Monde

Pourquoi le Vatican doit passer par la case «consulting»

Henri Tincq, mis à jour le 04.02.2014 à 7 h 33

Le pape François bouscule le Vatican et fait appel aux plus grands groupes de consulting pour des audits sur les structures financières de l’Eglise et ses services de communication. Choc de cultures entre une bureaucratie ecclésiastique routinière et les professionnels du conseil et du recrutement.

Audience papale, le 15 janvier 2014.REUTERS/Alessandro Bianchi

Audience papale, le 15 janvier 2014.REUTERS/Alessandro Bianchi

Le pape François n’en finit pas de faire le ménage. Ses «coups de gueule» pleuvent contre la bureaucratie «inquisitoriale» qui l’entoure, contre des collaborateurs manquant de «professionnalisme» et d’«esprit de service», transformant la Curie romaine en une sorte de «douane», tenue par des «fonctionnaires» ecclésiastiques abusant de leur pouvoir. Depuis longtemps, les visiteurs du Vatican se plaignaient —en off— de l’incompétence, de la lenteur, de l’arrogance des apparatchiks romains. Le nouveau pape a décidé d’y mettre fin.

Mais ses projets de réforme, annoncés ou supposés depuis son élection il y a près d’un an, font souffler un vent de panique. Peu avant Noël, le pape déplorait les «bavardages» et les «rumeurs» qui hantent les couloirs du Vatican. Celui-ci ne bruit en effet que de suppressions de postes, de réductions d’effectifs, de chasse aux mandarins, de fusion entre les «ministères» du gouvernement de l’Eglise.

Déjà, le pape jésuite avait bouleversé la routine locale en créant auprès de lui un Conseil de huit cardinaux, venus de tous les continents. Ce «G8», comme on l’appelle, se réunit chaque trimestre à Rome pour bâtir un programme de réformes. Simultanément, le pape a lancé des audits, selon une procédure totalement inédite, mobilisant les plus grands cabinets internationaux de conseil et d’organisation, provoquant un choc de cultures. Dans la douleur, le Vatican entre dans l’ère moderne.

Il a demandé au célèbre groupe de consulting KPMG un audit de tous les rouages administratifs et financiers et au légendaire groupe américain McKinsey une refonte de tous ses services de communication. Deux autres «multinationales» du conseil en entreprise, Ernst&Young et Promontory Financial Group, ont aussi été appelées pour éplucher tous les comptes, en particulier ceux de l’Administration du patrimoine du siège apostolique (APSA) et de l’Institut pour les œuvres de la religion (IOR), la «banque du Vatican» de sinistre réputation.

Les comptes suspects de la banque du Vatican

Jusqu’ici le Vatican se surveillait lui-même, mais cette pratique a conduit à une avalanche de dérives. Le scandale «Vatileaks», qui avait terni en 2011 le pontificat de Benoît XVI, avait révélé l’ampleur des dysfonctionnements et de la corruption régnant dans la machinerie romaine. Le pape François a décidé de poursuivre le travail d’adaptation, amorcé par son prédécesseur, des structures financières de l’Eglise aux nouvelles normes internationales anti-blanchiment et anti-corruption.

Car le Vatican traîne comme un boulet cette longue histoire de scandales à laquelle sa banque a été mêlée, comme la banqueroute du Banco Ambrosiano en 1982 ou les tentatives de recyclage d’argent sale, y compris celui de la mafia, révélées ces dernières années par la police italienne.

Une commission d’enquête, composée de sept financiers professionnels, a d’abord été chargée de remettre de l’ordre dans l’IOR, l’Institut pour les œuvres de la religion. Puis, une douzaine de consultants du groupe Promontory, dont le siège est à Washington, se sont installés dans les lieux, où ils passent au peigne fin les 19.000 comptes ouverts à la banque du Vatican, à la recherche d’opérations illicites.

Ils effectuent le même travail dans les comptes de l'APSA, l'Administration du patrimoine du siège apostolique. Des centaines de comptes suspects ont déjà été fermés et, en décembre 2013, les juges anticorruption du Conseil de l’Europe (Moneyval) ont pris acte des progrès réalisés.

Des dirigeants de haut niveau de Promontory font désormais partie de manière permanente de la direction de la banque du Vatican, comme Rodolfo Marranci, nouveau directeur général, comme Elizabeth McCaul et Raffaele Cosimo, qui dirigeaient la filiale de Promontory à New York et sa filiale pour l’Europe, nommés «senior advisers» de la banque. Antonio Montaresi, appelé également des Etats-Unis, est devenu directeur du service des risques, une fonction qui n’existait pas précédemment.

Fort de ces premiers résultats, le pape a lancé un appel d’offres auprès des autres consultants internationaux pour tenter d’assainir cette fois l’ensemble des procédures financières et comptables du Vatican. L’appel d’offres a été remporté en décembre 2013 par le groupe KPMG qui s’est aussitôt mis au travail. Son cahier des charges est explicite:

« Elaborer les réformes des institutions financières, en vue de simplifier la façon dont elles travaillent, d’améliorer la gestion et la transparence, de mettre toutes les procédures administratives et comptables aux normes internationales».

Dans le même esprit, en novembre, une équipe internationale du cabinet Ernst&Young, a été chargée d’un audit dans le «Governorat» de l’Etat de la Cité du Vatican pour vérifier ses processus de gestion.

Des structures de communication lourdes et opaques

L’autre chantier est celui de la communication, pour lequel a été recruté cette fois le cabinet McKinsey, qui avait déjà travaillé pour le diocèse de Berlin et la conférence des évêques allemands pour réduire leurs coûts et leur personnel. Cette fois, le projet est plus ambitieux: faire entrer la communication du Vatican dans… le XXIe siècle. McKinsey a été chargé de fournir «un plan intégré ayant pour but de rendre l’organisation des moyens de communication du Saint-Siège plus fonctionnelle, plus efficace et plus moderne».

De quoi semer la panique parmi ceux qui travaillent dans ce secteur de la communication au Vatican, dont le nombre n’a pas diminué, mais augmenté au cours des dernières années, et pas de la manière la plus rationnelle.

Ainsi le père jésuite Federico Lombardi, directeur du bureau de presse et porte-parole officiel du Vatican, s’était-il vu adjoindre, sous Benoît XVI, un «senior communications adviser» en la personne d’un journaliste américain Greg Burke, membre de l'Opus Dei, qui dispose d’un bureau à la secrétairerie d’état.

Le nouveau président allemand de la banque du Vatican, Ernst von Freyberg, a aussi amené avec lui à Rome deux attachés de presse, Max Hohenberg et Markus Wieser, l’un et l’autre issus du groupe Communications & Network Consulting.

Les structures de communication du plus petit Etat du monde sont lourdes et opaques. Radio Vatican diffuse en 40 langues, présente une perte de 30 millions de dollars par an et emploie autant de journalistes qu’il en fallait autrefois pour émettre sur ondes courtes dans les régions les plus lointaines du monde. Beaucoup à Rome se demandent si une structure aussi vaste se justifie encore à l’ère d’Internet.

L'Osservatore Romano est un autre gouffre financier. Malgré les efforts de son directeur, Giovanni Maria Vian, pour moderniser son image, le quotidien du Vatican, fondé il y a 150 ans, ne vend que quelques milliers d’exemplaires de son édition principale. Quant au Centre de Télévision du Vatican (CTV), il bénéficie de bonnes rentrées grâce à l'exclusivité mondiale des images du pape, mais il doit verser des sommes prohibitives à Sony et d’autres grandes sociétés pour la modernisation des technologies qu’il emploie.

Enfin, le conseil pontifical pour les communications sociales, l’un des rouages de la Curie, est un appareil bureaucratique qui aurait dû effectuer lui-même le travail de rationalisation aujourd’hui confié à McKinsey, mais il n’en a pas été jugé capable. Car, dans cet empilement de structures, le pape François préfère agir comme il l’entend. Des trois interviews qui ont fait le plus de bruit depuis son élection, deux ont été accordées aux jésuites de La Civiltà Cattolica et la troisième l’a été au très laïque fondateur du journal La Repubblica, sans que les services de communication du Vatican soient intervenus.

C’est certes d’une Église «pauvre et pour les pauvres» que rêve le pape François. En attendant, son projet de réforme de l’Eglise offre du pain bénit à des sociétés de conseil en organisation et en finances parmi les plus réputées et les plus coûteuses du monde. Le professionnalisme est désormais à ce prix.

Henri Tincq

Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte