France

Peter Hartz à l'Elysée: comment une fausse information révèle la schizophrénie du PS

Jean-Baptiste Daoulas, mis à jour le 29.01.2014 à 12 h 33

Vite démentie, l'annonce de l'arrivée de l'ancien conseiller de Gerhard Schröder auprès de François Hollande a entraîné des réactions qui reflètent les tiraillements du parti entre social-démocratie et social-libéralisme

Peter Hartz et des manifestants masqués lors de son procès, en janvier 2007, dans le cadre d'un scandale de corruption chez Volkswagen. REUTERS/Wolfgang Rattay.

Peter Hartz et des manifestants masqués lors de son procès, en janvier 2007, dans le cadre d'un scandale de corruption chez Volkswagen. REUTERS/Wolfgang Rattay.

La poussée de fièvre aura duré quelques heures. Elle est partie d’une information publiée, mardi 28 janvier, par un quotidien régional allemand, le Saarbrücker Zeitung: François Hollande aurait décidé de recruter comme conseiller Peter Hartz, ancien membre du directoire de Volkswagen et inspirateur des réformes sociales draconiennes menées par Gerhard Schröder en Allemagne entre 2003 et 2005.

L’affirmation —fausse— est relayée par des journaux français au petit matin, si bien que l’Elysée est obligé de démentir en urgence.

Trop tard. L’aile gauche du PS est déjà en ébullition. L’ancien inspecteur du travail Gérard Filoche lance les hostilités sur Twitter.

Quelques dizaines de minutes plus tard, le député des Français de l'étranger Pouria Amirshahi en remet une couche à son arrivée à la réunion hebdomadaire du groupe PS à l’Assemblée:

«Je ne crois pas que le modèle allemand soit un modèle pour la France, pour la bonne et simple raison qu’il est fondé sur la flexibilité, la baisse continue du coût du travail et une précarisation plus importante des salariés.»

Crainte de cautionner des réformes controversées

En réalité, François Hollande n’aurait fait que recevoir «à sa demande» Peter Hartz il y a deux mois, à en croire le conseiller spécial du président Aquilino Morelle. Mais les tirs de semonce de l’aile gauche du PS sont révélateurs de la schizophrénie dont souffre le parti depuis que le chef de l’Etat a présenté son pacte de responsabilité le 14 janvier.

Converti à marche forcée à une politique de l’offre par le président de la République, le parti n’arrive toujours pas à assumer sereinement son tournant libéral. Dans l’attente d’en savoir plus sur les détails du pacte de responsabilité, de nombreux socialistes craignent d’avoir à cautionner des réformes aussi controversées que celles réalisées par Gerhard Schröder en Allemagne il y a dix ans.

A l’époque, le chancelier social-démocrate concocte un traitement de choc pour sortir le pays du chômage. Inspiré par Peter Hartz, il flexibilise le marché du travail et réduit drastiquement la durée et les conditions d’accès aux indemnités chômage. La croissance et l’emploi redémarrent, mais le remède horrifie les socialistes français.

«Certes, le chômage baisse, mais on a créé un salariat au rabais, sous-payé, s’irrite le député d'Indre-et-Loire Laurent Baumel, animateur de La Gauche Populaire. D’ailleurs, il y a aujourd’hui un retour de balancier puisque la nouvelle coalition est en train de mettre en place un Smic. Aux élections de 2005, qui ont vu la défaite de Schröder, le peuple de gauche allemand ne s’est pas reconnu dans cette politique. Ca devrait faire réfléchir le président de la République.»

Un rejet cristallisé en 1999-2000

«Le social-libéralisme a été vu comme le diable par les socialistes français», résume Gérard Grunberg, chercheur au CNRS et à Sciences Po.

Un rejet qui vient de loin. «Tout s’est cristallisé entre 1999 et 2000 au sein de l’Internationale socialiste, quand Tony Blair et Gerhard Schröder ont essayé d’entraîner Lionel Jospin vers un modèle social-libéral», explique Gérard Grunberg. A l’époque, le Premier ministre français prend ses distances avec ses homologues allemand et britannique.

De ce point de vue, François Hollande a pris soin de ne pas heurter trop frontalement la tradition idéologique de son parti lors de la conférence de presse du 14 janvier. Dans les faits, le pacte de responsabilité fait de lui un président social-libéral, mais il revendique plusieurs fois le qualificatif de «social démocrate».

«Chez les Français, ce qui est important n’est pas ce que l’on fait, mais comment on le nomme», analyse Gérard Grunberg. «Le PS est beaucoup plus sensible à la forme qu’au fond. S’ils disent qu’ils sont sociaux-démocrates, ce n’est pas pour dire qu’ils ne sont plus socialistes, mais pour affirmer qu’ils ne sont pas sociaux-libéraux.»

Du social-libéralisme à la Monsieur Jourdain

Cette subtilité sémantique permet aux ministres les plus à gauche du gouvernement Ayrault de faire comme s’il n’y avait pas de tournant libéral du président de la République. «Je suis socialiste, je ne suis pas social-libéral», a glissé Benoît Hamon dans une interview au Parisien dans laquelle il se dit «loyal» vis à vis de François Hollande. «La gauche n’est pas soluble dans la doxa libérale», a renchéri Cécile Duflot en présentant ses voeux à la presse. Comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, Benoît Hamon et Cécile Duflot appartiennent à un gouvernement social-libéral sans le savoir.

Les circonvolutions autour de la mue idéologique de François Hollande font sourire un membre du gouvernement proche de Martine Aubry:

«Le changement de cap n’est pas récent. Cela a été tranché pendant la campagne des primaires en 2011, avec un choix entre deux orientations différentes. Ceux qui n’ont pas compris pendant les primaires n’ont pas voulu voir!»

Et ce même ministre de noter que personne n’a souhaité quitter le gouvernement après la conférence de presse de François Hollande:

«S’ils ne sont pas contents, ils se barrent.»

Une partie de la gauche prête à bondir

Mais ce statu quo peut-il durer longtemps? Les crispations autour de la vraie-fausse nomination de Peter Hartz à l’Elysée montrent qu’une partie de la gauche ne demande qu’à bondir si la mise en oeuvre du pacte de responsabilité se révèle plus sociale-libérale que sociale-démocrate.

Jusqu’à maintenant, les membres de la majorité les plus sceptiques sur le virage économique de François Hollande taisent leurs critiques en s’accrochant à «l’observatoire des contreparties» promis par le chef de l’Etat pour s’assurer que les entreprises rempliront leur part du contrat. Sans vraiment connaître les compétences de ce nouvel organe. Quand c’est flou...

«Si c’est faire des chèques en blanc, sans engagement des entreprises et du patronat sur les créations d’emplois, je préfère que l’on garde des marges de manoeuvre pour répondre aux attentes des Français sur l’amélioration de leurs conditions matérielles», prévient Laurent Baumel.

«Qui connaît un peu l’économie sait qu’aucun chef d’entreprise ne peut s’engager sur un nombre précis d’embauches», pointe Gérard Grunberg. «Évidemment, François Hollande et le gouvernement vont tout faire pour qu’on ne la voit pas, mais la différence entre social-démocratie et social-libéralisme va se dessiner.»

«Le parti solférinien allemand»

Une différence que Jean-Luc Mélenchon s’est empressé de surligner sur BFM-TV en inscrivant d’ores et déjà François Hollande dans la lignée de Gerhard Schröder :

«Ce n’est pas dur à comprendre. Les sociaux-démocrates, qui est le parti solférinien allemand, sont dans le gouvernement de Mme Merkel. Et aux prochaines élections européennes, le héros que les socialistes vont présenter comme candidat à la Commission européennes, c’est Monsieur Martin Schulz. C’est à dire un membre du SPD, membre du gouvernement de Mme Merkel.»

En dénonçant à travers le pacte de responsabilité «le coup de barre à droite le plus violent qu'on ait vu de la part d'un gouvernement de gauche depuis Guy Mollet», le leader du Parti de gauche espère siphonner l’électorat socialiste, voire profiter d’une scission au sein du PS. Une option que Gérard Grunberg juge improbable:

«L’aile gauche n’a pas d’alternative politique à proposer. Les caisses sont vides, les agences de notation nous observent. Personne dans les partis de gouvernement ne peut échapper à cette réalité. Comme on ne peut pas se rebeller contre la politique, on peut se rebeller contre le symbole. Leur contestation sera importante dans le cadre de discussions internes et de préparation des prochains congrès. Il s’agira de faire pression pour obliger le PS à se déclarer contre le social-libéralisme.»

Jean-Baptiste Daoulas

Jean-Baptiste Daoulas
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Journaliste
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