Culture

«Je cherche des gens qui ont une faille, un combat à mener»: un entretien avec Philip Seymour Hoffman pour la sortie de «Truman Capote»

Meghan O'Rourke, mis à jour le 03.02.2014 à 10 h 37

Au moment de sa nomination pour l'Oscar du meilleur acteur, qu'il allait remporter, Slate.com s'était entretenu avec l'acteur du «petit quelque chose» qu'il semblait avoir «pour les personnages désagréables».

Philip Seymour Hoffman dans «Truman Capote»

Philip Seymour Hoffman dans «Truman Capote»

Dimanche 2 février 2014, l'acteur Philip Seymour Hoffman a été retrouvé mort dans son appartement. Il avait 46 ans. En 2006, Hoffman remportait l'Oscar du Meilleur Acteur pour son rôle-titre dans Truman Capote. Au moment de sa nomination, Meghan O’Rourke de Slate.com s'était entretenue avec lui de sa performance et du «petit quelque chose» qu'il semblait avoir «pour les personnages désagréables». Nous publions aujourd'hui l'article.

***

Tout juste nommé pour cinq Oscars —dont celui du meilleur film—, Truman Capote, réalisé par Bennett Miller, écrit par Dan Futterman et co-produit par Philip Seymour Hoffman, fait partie de ces rares films qui arrivent à transcrire la vie d'un écrivain. Cette réussite, le film la doit en partie au fait qu'il se limite aux années de recherche et d'écriture de l'ouvrage De sang-froid.

Quarante ans après sa publication, son legs est toujours des plus complexes. Nombreux sont ceux qui pensent que Capote s'est non seulement servi de Perry Smith et de Dick Hickock, les deux assassins dont il raconte l'histoire, mais qu'il a aussi inventé certaines scènes de bout en bout. La semaine dernière, je me suis entretenue au téléphone avec Hoffman, alors à Los Angeles, sur les difficultés qu'il y a à restituer un personnage aussi contradictoire et ambigu que Truman Capote.

Slate: Dans Truman Capote, vous restituez l’ambiguïté morale inhérente aux liens entre un journaliste et sa source. Mais le film élude complètement un autre péché «journalistique» présumé de Capote, à savoir l'invention de certains détails de son histoire. A une époque où beaucoup d'écrivains se font vilipender pour ce genre de petites magouilles, pourquoi ce film laisse-t-il Truman Capote s'en tirer à bon compte?

Philip Seymour Hoffman: En réalité, je pense que la seule chose que nous savons inventée, c'est la fin, à savoir la scène sur la tombe des Clutter. Mais Capote ne l'a jamais caché —il a été le premier à le dire. Cela n'a rien d'une invention qu'il aurait tenté de faire passer pour de la vérité. Cela n'a rien à voir avec James Frey [écrivain dont la véracité des mémoires avait été mise en doute, ndlr].

Pour le reste, Capote a affirmé que tout était factuel. Je sais qu'il y a des gens, au Kansas, qui disent «Il y a ci, il y a ça, c'est romancé». Mais à ma connaissance, rien n'a été inventé de toutes pièces.

Évidemment, pour le bien de la narration, ce qu'il a été obligé de faire, c'est s'extraire de l'histoire. Dans le livre, il n'est jamais présent en tant que personnage, toujours en tant qu'auteur. Il y a donc des gens qui ont dû se substituer à lui pour «entendre» des conversations qu'il a réellement entendues dans la vraie vie. Mais là non plus, il n'en a rien caché.

Ce qui fait que cette notion d'histoire inventée n'a pas vraiment été un élément qui nous a intéressés; c'était trop léger pour en tirer quelque chose à l'écran. Par contre, nous avons davantage été intéressés par les mensonges et les artifices de sa vraie vie. Le livre, en lui-même, est sans doute un morceau de vérité assez solide.

«Il comprenait quelque chose de la complexité humaine»

Slate: Vous croyez vraiment qu'il a pu se souvenir des conversations avec 94% de précision?

Philip Seymour HoffmanNon, peut-être pas 94%. Mais 80%, sans doute. Il faut voir de qui on parle! C'est un type qui mentait tout le temps. Mais c'était aussi, de fait, un type brillant, complexe.

Et il ne fait aucun doute qu'il ait eu une réelle capacité d'écoute. Il saisissait réellement les gens —quand vous voyez comment il réussit à coucher des personnalités sur la papier, vous comprenez qu'il possédait un réel talent. J'ai donc un peu de mal à dire que ses fanfaronnades sont fausses —j'en gobe une bonne partie.

Après tout, ce n'était pas un type qui ne faisait que parler, parler et qui n'a écrit qu'une ou deux nouvelles. Il comprenait quelque chose de la complexité humaine.

Même si je ne peux pas me prononcer sur les 94%. Il a peut-être atteint ces 94% une fois et c'est devenu sa référence, un point de repère qu'il pensait toujours pouvoir atteindre.

Slate: Le film prend aussi quelques libertés avec le déroulement réel des événements. Pourquoi? Notamment, William Shawn, le rédacteur en chef du New Yorker, n'a jamais accompagné Capote dans le Kansas.

Philip Seymour HoffmanNon, William Shawn et Joseph Fox, l'éditeur du magazine, ont été fusionnés en un seul personnage. Joe Fox, lui, est allé dans le Kansas avec Capote. Et Capote a vraiment voulu que Joe Fox vienne avec lui au moment d'aller faire ses adieux à Perry, quelque chose qui l'a vraiment mis mal à l'aise.

Au final, Danny [Futterman] a fait de deux individus un seul personnage; vous n'avez qu'une heure et demie, après tout. Et si vous commencez par prendre une tangente, vous devez l'assumer, ou alors, narrativement parlant, le résultat risque d'être bancal. Mais certains changements ne nous ont jamais posés problème. La plupart n'affectent d'ailleurs pas l'histoire dans son ensemble.

«Envisager votre personnage comme une fiction»

Slate: Vous avez interprété Lester Bangs et Truman Capote, deux géants du paysage culturel américain. Y-a-t-il une différence entre jouer un individu qui a réellement existé et un personnage inventé?

Philip Seymour HoffmanOui, au départ. Une différence, c'est que vous avez toute une documentation à votre disposition. Des informations peuvent vous aider —des livres, des vidéos, des photos—, ce que vous n'avez pas avec un personnage de fiction. Mais une fois que vous avez ces informations, il faut vous mettre à envisager votre personnage comme une fiction.

Quand vous jouez quelqu'un qui a réellement existé, vous portez un fardeau, le fardeau de la vérité. Mais c'est un fardeau dont vous devez vous débarrasser.

Les films sont toujours des fictions, pas des documentaires. Et même un documentaire peut être une sorte de fiction.

Ce qui importe, c'est l'histoire que vous racontez. Au final, il faut être capable de créer un personnage qui fera oublier aux spectateurs qu'ils regardent une personne réelle —leur faire oublier qu'ils ont vraiment vu «Truman Capote». Si vous faites en sorte qu'ils s'investissent davantage dans l'histoire que dans le personnage, alors vous avez réussi.

Slate: Et vous, vous avez une préférence entre jouer un personnage inventé et quelqu'un de «réel»?

Philip Seymour HoffmanNon, parce que vous ne savez jamais où un personnage peut vous mener.

Slate: Capote est connu pour être un personnage complexe, et vous avez tourné le film en 36 jours. Est-ce qu'avec le réalisateur, vous aviez, avant de tourner, une idée sur la manière de le représenter?

Philip Seymour HoffmanUne des choses que Danny [Futterman] a pu dire, c'est que ce qui l’intriguait, ce n'était pas tant Capote en lui-même, mais la relation entre un journaliste et un sujet —Capote est un véhicule parfait pour explorer ce type de relation. Je savais qu'une grosse partie de l'histoire allait porter là-dessus.

C'était quelque chose qui nous intéressait tous pour des raisons différentes et dans cette histoire, beaucoup d’éléments nous parlaient. Personnellement, j'étais très intéressé par l'idée que quelqu'un puisse arriver à tel moment de sa vie et que ce moment se révèle ensuite comme le début de la fin. Quelque chose qui puisse vous apporter tant de gloire, d'argent, mais qui précipite aussi votre fin, votre perte. On adorait vraiment en discuter pendant le tournage.

«Beaucoup de gens ne savaient pas qui était Capote»

Slate: D'aucuns sont sceptiques quant au genre cinématographique du biopic. Pour David Hare, «le biopic orthodoxe est, au mieux, une forme de divertissement résolument cireuse. Le but, un peu comme chez Madame Tussaud, est d'imiter un original. Mais vu que, dans le public, peu de gens ont déjà rencontré l'original, l'exercice semble souvent curieusement vain […]. Une actrice est, par exemple, obligée de se gratter l'oreille sans autre justification qu'un "Mais Sylvia se grattait toujours l'oreille." Qui est responsable ici, l'artiste ou le sujet?»

Philip Seymour Hoffman: Si vous voulez faire un film uniquement parce que vous souhaitez faire un film sur quelqu'un, alors je pense que David Hare a raison. Tout ce qu'il dit sur le côté cireux —oui, c'est comme un bavardage de film, quelque chose qui rumine la vie de quelqu'un, qui s'enthousiasme à son sujet. Vous regardez le film et vous avez tous les grands moments d'une vie.

Un acteur peut improviser, faire un boulot formidable, mais reste que le film vitrifiera la poésie de la vie. Même si, en tant que spectateur, il y a des choses que vous comprenez —que l'artiste n'a pas eu la vie toujours facile, qu'il a souffert, etc.

Par contre, de la part de Danny, c'était un choix totalement conscient de ne pas faire de Truman Capote un biopic en bonne et due forme. Il a toujours été davantage intéressé par les thématiques, des thématiques qui ont coexisté avec l'individu réel.

Tout le film se déroule entre 1959 et 1965. Il n'y a rien avant ou après. C'est un film sur un écrivain pendant un moment précis de sa vie et de son œuvre. Ce n'est pas un biopic. C'est ce que Bennett et moi ne cessons de répéter.

Pour avoir vu pas mal de projections, je peux vous dire que beaucoup de gens ne savaient pas qui était Capote et, à la fin, au moment de la mention au générique, vous l'entendez par les réactions. Dans le public, beaucoup de gens avaient oublié que Capote était un personnage réel; il n'a pas été assez célèbre pour que les gens s'en souviennent comme d'un personnage historique. Et quand la mention apparaît, à la fin, beaucoup sont surpris —«Mais bordel de merde, il a réellement existé!»

Slate: Vous avez joué, je crois, dans une quarantaine de films, et vos rôles vraiment heureux ou positifs se comptent sur les doigts d'une main (Magnolia en est l'exemple le plus brillant). Avez-vous un petit quelque chose pour les personnages désagréables?

Philip Seymour HoffmanEn réalité, dès qu'un acteur ne se contente pas de jouer les héros, c'est un peu à ça que son CV ressemble.

Dans les films, certains rôles sont ce que j'appelle des «personnages de cinéma». Ils n'existent pas dans la vraie vie. Ils n'existent que pour apparaître dans un scénario. Il peut s'agir de films fantastiques, mais ce ne sont pas des personnages crédibles, ce qui leur arrive ne peut pas arriver dans la vraie vie.

Mais au final, si vous n'êtes pas l'acteur qui joue les héros, ou des «personnages de cinéma», alors vous endossez d'autres rôles, dans d'autres films, et vous allez jouer des personnages dont l'existence ressemble un peu plus à la vie. Au bout du compte, tous les personnages possèdent des énergies positives et négatives.

C'est comme ça que je vois les choses. Je ne cherche pas des personnages spécialement négatifs, je cherche des gens qui ont une faille, un combat à mener. Voilà ce qui m'intéresse.

«Il voulait qu'ils meurent»

Slate: Le film consacre beaucoup de temps au désir de Capote de voir Perry et Dick condamnés à mort. Pourquoi une telle obsession de la part de l'écrivain? Le livre n'aurait pas fonctionné sans leur mort?

Philip Seymour HoffmanOui, c'est vrai qu'il voulait qu'ils meurent. Et pour de nombreuses raisons.

Bennett a bien réussi à montrer ce désir dans ses différentes strates; vous voyez simplement un homme, dans un état de souffrance incroyable, et vous vous dites «Mais bon sang, qu'est-ce qui lui arrive?» Et vous commencez à théoriser dans votre propre tête.

Il ne pouvait supporter le poids de les savoir vivants. Je crois que c'est ça. Le poids de les savoir vivants pour encore cinq ans et demi, d'en être responsable.

Cette idée que s'ils étaient encore vivants au moment de la sortie du livre, il aurait dû prendre en charge leur réaction. Il aurait dû gérer tout une myriade de choses —des gens qui se seraient tournés vers Perry et Dick pour avoir leur version de l'histoire, savoir ce qu'ils en auraient pensé, ce qu'ils auraient pu lui reprocher, leur colère.

Mais la raison principale, c'était ce sentiment lancinant qu'il fallait une exécution à la fin, pour le lecteur. La mort de Perry et Dick a été quelque chose de très personnel pour Capote, de très douloureux. A mon avis, il ne pouvait supporter l'idée de les savoir là et il devait savoir ce qui allait leur arriver. Il devait se sortir de l'histoire et laisser la justice faire son œuvre.

Slate: Mais, évidemment, se sortir de l'histoire n'a pas été simple, vu que cela voulait dire leur tourner le dos, n'est-ce pas?

Philip Seymour HoffmanExact. Il s'est éloigné. Il n'a pas aidé les avocats.

«Vous comprenez pourquoi il est à sa machine»

Slate: Capote était célèbre pour être aussi discipliné que dissipé. Comment vous y êtes vous pris pour le représenter? Il est évidemment plus difficile de représenter un écrivain à l'écran que dans un livre; la plupart des films se contentent de mettre l'écrivain devant sa machine à écrire, de le faire déchirer des brouillons ou marcher comme un lion en cage.

Philip Seymour HoffmanEn fait, à notre avis, il était possible de le montrer au travail de diverses façons, et ce afin de représenter ce que vous dites sur le mélange de discipline et de dissipation. Vous le voyez seul réfléchir, vous le voyez interviewer des gens, être spectateur, vous voyez ses différentes tactiques, ses manipulations —c'est le sujet du film, quelqu'un qui est dans cet état actif de création.

La machine à écrire était l'élément le moins important. Avec Danny et Bennett, nous étions tous d'accord. C'est la même chose avec le jeu d'acteur. Une grande partie de la création se déroule avant la production effective du film. Idem dans le film, où le personnage est toujours en train de regarder, de créer quelque chose.

Ce qui fait que les deux ou trois fois où vous le voyez à sa machine à écrire, ce n'est pas lourd ou apprêté, vous comprenez pourquoi il est là. C'est qu'il a un gros paquet de trucs à coucher sur le papier! Tout ce que vous l'avez vu collecter.

Slate: Pour l'instant, Truman Capote rencontre un succès critique unanime. N'y a-t-il pas quelque chose que le film n'aurait pas réussi?

Philip Seymour Hoffman: Pour moi, ce n'est pas un échec, mais je pense qu'on aurait pu consacrer davantage de place à la relation entre Perry et Truman. Encore une fois, je le répète, je ne vois pas ça comme un échec —c'est d'ailleurs quelque chose que le film rend assez bien— mais leur relation consiste en cinq années et demie de conversations, de correspondances, de visites.

C'est un terrain énorme. On aurait sans doute perdu la moitié de nos spectateurs, mais on aurait pu facilement dédier 45 minutes à cette relation.

Mais ce n'est pas un échec pour moi, et j'insiste par respect pour Bennett qui a réussi à en faire quelque chose de très artistique, avec beaucoup de nuances —cette histoire est presque une caresse. Mais dans un film, on peut toujours en faire et en mettre davantage.

Meghan O'Rourke

Traduit par Peggy Sastre

Meghan O'Rourke
Meghan O'Rourke (4 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte