Culture

Dominique Dalcan, presque célèbre

Eric Nahon, mis à jour le 09.02.2014 à 8 h 34

A l'occasion de la sortie de son album «Hirundo», rencontre avec le cousin éloigné de la pop française, qui n'a pas dépassé le succès d'estime mais s'en fiche: il préfère s'autoriser tout ce dont il a envie.

Dominique Dalcan (Franck Courtäs)

Dominique Dalcan (Franck Courtäs)

Combien de fois a-t-on célébré les retours de Sheila, Johnny, Wong Kar-wai ou même Nicolas Sarkozy? (Ou Michael, évidemment).  Cette fois-ci, c’est Dominique Dalcan qui revient. Qui? C’est bien là le problème…

Dominique Dalcan? Mais siiiiii: un grand chanteur chauve, à l’allure vaguement inquiétante mais qui dégage un charisme fou dès qu’il chante, apparu en juin 1991 avec son premier single Comment faut-il faire? sur le label belge Crammed, qui a séduit d’emblée les radios. La voix de Marc Lavoine, l’ingéniosité musicale de Dominique A, l’audace pop de Daho, l’indépendance de Murat.

C’est tout? Non, avec son projet Snooze, c’était aussi un pilier de la French Touch, aux côtés de Air et Motorbass.

«Pionner de la pop française»

Sur France Info, on dit de lui qu'il est un peu le cousin éloigné de la «nouvelle scène», celle de Dominique A, Katerine et Miossec.… Celui qui est sur la photo de famille mais dont on ne se souvient que vaguement.

Dalcan était à l’avant-garde. Il avait tout pour faire prendre un virage qualitatif à la variété des années 1990-2000. Sauf que ça ne l’intéressait pas plus que ça.

Il est considéré comme un immense musicien, mais c’est un «presque célèbre»: il est connu des professionnels de la musique et des amateurs éclairés de chansons modernes… Bref, même si Le Monde l’a porté aux nues en le décrivant comme un «pionnier de la pop française» en 2006 ou si Actuel le classait, avec Laurent Garnier, dans les piliers de la french touch dès 1991, il n’a pas dépassé le stade du succès d’estime. Et qu’importe qu’il soit passé à Taratata, à Nulle part ailleurs ou dans d'autres grands rendez-vous musicaux…

Le danseur de java, son grand succès de 1994, extrait de l’album Cannibale

C’est qu’à l’inverse d’un Obispo ou un Calogéro, Dominique Dalcan a choisi de travailler avec une maison de disque indépendante, «qui choisit un projet en fonction de son intérêt artistique et pas d’un rapport quelconque à l’actionnaire», explique-t-il en interview. Le cœur du «problème Dalcan» est là: il se fiche de jouer le jeu de la promotion. Il ne court pas après le succès grand public. Il choisit de faire primer son travail artistique.

Le plus libre de la bande

Alors, quand en ce début d'année, il sort son nouveau disque, Hirundo, après neuf ans d’absence pour raison de santé, il apparaît encore comme tous les fils prodigues, comme tous les cousins éloignés qui reviennent passer les fêtes en famille: c’est bien lui le plus libre de la bande. Quitte à forcer le trait pour apparaître presque bravache.

«J’ai joué le jeu médiatique mais ça m’a gavé. J’ai décidé d’arrêter pendant un long moment, je suis désolé si tu attendais autre chose. Mon présent était différent du tien… et mes attentes différentes, réplique-t-il en personnalisant à l’extrême l’interview. Je trouve formidable que je puisse sortir un disque début 2014 alors que j’ai arrêté de produire des disques en 2008. Savoir si les gens se rappellent de mes chansons n’est pas si important pour moi… Si les gens ont la mémoire courte ou s’ils sont amnésiques, ce n’est pas grave… De tout manière, une info en chasse une autre, mon disque n’est qu’un post sur ton site, il sera balayé par d’autres infos… Qu’y puis-je?»

Pas si bravache en fait, C’est plutôt qu’après les épreuves qu’il a traversé, Dominique Dalcan a décidé de ne plus se prendre la tête et d’être philosophe. Et de s’autoriser tout ce dont il avait envie, quitte à casser l’image que certains avaient de lui.

«Mes références vocales étaient David Sylvian ou Scott Walker, des voix assez ténébreuses, profondes», rappelle le chanteur. Ce modèle de crooner a marqué l’image de Dalcan: cet enroulé dans la voix qui apporte une résonnance particulière est devenu sa signature.

Mais en 2014, après une longue maladie, le chanteur a eu envie de mettre de l’air dans sa voix. Son chant se fait plus plein, son timbre plus complet… «C’est assez symbolique, d’une certaine manière. Je me sens en phase avec le contenu du disque, qui raconte comment on s’en sort…»

«Je suis là, tu vois...»

Sans jouer les analyses à la Lagarde et Michard (ce qu’il déteste), on peut noter que l’écriture s’est stratifiée –chacun y trouve ce qu’il veut. Les textes se veulent autobiographiques, mais sont pudiques et cryptiques. Hirundo débute par ces deux phrases: «Je suis là, tu vois…» Comme s’il était aussi étonné que nous d’être encore de ce monde.

Ici ou là, on peut deviner quelques malaises: «Mes trophées m'ont coûté cher/Des plumes et du goudron» (sur Transhumances). On n’en saura pas plus. Est-ce si important?

Le disque se veut porteur d’espoir:

«Il dit que l’on peut changer sa condition. On est relativement maître de son destin et on est responsable de nos actions. On peut façonner les choses de telles manières à ce qu’elles ne soient pas toujours subies.»

Dominique Dalcan parle ainsi de sa maladie, mais ce témoignage s’applique aussi sans doute à sa trajectoire dans «l’industrie musicale». Il ne veut pas être Obispo. Il n’affiche aucune stratégie, aucun cynisme, aucun carriérisme.

Après certaines épreuves, il ne s’embête plus avec les détails. Il recherche l’essentiel:

«Il y a deux ans, je ne pensais pas être capable de chanter à nouveau. Je veux simplement être dans le bonheur du "ici et maintenant".»

Ce qui détonne dans une société bouffée par la nostalgie.

Démarche néoclassique

Le changement est profond, mais pas si radical. Dominique Dalcan a toujours mélangé, d’un point de vue formel, l’acoustique et l’électronique. Avec Snooze, il voulait composer la BO de films imaginaires, mais a changé de nom car il ne voulait pas brouiller les cartes pour le public qui écoutait ses albums plus chanson. Mais alors que ce même public n’a jamais été aussi habitué aux mash-ups et aux expérimentations pop, il revient maintenant dans une démarche néoclassique:

«Je travaille tout seul avec les outils modernes, mais avec des cordes et des changements de tessitures. Ça a l’air simple mais il y a un énorme travail derrière: j’espère simplement que les coutures ne se voient pas.»

Chez Dominique Dalcan, l’humilité n’est pas forcée. Et quand cet article aura été chassé par un autre, il continuera à écrire des chansons. Que vous vous en souveniez ou non, c’est aujourd’hui le dernier de ses soucis.

Éric Nahon

Eric Nahon
Eric Nahon (33 articles)
Journaliste
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