’années de prospérité durant lesquelles ils ont fait comme si cette période serait éternelle. Le premier mal est imputable à la Chine, le second aux Etats-Unis. Quant au troisième, il est comme une sorte de but que chaque gouvernement dispendieux de pays émergent a marqué contre son propre camp. L’abondance a induit un train de vie supérieur aux véritables moyens et, comme le souligne Luis Alberto Moreno, a permis d’éviter les réformes nécessaires.

Pour revenir à ma première question –les économies émergentes vont-elles contaminer les économies riches?–, il est encore tôt pour le savoir. Bien que la crise des puissances émergentes produise déjà des effets sur les pays développés (les marchés boursiers américain, européen et japonais ont enregistré leur pire mois de janvier depuis 2010), les experts s’accordent pour le moment pour dire que rien ne semble annoncer une contagion grave. Espérons que leurs prévisions soient justes.

Moisés Naím

Traduit par Micha Cziffra

Moisés Naím
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Editorialiste
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