Culture

Philip Seymour Hoffman, une star de cinéma sans le corps qui allait avec

Michael Atlan, mis à jour le 03.02.2014 à 9 h 26

Ce qui en a fait un acteur admiré de tous, ce ne sont pas les quelques premiers rôles qu’on lui a offert après son Oscar, mais cette capacité à devenir nous, les spectateurs, à faire oublier son corps pour mieux montrer son âme, mouvante et protéiforme.

Philip Seymour Hoffman dans «Boogie Nights».

Philip Seymour Hoffman dans «Boogie Nights».

Comment imaginez-vous votre star de cinéma préférée? Probablement avec des abdos et des biceps en béton. Avec un sourire ravageur.

Votre star préférée, vous la voyez embrasser une belle blonde sur fond de musique à la mode. Vous la voyez sauver le monde, jouer les jeunes premiers dans des comédies romantiques. En fait, votre star préférée se nomme sûrement Hugh Jackman, George Clooney, Bradley Cooper, Brad Pitt, Leonardo DiCaprio ou Ryan Gosling.

Votre star préférée, vous ne la voyez pas trapue, avec le teint un peu blanchâtre, du bide et une tête trop large. Non. Ce n’est pas dans l’ordre des choses. Le cinéma est le lieu des gens beaux et des gens athlétiques.

Et pourtant…

En vouloir deux fois, trois fois, cent fois plus

Philip Seymour Hoffman, disparu dimanche 2 février à l'âge de 46 ans, est devenu une star de cinéma. Il aurait pu devenir un sportif accompli (il pratiquait trois sports au collège avant une blessure au cou pendant un entraînement de lutte) mais il est devenu acteur. «Il y avait cette magnifique fille. J’avais un énorme béguin pour elle et elle jouait dans une pièce. Alors, ça semblait valoir le coup d’abandonner le baseball pour ça», racontait-il au New York Times en 2008.

N’est-ce pas comme ça que tous les acteurs commencent? Pour une fille. La meilleure des raisons. Mais combien sont-ils à avoir abandonné ensuite parce qu’ils se sont entendus dire trop souvent qu’ils n’étaient pas assez beaux, qu’ils étaient trop gros ou pas assez musclés?

Quand Brad Pitt veut se libérer de son image de beau gosse au début des années 90, il fait Kalifornia ou L’Armée des douze singes. Si Johnny Depp veut devenir chauve et transpirant dans Las Vegas Parano, aucun problème pour lui. Idem pour Leonardo DiCaprio et ses dents pourries dans Django Unchained ou Tom Cruise dans Tonnerre sous les tropiques. Etre beau comme une star de cinéma, ça veut dire que l’on peut tout faire, y compris devenir moche.

Pour les acteurs comme Philip Seymour Hoffman, c’est plus difficile. Il faut passer par autre chose. Il faut en vouloir deux fois, trois fois, cent fois plus.

Un «scene-stealer»

Car Hoffman, forcément, comme tous les acteurs «de son calibre», n’a pas eu les honneurs des premiers rôles tout de suite. Il lui a fallu presque quinze ans pour cela. Ces années-là, il a enchaîné les seconds rôles et perfectionné son art. Ces années-là, il ne tenait pas l’affiche mais il était là, prenant dans le coeur des gens et des spectateurs la place qui lui était dûe.

Philip Seymour Hoffman est alors devenu ce que l’on appelle dans le jargon hollywoodien un scene-stealer, un «voleur de scènes».

«Je me rappelle avoir vu Philip dans Le Talentueux Mr Ripley. Il y jouait le riche et arrogant snob. Je me suis remise droite sur mon siège et me suis demandée: "Mais qui est ce type?" Je me suis dit : "Mon Dieu, cet acteur n’a peur de rien. Il fait ce que nous rêvons tous de faire: il donne à cet ignoble personnage le respect qu’il mérite et il le rend fascinant."»

Ces mots sont ceux de Meryl Streep, qui définit parfaitement ici ce que représenta Hoffman pendant ces quinze années à enchaîner les seconds rôles.

Il n’apparaît que quelques minutes à l’écran. Mais la seule chose que l’on retient, c’est lui, son jeu, son talent. Que ce soit face à Mark Wahlberg dans Boogie Nights, à Tom Cruise dans Magnolia, à Edward Norton dans Dragon Rouge ou Jude Law dans Retour à Cold Mountain, on le voit, il existe.

Fondu dans le personnage de Capote

Mais le talent ne suffit pas. Il faut sortir du lot, être différent, faire des choix que les autres «plus beaux» n’ont pas à faire. Car, avec son physique atypique, Hoffman aurait pu être cantonné dans le rôle du geek à chemise hawaïenne (Twister en 1996) ou celui du gros dégueulasse (Happiness, deux ans plus tard).

Il aurait pu construire une carrière dans la comédie, comme Jack Black ou John Candy, comme Chris Farley ou John Belushi, comme Will Ferrell ou Zach Galifianakis. Parce que les mecs drôles, les dégueulasses ou les geeks, ce sont les rôles qu’Hollywood offre aux acteurs avec du ventre, avec des physiques atypiques, ceux qui ne rentrent pas dans le moule de la beauté hollywoodienne.

Mais Philip Seymour Hoffman n’était pas de cette race. A lui, contrairement aux autres cités plus haut, on a jamais proposé (ou il n’a jamais accepté) le rôle «légendaire» de Ignatius J. Reilly dans l’adaptation de La Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole. Le gros dégueulasse ultime.

A lui, on a proposé le rôle de Truman Capote, l’écrivain sophistiqué de De sang-froid. Physiquement, les deux hommes étaient on ne peut plus éloignés (comment «un homme avec une grosse tête, un gros corps et une grosse voix» pouvait-il jouer «un homme avec une petite tête, un petit corps et une petite voix?», lisait-on dans le New York Times en 2006). Mais Philip Seymour Hoffman s’est fondu dans le personnage au point qu’on en oublie ces différences. Et il a remporté l’Oscar du meilleur acteur pour ça.

«Il a volontairement réarrangé ses molécules»

Mike Nichols, qui l’a dirigé au théâtre (La Mouette) et au cinéma (La Guerre selon Charlie Wilson), dit de lui que «lorsqu’il joue, sa constitution semble changer, qu’il y a quelque chose de différent dans ses yeux, qu’il s’est reconstitué de l’intérieur, qu’il a volontairement réarrangé ses molécules pour devenir un autre être humain».

Et c’est ça qui en a fait une star de cinéma admirée de tous. Pas les quelques premiers rôles qu’on lui a offert depuis son Oscar mais cette capacité à devenir nous, les spectateurs, à faire oublier son corps pour mieux montrer son âme, cette âme mouvante et protéiforme. Cette capacité à approcher et comprendre les failles de tous ces autres êtres humains qui le regardaient sur leur grand écran préféré.

C’était ça qui faisait de lui une star de cinéma que l’on pleure aujourd’hui comme on a pleuré hier Heath Ledger, Paul Walker ou Patrick Swayze.

Michael Atlan

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