Sports

Dans la peau d'un dopeur

Jean-Paul Escande, mis à jour le 21.07.2009 à 16 h 24

Si tous les coureurs étaient également dopés, ce ne serait pas le meilleur qui gagnerait.

Quelle lecture peut-on faire aujourd'hui de l'absence de «contrôles positifs» depuis le début du Tour? Avant de répondre permettez-moi une rapide introduction. Un psychanalyste de comptoir me fit un jour valoir: «Vous proclamez vouloir traquer plus les dopeurs que les dopés: cela ne révélerait-il pas une sorte de désir de revanche, une méchante jalousie? Revanche de l'inconscient d'un médecin, un manieur de drogues légal? Jalousie vis-à-vis des dopeurs qui, eux, peuvent traiter leurs cobayes librement sans avoir à limiter les doses prescrites ou rechercher dans le dictionnaire Vidal d'éventuelles interdictions castratrices?»

J'ai longuement médité cet inquiétant avertissement. Souvent, je me suis efforcé de me mettre dans la peau d'un dopeur. Eh oui: en parfait démocrate, soucieux de l'accès de tous aux médias, je m'autorise bien souvent in petto à me transmuter en dopeur pour imaginer comment un des leurs répondrait aux questions que l'on pose généralement aux anti-dopeurs! Je le fais toujours en me souvenant de cette belle affirmation anglaise: «Il y a de l'honneur chez les malfrats». Voici donc ce que répondrait un malfrat plein d'honneur aux questions aujourd'hui posées par Slate.fr. Toute ressemblance avec... etc.

Absence de contrôles positifs dans le Tour? Seuls des esprits superficiels pourraient penser que le bilan est ce qu'il est parce que les gendarmes de l'anti-dopage sont fatigués ou - pire - complaisants. La vérité, c'est que j'ai doté mon antenne des appareils d'analyse du dernier cri. Alors si d'aventure émerge, avant le départ, un positif (voire un possible positif à venir) de ma petite troupe de cobayes sur cycles, j'annonce bien évidemment que sa grand-mère redoutant la pandémie de grippe lui a donné l'ordre de rentrer à la maison. Mais la vérité, c'est que j'ai très peu de positifs dans ma petite troupe. J'ai appris à donner mes braves produits quand il le faut. C'est surtout à réussir cela que servent mes appareils très beaux et très chers. A ma façon, je suis, moi aussi, un pro.

«Meilleur dopé»

Vous me demandez si le vainqueur du Tour sera le «meilleur dopé». Mais mesurez-vous un instant le caractère terriblement pervers de votre question? Elle soulève avec une grande cruauté le problème aigu de ma compétence professionnelle, de mon accès aux produits les plus performants. Greg LeMond a bien expliqué il y a plusieurs années comment, étant en retard d'EPO, son équipe n'a pu suivre le peloton alors qu'elle s'était superbement entraînée. Puis-je vous faire une confidence: cela fait bien mal au cœur, quand on est persuadé en son fort intérieur d'avoir bien fait son boulot de dopeur, de voir les plus riches vous démarrer sous le nez...

A l'inverse, lorsqu'il n'y a pas de produits véritablement nouveaux réservés à quelques-uns, alors oui, sans conteste, c'est le meilleur prescripteur qui pourra se targuer d'une supériorité sur ses collègues. Et il ne manque pas alors de plastronner lors de nos réunions... disons... informelles. Car il ne faut pas s'y tromper: nous, dopeurs, sommes comme les médecins. Membres d'une confrérie aussi soudée que la leur; une confrérie et une confraternité (c'est à dire une jalousie permanente et une haine vigilante). Nous tenons bien à jour les résultats enregistrés et les commentons entre nous. Un brin d'espionnage d'ailleurs ne messied pas. Plus tard nous facturons nos services en fonction de l'aura ainsi acquise. En toute honnêteté, je ne suis pas gratuit...

A dopage égal...

Vous me dites: «Imaginons un seul dopeur et tous les coureurs également dopés; serait-ce alors le «naturellement meilleur» qui l'emporterait?» Sûrement pas! C'est que l'inégalité biologique règne en maîtresse souveraine sur la thérapeutique. Les produits dopants, c'est comme l'aspirine, qui d'ailleurs est un dopant autorisé: il y en a pour lesquels ça le fait et d'autres pour lesquels ça ne le fait pas. Les grands dopeurs (je me flatte d'en être un) sont aussi ceux qui savent subodorer, «intuiter» quel est le meilleur répondeur.

Prenez le cas des chevaux auxquels on demande de fabriquer du sérum anti-tétanique: il y a de hauts répondeurs et de bas répondeurs. C'est également vrai pour les humains: à dopage égal performance inégale. Les vrais, les grands, les immenses champions nous sont désormais biens connus: ce sont ceux qui réagissent le mieux au dopage... Et le vrai, le grand dopeur c'est celui qui sait déceler les meilleurs répondeurs. Tout le reste n'est que dopage d'amateur et littérature.

Jean-Paul Escande

Propos recueillis par Jean-Yves Nau

(Photo: Reuters)

Jean-Paul Escande
Jean-Paul Escande (3 articles)
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