Culture

J’ai lu toute l’œuvre de Jane Austen, plusieurs fois

Adelle Waldman , mis à jour le 02.02.2014 à 10 h 41

On se trompe beaucoup sur elle. On lui attribue plus de sentimentalisme et moins de causticité qu'elle n'en a. La romancière américaine Adelle Waldman, qui a lu toute l'oeuvre de son homologue anglaise, rétablit la vérité.

Dans la maison de Jane Austen à Chawton, en Angleterre, le 24 janvier 2013. REUTERS/Stefan Wermuth

Dans la maison de Jane Austen à Chawton, en Angleterre, le 24 janvier 2013. REUTERS/Stefan Wermuth

Comment se fait-il que tant de lecteurs, souvent parmi les plus intelligents, de Jane Austen considèrent son roman le plus faible comme son meilleur? Persuasion, l’histoire de la tendre et dévouée Anne Elliot (qui a commis une erreur des années auparavant et en souffre encore au début du récit), est un roman au ton didactique, plein de personnages manichéens, voire caricaturaux.

C’est aussi le moins drôle des livres d’Austen. Snobs, intrigants ou hypocondriaques, les «méchants» n’ont vraiment rien pour eux (dirigée vers des cibles aussi faciles, la satire cesse d’être de la satire et se transforme en jeu de massacre). Les «gentils» du livre sont encore pires: ennuyeux, suffisants et, au bout d’un moment, carrément insupportables.

Au sujet de The Watsons, l’un des livres inachevés d’Austen, Virginia Woolf a un jour écrit que «le côté sévère et dépouillé des premiers chapitres» laisse penser qu’elle «était l’un de ces écrivains qui posent les choses de manière assez abrupte lors de la première version, puis y reviennent sans cesse pour apporter toujours plus de chair à leurs personnages et d’ambiance à l’ensemble».

Woolf aurait pu parler en ces termes de Persuasion. Publié à titre posthume, il a presque un côté squelettique, comme un plan où ne seraient notés que les traits principaux de chaque personnage, comme si Austen n’avait pas eu le temps de leur donner «chair».

Et pourtant, de nombreuses personnes dont les goûts sont en général excellents (comme, par exemple, Ron Rosenbaum de Slate ou les critiques littéraires William Deresiewicz et Harold Bloom) considèrent Persuasion comme le meilleur livre de Jane Austen. Les goûts diffèrent d’une personne à une autre, bien entendu, mais j’ai toutefois une théorie: je soupçonne certains lecteurs de préférer Persuasion parce qu’il est en apparence plus «sérieux» que les autres romans d’Austen.

La noblesse de l'âge et de la tristesse

Anne Elliot, 27 ans, est plus âgée que les autres héroïnes de la romancière, qui sont pour la plupart entre la fin de l’adolescence et le début de la vie adulte.

Son sort est aussi le plus tragique. Alors que les autres protagonistes d’Austen sont optimistes quant à leur avenir, Anne, au moment où nous faisons sa connaissance, croit sa vie gâchée à tout jamais. Sept ans avant le début du roman, elle a rompu ses fiançailles avec l’homme qu’elle aimait sur le conseil d’une amie de confiance, mais elle n’a jamais pu l’oublier. Sa vie quotidienne de femme célibataire est morne. Elle vit avec sa sœur aînée, très désagréable, et son père, un être vain et dépourvu d’intelligence, bêtement fier de sa beauté bien conservée et de son titre de baronnet.

Son principal réconfort est de s’occuper des enfants de sa sœur cadette, écervelée et égocentrique. Il est difficile de ne pas être ému, ne serait-ce qu’un peu, par la vie austère que mène Anne. Jane Austen semble elle-même touchée: l’histoire se déroule en automne, comme l’atmosphère le souligne, et son écriture est plus lyrique que dans ses autres romans.

Le ton sombre et la situation pathétique d’Anne sont des éléments qui peuvent attendrir certains lecteurs de Persuasion. Il est même possible que certains des plus fervents admirateurs de Jane Austen soient quelque peu embarrassés par ses comédies de mœurs et les sujets prétendument triviaux de ses romans, par le fait que chacun d’eux se termine sur le mariage de son héroïne. Peut-être même considèrent-ils Persuasion, avec sa protagoniste plus âgée et plus triste, comme un réquisitoire contre la frivolité (C’est précisément ce que Rosenbaum semble penser).

Le problème, à mes yeux, est que non seulement Persuasion n’a pas cette étincelle comique qui caractérise les autres romans de Jane Austen, mais il lui manque également, toutes proportions gardées, la finesse d’observation et les nuances psychologiques qui font les grands livres (même s’il s’agit d’une ridicule histoire d’amour entre une adolescente et un homme riche).

Oubliez le résumé de l'histoire

Née en 1775 dans un village du Hampshire où son père était pasteur, Jane Austen ne se maria jamais et attendit d’avoir 35 ans pour publier son premier roman (Raison et sentiment, qu’elle publia, mais ne signa pas de son nom). Elle publia trois autres livres avant de mourir, seulement six ans plus tard, et deux autres livres furent édités à titre posthume. Ces six romans, auxquels s’ajoutent quelques brouillons inachevés et bribes de ses œuvres de jeunesse, représentent la totalité de l’œuvre d’Austen.

Pourtant, aujourd’hui, tout le monde ou presque, quel que soit son pays ou sa culture, a sans doute déjà entendu parler de ses livres, célèbres pour leurs intrigues traitant principalement de séduction. La mort est très peu présente dans les six histoires. Et la maladie y est rare (elle sert principalement de punition, comme dans Raison et sentiment, ou d’instrument servant à rapprocher les futurs amants d’Orgueil et préjugés, lorsqu’Elizabeth se retrouve en compagnie de Darcy suite au rhume de sa sœur). La guerre, la pauvreté, l’injustice et les quêtes existentielles ne sont pas non plus abordées. Toutefois, il faudrait manquer cruellement de subtilité pour confondre le sujet principal du livre avec ce dont il traite véritablement (on imagine facilement le sentencieux et moralisateur Collins d’Orgueil et préjugés, faire cette erreur).

Cela reviendrait à qualifier Shakespeare d’auteur de farces parce que ses personnages se déguisent régulièrement de manière si convaincante qu’aucun de leurs proches ne peut les reconnaître. L’art de l’auteur se cache rarement dans le résumé de l’histoire.

Pour les fans de la romancière, le charme de ses œuvres réside plutôt dans son ton pince-sans-rire, son esprit et son ironie. On ne saurait leur donner tort. Toutefois, il faut préciser que l’ironie n’est pas un but en soi chez Austen: lorsqu’elle dresse les portraits de ses personnages et de leur milieu, elle n’est pas animée par une volonté d’être satirique ou de divertir son public, mais par un sentiment d’obligation morale. Elle pose sur eux un regard plein de philosophie, faisant fi de l’agitation, du luxe et de l’autojustification. Elle réunit une multitude de personnages, les passe à la loupe et nous montre qui (et ce qui) est admirable, qui a des défauts, mais est pardonnable, qui est risible et qui est abject.

Libérée des tracas financiers, elle émet des jugements qui sont non seulement intelligents, mais aussi perspicaces, humains et, le plus souvent, convaincants. Le véritable sujet de ses romans n’est pas la vie amoureuse de jeunes filles à peine sorties de l’adolescence, mais la nature humaine et la société. Jane Austen a écrit des histoires qui nous montrent notre manière de penser.

Emma, le plus parfait des romans d'Austen

Prenez Emma, que Jane Austen a écrit alors qu’elle était au sommet de son art, aussi bien en tant qu’artiste qu’en tant qu’analyste des sentiments humains. Le roman présente très peu de gages de «sérieux». C’est l’histoire d’une jeune fille qui a la chance d’être jolie, riche, intelligente et d’avoir un père qui l’adore. L’intrigue tourne autour des tentatives que fait Emma pour marier ses amis entre eux et de son propre béguin pour un jeune et charmant séducteur. Le livre s’achève par son mariage. Pourtant, en dépit de son apparente légèreté, Emma est un livre qui traite avant tout du passage à l’âge adulte, et il est aussi dénué de mélodrame qu’un roman postmoderne. À un moment, le récit dérive même vers un «courant de conscience», lors d’un formidable monologue qui conduit le lecteur au cœur d’une sortie matinale dédiée à la cueillette de fraises et qui montre avec habileté les manières affectées de la personne qui tient le discours.

Emma, nous dit Austen dès la première page du livre, est en danger à cause de «cet excès de liberté dont elle disposait et de sa tendance à être un peu trop satisfaite de sa personne». (Austen aime particulièrement dire les choses plutôt que de les montrer.) Néanmoins, elle tend à nous montrer le monde (celui d’Emma, bien entendu) du point de vue de l’héroïne, utilisant le discours indirect libre à la troisième personne, qui mêle la voix du personnage avec celle de l’auteur. Nous suivons Emma alors qu’elle se lie d’amitié avec l’infortunée Harriet Smith, qu’elle la sépare de l’élu de son cœur (qu’Emma ne considère pas comme assez digne de sa protégée) et qu’elle essaie de lui trouver un mari plus convenable. Bien entendu, rien ne fonctionne selon ses plans. Emma enchaîne les erreurs, comprenant de travers certaines personnes et refusant d’en écouter d’autres. Et pourtant, elle est si intelligente et si convaincante qu’après quelque temps, nous commençons à voir le monde au travers de ses yeux. Nous devenons complices de ses erreurs de jugement.

Aussi, quand arrive, inévitablement, l’heure des révélations, Emma n’est pas la seule à être surprise. En revenant en arrière, nous voyons les signes qu’Emma a mal interprétés la première fois (tout comme nous)… et pourtant tout était là. L’intrigue est aussi bien construite que dans un roman à énigmes, mais le sujet est plus subtil que celui de n’importe quel roman policier et le propos est différent: ce n’est pas pour le plaisir d’une fantaisie dramatique qu’Austen tend son piège, c’est pour nous donner une leçon d’humilité sur notre propre capacité à faire des erreurs et à mal interpréter les choses. En nous considérant, au départ, supérieurs à Emma, nous révélons également notre tendance à nous montrer un peu trop sûrs de nous.

Emma est le plus parfait des romans de Jane Austen, en partie parce que le moteur de l’intrigue n’est pas mu par une seule leçon de morale: les deux écueils que sont l’orgueil et les préjugés, l’attrait de se faire parfois persuader plutôt que de tenir invariablement ses positions, la supériorité de la raison sur les sentiments. Ce roman prône l’humilité, et c’est avec humilité qu’il le fait.

A la recherche de leçons de vie

Pour le meilleur ou pour le pire, Jane Austen a un fort penchant pour la didactique. Elle était, à l’instar de Samuel Richardson, le siècle précédent, et de la majorité des Victoriens qui l’ont suivie, une moraliste, qui cherchait à tirer de ses histoires non des vérités psychologiques, mais des leçons de vie. Et de nombreux lecteurs apprécient toujours le moralisme d’Austen.

Ses deux romans les plus prisés sont aussi sans doute ceux où la morale est la plus présente. Dans Raison et sentiments (que l’on pourrait même renommer Le triomphe de la raison sur les sentiments) Jane Austen défend l’esprit rationnel et impartial d’Elinor Dashwood contre le tempérament passionné et «artistique» de sa sœur Marianne. Les arguments de Jane Austen en faveur de la raison sont profonds et moralement intelligents; on aurait tort de les prendre à la légère.

Mais en littérature, l’envie de convaincre devient vite lassante et même le lecteur le mieux disposé peut devenir réfractaire à la quatorzième ou quinzième évocation de la supériorité morale d’Elinor. Cependant, Jane Austen raisonne de manière trop subtile et écrit trop bien pour composer un récit purement moralisateur. Aussi, page après page, ses leçons de morale sont égayées par ses remarques ironiques caractéristiques et par l’acuité mordante (et très divertissante) avec laquelle elle présente l’hypocrisie et la cupidité des personnages. À propos de l’attitude d’une mondaine fortunée à l’égard d’Elinor et de Marianne, elle écrit par exemple:

«Comme elles ne les flattaient jamais, ni elle, ni ses enfants, elle ne pouvait pas les considérer comme ayant une bonne composition. Et comme elles aimaient lire, elle s’imagina qu’elles étaient enclines à la satire: sans doute sans savoir exactement ce que signifiait être satirique. Mais cela importait peu: c’était une critique courante et qui était lancée facilement

Ces piques ne sont pas uniquement les parties les plus drôles du livre, ce sont aussi les plus sérieuses: les comédies, lorsqu’il ne s’agit pas de grosses farces, sont souvent morales, elles montrent ce qui mérite d’être montré. Et les leçons de morale que Jane Austen nous donne sur la raison –qui sont dignes de celles que l’on pourrait entendre (sans doute avec moins de plaisir) lors d’un cours de catéchisme– ne sont pas ce qui donne à Raison et sentiments sa profondeur. Ce qui fait la force du roman, c’est la capacité d’Austen à lire dans les esprits, qu’ils soient étroits ou larges, et d’examiner avec autant de perspicacité que de compassion les façons dont nous justifions nos préjugés et nos petites méchancetés.

Orgueil & Préjugés, oeuvre caustique

Cette même qualité apparaît aussi clairement dans Orgueil et préjugés, un roman qui, étonnamment, rencontre aujourd’hui un immense succès pour son histoire d’amour à la Cendrillon, pourtant l’un des aspects les moins intéressants du livre. C’est en réalité une œuvre incroyablement peu sentimentale, mais qui fait constamment preuve d’intelligence. Elle est également, comme toutes les autres œuvres d’Austen, extrêmement caustique.

La première phrase est célèbre:

«C’est une vérité universellement reconnue qu’un célibataire pourvu d’une belle fortune doit avoir envie de se marier».

Cette observation est presque immédiatement suivie d’une tirade de Mrs Bennet, qui ne pense qu’à marier ses filles et se voit contrariée parce que son époux refuse d’aller rendre visite à Mr Bingley, le célibataire en question. «Vous n’avez aucune pitié pour mes pauvres nerfs», lance-t-elle à son mari. Ce à quoi, il répond: «Vous vous trompez, ma chère! J’ai pour vos nerfs le plus grand respect. Ce sont de vieux amis: voilà plus de vingt ans que je vous entends parler d’eux avec considération

Jane Austen nous brosse ensuite un portrait merveilleusement piquant de ces deux personnages, décrivant Mr Bennet comme «un mélange de vivacité, d’humeur sarcastique, de fantaisie et de réserve» et sa femme comme une femme «d’intelligence médiocre, peu cultivée et de caractère inégal» pour qui «la distraction la plus chère était les visites et les potins». Ce rythme rapide (une observation satirique suivie d’un trait d’esprit, puis d’une explication mordante) continue presque sans interruption tout au long du livre, qui est totalement dépourvu de scènes de remplissage ou de descriptions sans intérêt.

Orgueil et préjugés est avant tout une incroyable collection de portraits et d’aphorismes brillants. La sympathique intrigue sentimentale dans laquelle elle s’inscrit ne lui est qu’adjacente. Mais le roman offre une moins grande homogénéité qu’Emma et, en ce sens, il est moins ambitieux. 

Complicité

Il est aussi moins parfait que Mansfield Park, qui, bien que moins parfait qu’Emma, est une œuvre sans doute plus approfondie et plus puissante. À l’instar d’Emma, l’héroïne de Mansfield Park est parfois difficile à aimer. Mais contrairement à Emma, Fanny Price est timide et effacée. Parent pauvre, elle a été accueillie à Mansfield Park à l’âge de dix ans par les Bertrams dans un geste de charité pensé par l’une des tantes de Fanny. Élevée parmi ses cousins plus âgés et fortunés, Fanny est négligée, plus ou moins gravement. Sa situation force la compassion, mais elle s’apitoie parfois un peu trop sur son sort et semble même, par moments, très austère.

Fanny a une tante, Mrs Norris, dotée d’un caractère abominable, mais dépeint avec humour, qui constitue l’un des meilleurs personnages d’Austen. C’est une femme avare et agitée, du genre qui excelle à «dire aux autres de se montrer généreux» tout en veillant jalousement sur son argent. Cette cupidité est si naturelle chez Mrs Norris qu’elle lui semble normale et pleinement justifiée. Elle a à peine conscience de l’image hypocrite qu’elle renvoie. Lorsque, adolescente, Fanny commence à attirer l’attention d’un prétendant convenable, Mrs Norris devient son ennemie la plus farouche, non pas par pure méchanceté, mais parce que la place que prend alors sa nièce peu fortunée bouleverse son idée des convenances. C’est une étude pointue sur un certain type de malveillance, qui se fait passer pour un l’amour de l’ordre: la volonté de voir chaque chose (et chaque personne) «à sa place», de voir le monde organisé de la manière qui lui convient.

Fanny a également une rivale, la charmante Mary Crawford, à propos de qui Lionel Trilling a écrit qu’«elle se fait passer pour la femme qu’elle pense devoir être». Je pense en réalité que Mary Crawford est la jeune femme intelligente, pétillante et matérialiste qu’elle semble être. Mais je comprends Trilling. Nous essayons tous de trouver des raisons de ne pas aimer Mary, parce que nous savons qu’elle est matérialiste, sans doute beaucoup trop matérialiste. Elle manque de l’intégrité dont fait preuve Fanny (même si nous ne pouvons nous empêcher de penser qu’elle est moins fade que Fanny). Bien que Jane Austen n’apprécie visiblement pas beaucoup Mary, le regard qu’elle porte est toujours juste (elle veille à noter ce qui est admirable et attachant, même chez les personnages qu’elle n’aime pas). C’est pourquoi, à l’instar d’Edmund Bertram, nous tombons amoureux de la jolie Mary Crawford. En retranscrivant méticuleusement de ce que dit Mary –ses longs discours pleins d’esprit sur l’absurdité de vivre à la campagne, l’hypocrisie du clergé, les horreurs de son oncle l’amiral– Jane Austen nous fait ressentir pour Mary ce qu’Edmund ressent. Une fois de plus, elle fait de nous ses complices.

Cette capacité à nous rendre complices est essentielle dans l’art de Jane Austen. Un moraliste peut donner une leçon, un auteur doit créer des histoires réalistes permettant de plonger dans la conscience d’un autre. Austen le fait avec tant de subtilité que l’on pourrait facilement croire que cela va de soi. Mais cela se remarque tout de suite lorsque ce n’est pas le cas. 

Northanger Abbey, livre pour universitaires

Northanger Abbey tourne autour de Catherine Morland, une jeune fille gentille, mais naïve, faisant preuve d’une candeur qui lui fait mal interpréter la majeure partie de ce qu’elle voit. C’est presque littéralement un livre sur la lecture, puisque l’amour de Catherine pour les romans gothiques joue un véritable rôle dans le récit.

Très étudié par les universitaires, Northanger Abbey est toutefois d’un intérêt moindre pour le commun des lecteurs. Une grande partie du roman repose sur un narrateur omniscient, qui nous dit que même si l’ingénue Catherine est un personnage des plus appréciables (confrontée à un jargon qu’elle ne comprend pas, elle lance: «Je ne parle pas assez bien pour me rendre inintelligible»), son point de vue ne peut porter un livre tout entier. Il est trop limité pour remplir une simple note. Catherine n’est qu’ignorance et crédulité en raison de sa jeunesse et de son bon cœur. Le narrateur omniscient, qui intervient fréquemment et interprète ce qui se passe, n’est pas uniquement un outil de narration, mais aussi un moyen de compenser la minceur de l’histoire.

L’analyse d’Austen est aussi moins recherchée. Bien que Northanger Abbey, à l’instar de Persuasion, ait été publié après le décès de l’auteure, elle en avait écrit une première version avant d’avoir 25 ans, version qu’elle avait retravaillée par la suite. Au cours du récit, elle écrit qu’une «femme …, si elle a la malchance d’avoir des connaissances, devrait les cacher autant qu’elle le peut», remarque pour le moins sarcastique et qui comporte une part de vérité sur la vie sociale (aussi bien actuelle que passée). Mais c’est la vérité partiale, exagérée et cynique d’une adolescente caustique. (Le ton qui s’en dégage est similaire à celui d’Amour et Amitié, le roman épistolaire parfois brillant, mais souvent excessif, que Jane Austen a écrit lorsqu’elle était adolescente. Ce récit, à l’instar de Northanger Abbey, se moque des conventions «romantiques» idiotes, comme l’amour au premier regard, et des déclarations sentimentales excessives.)

L’esprit qui caractérise les meilleurs livres d’Austen n’apparaît dans Northanger Abbey qu’au début. «Mme Allen appartenait à cette nombreuse catégorie de femmes, écrit-elle, dont la société ne peut éveiller d’autre émotion que la surprise à la pensée qu’il s’est trouvé au monde un homme capable de les aimer au point de les épouser». Ce ton pince-sans-rire nous donne tout d’abord l’impression de lire un classique de Jane Austen, mais ici, son esprit n’est pas adouci par la compassion ni par une perspicacité particulière.

C’est cette perspicacité et cette compassion –vaste, philosophique et capable de distinctions fines, qui laisse loin derrière les écrivains moins sensibles– qui toute font la grandeur d’Emma, de Mansfield Park, d’Orgueil et préjugés et de Raison et sentiments. Les intrigues des romans d’Austen ne sont peut-être pas sérieuses, mais elles n’ont pas besoin de l’être. Car, elle, l’est assurément.

Adelle Waldman

Traduit par Florence Delahoche

Adelle Waldman
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