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J’en ai ras le bol qu’on doive s’excuser à cause de la «théorie du genre»

Festival «Rockin' Race Jamboree International» à Torremolinos en Espagne, en février 2013. REUTERS/Jon Nazca

Festival «Rockin' Race Jamboree International» à Torremolinos en Espagne, en février 2013. REUTERS/Jon Nazca

Les Béatrice Bourges et consorts sont plus idéologues que ceux qui étudient le genre.

D’habitude, je suis partisane de l’idée selon laquelle pour se faire comprendre, il faut expliquer calmement et ne pas monter les gens les uns contre les autres. Mais là, basta.

Aujourd’hui, ça me saoûle. Ça me saoûle de devoir prendre des gants avec des abrutis pour ne pas les choquer dès qu’on émet une idée sortie d’ailleurs que du Moyen-Age. (Je m’excuse auprès du Moyen-Age, je sais que tu ne mérites pas l’image qu’on a de toi.)

Là, j’en ai ras le bol.

Je n’ai pas envie de prétendre que la notion de genre n’a pas été une révolution intellectuelle et qu’il ne faut surtout pas en tenir compte dans l’éducation de nos enfants sous prétexte qu’on doit rassurer les gens qui ont peur. Parce que Vincent Peillon et Najat Vallaud-Belkacem peuvent réexpliquer cent fois les choses avec un gros brin d’hypocrisie, je vais vous dire le fond de ma pensée: ces gens qui refusent de mettre leurs enfants à l'école ont très bien compris de quoi il s’agissait.

Oui, les présentations dans les manuels scolaires qui disent que l’identité sexuelle ne se construit pas seulement sur le sexe biologique mais aussi selon un contexte socio-culturel, ce sont bien un apport intellectuel des gender studies.

Ces gens ont peur et ils ont raison. Oui, on ne veut plus faire de différence de traitement entre les garçons et les filles, oui, on veut leur dire qu’ils peuvent choisir leur identité, leur sexualité et même, attention, leur sexe pour ceux qui veulent en changer. Oui. J’en ai ras le bol qu’on doive s’excuser à cause de la «théorie du genre». Qu’on doive rectifier, nuancer, dire que non ce n’est pas vraiment ce qu’on veut, faire du mot «genre» un mot interdit (dites «parité» et non «genre») que bien sûr, ce n’est pas bon pour les enfants, qu’on va respecter leurs natures essentialistes de petits garçons et petites filles. Mais merde, non.

C’est quoi le problème dans le fond? C’est trop «idéologique»? Mais l’enseignement, et plus généralement la pédagogie, sont toujours empreints d’idéologie. Ils reflètent la doxa de notre société. En ce moment, on essaye de nous faire croire qu’il existe un apprentissage «neutre», lavé de tout présupposé —l’enseignement traditionnel donc— versus la théorie du genre, une serpillère facho-féministe crypto-gay. Mais arrêtez vos conneries. Votre enseignement traditionnel est tout aussi idéologique qu’un enseignement qui tire parti de la notion de genre. Il repose également sur des postulats idéologiques. L’école est une institution normative.

On rassure à coup de «Non, on ne va pas habiller les petits garçons avec des robes».

Ok.

Mais imaginons: si mon fils veut aller à l’école habillé en robe? (Oui, ça arrive. Il y avait eu l’histoire de ce petit garçon qui voulait porter une robe, sans être pour autant gay, et dont le père a décidé de montrer un modèle différent en sortant lui aussi en robe.) Si c’est ce dont il a envie? Est-ce qu’il va être bien reçu dans votre école avec vos charmants bambins à qui vous aurez expliqué qu’un garçon en robe est un être dégénéré? Et s’il a envie de mettre du vernis à ongle simplement parce qu’il trouve ça joli, vous allez l’accueillir sans faire de remarque? Non. Alors arrêtez d’essayer de nous faire croire que notre école était jusqu’à présent exempte de présupposés et qu’on risque de la détruire à coup d’idéologie imposée. 

Mercredi, au Grand Journal, une membre de la Manif pour tous disait «mais à l’heure actuelle, à l’école, on n’empêche pas les petites filles de jouer à la voiture». Certes. Par contre, je ne parierais pas qu’un petit garçon qui veut jouer à la poupée soit aussi bien vu. Les filles ont gagné le droit de s’habiller en pantalon, mais les garçons n’ont pas celui de porter une jupe. Ce n’est pas idéologique, ça, peut-être?

Et puis, dites-moi, bordel, ça serait vraiment si horrible qu’on n’élève pas nos enfants avec comme priorité absolue la dichotomie masculin/féminin ? Est-ce qu’on s’en porterait tellement plus mal? Ça ébranlerait vraiment trop votre belle société qui fonctionne si bien? Oh mais tiens donc… Ça ne vous rappelle pas un truc cet argument des «repères de la société qu’on met à mal»? Les anti-mariages pour tous. Parce que derrière les anti-genders, ce qu’on trouve c’est une homophobie latente. Désolée mais oui.

Rappelons, à toutes fins utiles, qu’un garçon et une fille, c’est différent. Mais que d’abord, la science ne parvient pas à déterminer quel est l’ordre de l’inné et de l’acquis dans ces différences, et ensuite que deux invidus du même sexe sont également très différents (selon leur culture, leur milieu économique et social et leurs expériences personnelles). Le cerveau humain n’est ni masculin, ni féminin. «L’être humain est génétiquement programmé, mais programmé pour apprendre.» Et c’est pas moi qui le dit mais le biologiste nobellisé François Jacob.

Quant aux cours de masturbation à l’école, alors là… Je veux dire… Les bras m’en tombent. C’est un non-sens complet. On ne peut pas dire d’un côté «olala les méchants qui veulent effacer les distinctions sexuelles» (donc psychologique et intellectuelles, parce que ne vous y trompez pas, avec ces gens-là, ça va forcément de pair), et de l’autre nous accuser de l’exact opposé, à savoir sexualiser l’enseignement. C’est vous, avec votre école idéale de FILLES et de GARCONS qui sexualisez les enfants. C’est vous avec votre obsession du rose, des paillettes, des palettes de maquillage versus le bleu, les grosses chaussures, le sport, qui sexualisez les enfants.

Pas nous.

Nous, on fait l’inverse. On veut leur foutre la paix avec ces distinctions et leur dire de faire comme ils en ont vraiment envie. (Je sais qu'on est loin des subtilités de la pensée de Judith Butler, mais ce qui gêne les anti-genders, ce sont des choses aussi simples que ça.) 

J’écris sous le coup de la colère, d’une colère que j’ai réussie à contrôler quand on nous a fait chier avec les clichés sur les méchantes féministes, quand on nous a fait chier avec les clichés sur les pédés qui allaient se marier et mettre à sac la société. Alors je ne dis sans doute pas les choses comme il le faudrait, de manière pédagogue. Mais sur le sujet, je n’ai lu et entendu que des prises de paroles policées pour bien expliquer aux gens-qui-ont-peur qu’ils ont mal compris. Non, dans le fond, ils n’ont pas mal compris. Les organisateurs de ce mouvement de «grève» pressentent bien ce qui se passe. Il faut arrêter de faire semblant.

Ça me rappelle l’hypocrisie de certains partisans du mariage pour tous qui disaient que ça n’avait rien à voir avec le sujet de l’homoparentalité. Mais bien sûr que si. Bien sûr que ça amène à reconnaitre le droit à tous les couples d’avoir des enfants. Et tant pis si ça vous met la rate au court-bouillon. Deal with it. Et foutez-leur/nous la paix.

On peut continuer de faire semblant que tout cela n’est qu’un vaste malentendu que la prise de parole d’un ministre va suffire à régler. La réalité, c’est qu’il y a une profonde division dans la société française. Et que pour le moment, je n’ai pas franchement envie de me réconcilier avec des personnes comme Mmes Béatrice Bourges, Farida Belghoul ou M. Alain Soral. 

Titiou Lecoq

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