Monde

Les trois premiers diplomates chinois sont arrivés à Paris en train par la Suisse

Richard Arzt, mis à jour le 04.02.2014 à 18 h 51

Souvenirs croisés des premiers personnels des ambassades française à Pékin et chinoise à Paris: il y a cinquante ans, De Gaulle décidait la reconnaissance diplomatique de la Chine populaire.

L’un est chinois, l’autre français. Il y a cinquante ans, Wang Hua et Claude Chayet ont été de ceux qui étaient chargés par leur pays respectif de préparer l’arrivée de leur ambassadeur à Paris et à Pékin. Le 27 janvier 1964, de Gaulle avait décidé, au nom de la France, la reconnaissance diplomatique de la Chine populaire, un régime coupé du monde occidental et brouillé avec l’URSS.

Quinze jours plus tard, trois Chinois, dont Wang Hua, arrivent par avion à Genève. C’est alors la seule destination aérienne possible de Pékin vers l’Europe occidentale. Ils sont rejoints par trois autres diplomates de l’Ambassade de Chine à Berne. La Suisse était, avec la Finlande, le seul pays d’Europe non communiste à avoir des relations avec la Chine populaire.

Ils sont donc six personnages, en costume gris et col Mao, à prendre le train vers Paris. Une foule dont une centaine de journalistes les attend à la gare de Lyon:

«On était accueillis comme des vedettes d’Hollywood, se souvient Wang Hua. Des photographes planquaient devant notre hôtel. Les médias internationaux voulaient savoir à quoi on ressemblait, ce qu’on mangeait, qui on voyait, etc.»

Wang Hua avait été lycéen à Paris: son père, Wang Tao, physicien, y avait travaillé plusieurs années et avait inventé un système de sonars pour sous-marins. Puis ils étaient rentrés à Pékin dans les années 1950. En 1964, les autorités chinoises font appel au jeune Wang Hua –il a 26 ans– en raison de sa parfaite maîtrise du français.

De son côté, et également en février, Claude Chayet part pour la Chine. Il y a vécu au début des années 1930 lorsque son père était ambassadeur de France. Devenu diplomate, il est consul à Oran depuis six mois lorsqu’en janvier 1964, le Quai d’Orsay lui fait savoir qu’il a été choisi pour être le numéro deux de l’ambassade de France à Pékin.

Et pourquoi pas Neuilly?

Avant de partir, un entretien lui est réservé avec le Général de Gaulle.

«Je lui ai demandé un peu maladroitement, se souvient-il, si je devais demander que l’ambassade de France en Chine soit replacée dans ses locaux d’avant la révolution de 1949. Ils se situent dans l’ancien quartier des concessions et, pour les Chinois, les concessions sont une tache dans leur Histoire.»

La question surprend le Général qui répond:

«Quel est le pays qui n’a pas de tâche dans son Histoire? Vous réclamerez notre ambassade.»

Claude Chayet, en compagnie de cinq diplomates français, s’installe à l’Hôtel de Pékin, l’un des trois établissements où les étrangers pouvaient alors résider. Sa première mission est de préparer la venue de l’ambassadeur désigné par De Gaulle: Lucien Paye, qui avait été ministre de l’Education nationale en 1961-1962. Les autorités chinoises lui indiquent rapidement que la France ne récupèrera pas son ancienne ambassade.

Parmi les bâtiments proposés, Claude Chayet choisit celui où la salle de réception se trouve au rez-de-chaussée: «De la sorte, personne ne risquera de se casser une jambe en descendant l’escalier», se dit-il.

Pendant ce temps, à Paris, la délégation chinoise prépare elle aussi la venue de l’ambassadeur: Huang Zhen, un ancien de la Longue Marche. Il n’est pas possible d’occuper l’ambassade de Chine, avenue Georges V: les Chinois nationalistes qui y siègent depuis 1949 viennent de la transformer en représentation auprès de l’Unesco (ce qui durera jusqu’en 1972). Un immeuble est donc loué à Neuilly.

Non loin de là, Wang Hua, après avoir visité une centaine d’appartements, trouve une grande villa qui pourra être la résidence de l’ambassadeur. La propriétaire –une ancienne Reine de beauté– est Américaine. Son mari l’a quittée en lui laissant cette maison avec jardin. Elle et son nouveau compagnon italien veulent vendre rapidement. Elle ne répond pas à l’ambassade des Etats-Unis qui lui demande de ne pas traiter avec des communistes. Les acheteurs chinois lui expliquent d’ailleurs que «dans une économie de marché, chacun est libre de vendre à qui il veut». De plus, ils peuvent payer immédiatement et en dollars. 

Pendant ce temps, à Pékin, Claude Chayet est reçu par le Premier ministre Zhou Enlai. Et il organise avec l’administration chinoise la marche de l’ambassade. Il demande notamment à recruter un maître d’hôtel chinois. Un homme âgé se présente. Claude Chayet lui demande chez qui il a servi. «Chez Monsieur Chayet», lui répond le vieillard, qui ne fera plus jamais la moindre allusion au père du chargé d’affaire.

Un geste précurseur

Pendant près de dix ans, les relations entre la France et la Chine vont être gelées par la Révolution culturelle qui démarre en 1966. L’année suivante, les gardes rouges écrivent sur le mur de l’ambassade de France:

«A bas les têtes de chiens français.»

Ce qui amènera de Gaulle à ironiser:

«Nous sommes traités de chien par des Pékinois!» 

Mais Claude Chayet est rentré à Paris en 1966. Il reviendra en Chine de 1979 à 1982, comme ambassadeur. Wang Hua, rentre aussi en 1966 à Pékin où il est affecté dans un bureau du ministère des Affaires étrangères. Il sera conseiller culturel à Paris entre 1976 et 1980. Avant de quitter la diplomatie et d’être embauché comme conseiller par Paribas puis Airbus et Ariane Espace. 

Il reste qu’en 1964, la France a eu un rôle précurseur en reconnaissant la Chine populaire. Dans les années 1970, les autres puissances occidentales vont, les unes après les autres, établir des relations avec Pékin. Mais encore aujourd’hui, le geste diplomatique de la France reste une chaleureuse clause de style dans les discours officiels chinois.

Richard Arzt

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