Economie

Hollande, la route est droite mais les embûches sont nombreuses

Eric Le Boucher, mis à jour le 01.02.2014 à 18 h 12

Le gouvernement n'a d'autre choix que le pari hollandais et l'Europe mais il y aura d'autant plus de grippages que les résultats ne vont pas venir vite.

A Penhors, dans le Finistère, en janvier 2014 REUTERS/Mal Langsdon

A Penhors, dans le Finistère, en janvier 2014 REUTERS/Mal Langsdon

En se déclarant «social-démocrate», François Hollande a replacé le socialisme français aux côtés des autres gauches européennes; les mots d'«entreprise», de «compétitivité» et d'«offre» ne sont plus assimilés à celui d'«exploitation».

La décision de ce «tournant» a été longue à prendre. Homo politicus par essence et par existence, François Hollande croyait que les déchirements de la droite allaient suffire à assurer sa réélection en 2017. Economiquement, il pensait que la reprise européenne et les mesures prises (essentiellement le Cice) allaient remettre la courbe du chômage dans le bon sens. Les mauvais chiffres de fin d'année (emploi en berne et effondrement des investissements autant d'origine nationale qu'internationale) l'ont convaincu qu'il n'en était rien. Il lui fallait bouger.

Franchissant le Rubicon idéologique, il se dit social-démocrate et annonce 50 milliards d'économies budgétaires et 30 milliards de baisse des charges sur les entreprises. Le coup est bien joué. Politiquement il gagne sur les deux tableaux: la gauche du PS est paralysée par le système institutionnel, elle ne peut que voter la confiance au gouvernement.

La droite, elle, est prise au dépourvu parce qu'elle est sommée de s'expliquer sur le sujet qui lui fait mal depuis 1988: le libéralisme. Tant qu'elle n'en fait pas sa doctrine, tant qu'elle imite le Front national sur des thèmes nationalistes, protectionnistes et antieuropéens, elle se laissera prendre en étau entre le nouvel Hollande et Le Pen.

Le Rubicon passé, il faut maintenant aller à Rome, trouver les économies et baisser les charges. Economiquement, c'est un chemin qui n'est guère pavé de roses. D'abord il n'y a pas de cartes. Les socialistes au chaud dans l'idéologie d'hier n'ont rien dans la boîte à outils sociale-démocrate pour rénover l'Etat, la Sécurité sociale et le millefeuille territorial. François Hollande doit dans l'urgence créer des comités dans tous les genres pour trouver des idées. Cela prendra du temps.

C'est la première difficulté. Elle n'est pas mince, car tous les contre-réformateurs de tout bord l'attendent, c'est le cas de le dire, au «tournant». Les grippages, et il y en aura, seront promptement accueillis au son du «on vous l'avait dit que cela ne marcherait pas». Il y en aura d'autant plus, des grippages, que les résultats ne vont pas venir vite.

D'abord parce que les réformes structurelles ont une longue portée (deux-trois ans au minimum) mais aussi parce que le chef de l'Etat a dit que leur mise en œuvre s'étalera jusqu'en 2017 (comme la réduction des cotisations familiales). La demande de «contreparties» est un piège que s'est tendu le Président: les embauches viendront toujours moins vite que les hurlements des opposants.

Des embauches y en aura-t-il? Est-ce que les chefs d'entreprise vont se remettre à investir en France et à créer des emplois au-delà du minimum vital? Rien n'est acquis pour deux raisons. La première est française: le décalage de compétitivité qui s'est creusé entre la France et ses voisins européens, à commencer par l'Allemagne. Les 30 milliards de baisse du coût du travail ne comblent que le tiers de ce qu'il faudrait.

Beaucoup d'entreprises peuvent rester immobiles en estimant que le compte n'y est pas. Ensuite, les entreprises pourraient utiliser la baisse de charges pour augmenter les salaires et s'acheter une paix sociale interne. Ce serait alors ralentir le processus d'«ajustement compétitif» et reporter encore plus loin dans le temps les bénéfices attendus sur les statistiques du chômage.

La seconde difficulté vient du pari hollandais lui-même. Il faut enclencher une spirale positive: les économies budgétaires vont permettre de financer les baisses de coût du travail qui vont permettre d'investir et d'embaucher et donc d'accélérer la croissance. Cette séquence est lente : les baisses de charges ne viennent qu'après les économies. L'autre voie, celle des hausses d'impôt comme la TVA, est interdite. Le gouvernement n'a d'autre choix que le pari hollandais mais il va payer très cher les conséquences de ses premiers dix-huit mois.

Surtout, la spirale peut se mettre à tourner à l'envers. Les économies cassent la croissance et poussent les prix vers la déflation. Cette descente dans le gouffre s'est vue en Grèce, elle menace aujourd'hui l'Espagne et le Portugal. La France où l'inflation n'a été que de 0,7% l'an passé n'est pas à l'abri (1). Si les prix chutent, Il deviendrait contradictoire de vouloir à la fois baisser les déficits et améliorer la compétitivité. Le pari de Hollande serait intenable.

La bonne mesure qui aiderait à éviter ces écueils serait une hausse de la TVA. On en reparlera sûrement. Quoi qu'il en soit le réglage macroéconomique du triangle déficit-croissance-compétitivité est plein de dangers.

La marge de manœuvre possible est à l'extérieur. La France ne retrouvera pas de surplus de croissance dans une Europe qui reste collée à un chétif 1%. Que l'Allemagne augmente ses salaires et grossisse la demande européenne. Que l'Europe se décide à sortir de son rôle de gendarme des déficits et prenne des initiatives pour faciliter l'ajustement des compétitivités des pays du Sud.

Les projets existent pour sortir de l'anomie (mise en commun des bouts de dette, politiques communes, harmonisation fiscale…) mais rien n'avance. François Hollande a évoqué une relance de l'Europe de l'énergie, de la défense et des discussions macroéconomiques. Il lui faudra changer d'ampleur et de vitesse. C'est à Berlin et à Bruxelles que son pari peut se gagner.

Eric Le Boucher

 (1) Laurence Boone, « Dancing with Deflation », Bank of America-Merryll Lynch, 23 janvier.

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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