Pourquoi autant de photos sidérantes de la crise en Ukraine?

Des manifestants pro-européens sont rassemblés sur le site où ont lieu les affrontements avec la police à Kiev, le 23 janvier 2014. REUTERS/Vasily Fedosenko.

Des manifestants pro-européens sont rassemblés sur le site où ont lieu les affrontements avec la police à Kiev, le 23 janvier 2014. REUTERS/Vasily Fedosenko.

Des milliers de clichés d'une force exceptionnelle ont été publiés depuis le début de la crise. Un phénomène qui s'explique par la qualité des photographes et des facteurs locaux, mais aussi par une volonté de faire sens par l'émotion.

Les photos prises ces derniers jours des violences en Ukraine, qui ont déjà fait au moins 5 morts et 300 blessés,
sont fortes, étonnantes, certaines incroyables. «On s’est tous fait la remarque, évidemment. Ce genre d’images est assez exceptionnel», constate Eric Baradat, le rédacteur en chef du service photo de l’AFP à Paris.

Et surtout, en regardant les clichés publiés dans la presse, c’est leur nombre qui frappe: elles sont des milliers (il y en a plus de 3.000 sur le site de Reuters) toutes plus impressionnantes les unes que les autres. De nombreux journaux ont même appelé l'AFP pour la féliciter pour la qualité de ses images. Pourquoi les photographies de la crise en Ukraine sont-elles si impressionnantes?

«Les photographes qui ont été envoyés là-bas sont excellents, et je ne parle pas que de l’AFP mais des trois agences [AFP, AP, Reuters, ndlr] et même des autres agences sur place, remarque le rédacteur en chef du service photo de l’AFP. C’est un peu évident comme réponse mais c’est malgré tout une réalité à prendre en compte.»

La crise en Ukraine est aussi «l’actu internationale du moment», the place to be pour tant de photographes qui ont afflué à Kiev pour répondre à la demande des journaux et des sites d'informations. Mais cela n'explique pas tout. En comparaison, des milliers de manifestants sont réunis au même moment à Bangkok, où le déploiement des forces de l’ordre n’est pas moins impressionnant qu’en Ukraine, mais on en parle peu, car la Thaïlande n’est pas l’Europe. Pourtant, l'AFP, par exemple, dispose actuellement de presque autant de photographes dans les deux endroits (quatre pour Kiev, trois pour Bangkok). 

Des manifestants pro-européens se battent contre la police ukrainienne pendant un rassemblement près des bâtiments de l'administration gouvernementale, à Kiev, le 19 janvier 2014. REUTERS/Gleb Garanich.

«Ambiance surréaliste et apocalyptique»

La situation a également quelque chose d’exceptionnel. Les forces de l’ordre sont nombreuses et leurs techniques, comme la tortue, impressionnent toujours. La violence, les barricades, participent aussi à cette atmosphère de guerre.

Il y a aussi toute la symbolique sous-jacente du conflit. «Un homme le poing levé en haut d’une barricade représente l’image du combattant pour la liberté. Cette représentation réveille toujours en nous un sentiment de familiarité. La scène devient l’icône schématique. Le sens est induit directement», explique Corentin Fohlen, jeune photographe de divergence-images, qui vient d’arriver sur place.

La météo aide aussi énormément: «Ce n’est pas pour rien que de nombreux photographes se rendent en Ukraine depuis quelques jours: la fumée, la brume, le feu, la neige grise et la glace donnent une ambiance surréaliste et apocalyptique», constate le photographe, «spectaculaire», pense quant à lui Mikko Takkunen, éditeur photo associé au Time. «A l’aube ou au coucher du soleil, la lumière est très rasante. Ce qui fait que dès qu’il fait beau ou que la lumière n’est pas trop plombée par les nuages, la lumière semble un peu surréelle», renchérit Eric Baradat.

Des manifestants anti-gouvernementaux se tiennent sur une barricade du site où se situent les affrontements avec la police à Kiev, le 24 janvier 2014. REUTERS/Gleb Garanich.

On le voit d’ailleurs au nombre impressionnant de photos des agences jouant sur ces contrastes, cette lumière et cette atmosphère si noire. «C’est aussi un des héritages de la génération numérique, ajoute le rédacteur en chef du service photo de l’AFP. La qualité des boîtiers d’aujourd’hui fait que dans des conditions de lumières très compliquées, on offre des résultats beaucoup plus performants».

Un terrain maîtrisé

Le conflit est aussi localisé sur une seule et même place, la place de l’Indépendance. «Et comme les photographes maîtrisent de mieux en mieux le terrain, ils commencent à comprendre les jolis angles», poursuit le rédacteur en chef du service photo de l’AFP.

Il y a trois ans, la révolution égyptienne se déroulait pourtant également essentiellement sur un même lieu, la place Tahrir, mais les photos n’ont pas eu le même succès. «En Egypte, la journée, la lumière est très crue, plombante et dure, et cela enlève toute possibilité de créer cette atmosphère particulière sur nos clichés», explique Corentin Fohlen. «Et puis s’il y a eu des journalistes et des photographes qui ont été attaqués en Ukraine, la plupart des médias ont pu travailler relativement librement, sans entrave, au moins en comparaison de la révolution en Egypte il y a trois ans, quand les journalistes ont été constamment harcelés lorsqu’ils entraient dans le pays ou travaillaient au Caire», poursuit Mikko Takkunen.

Les manifestants de Kiev, coiffés de leurs casques de chantier, participent aussi à cette ambiance si spéciale. «Les manifestants ont aussi des gueules un peu noires, couvertes de suie ou de crasse car certains sont là depuis longtemps. Leurs casques font également penser aux manifs des mineurs des années 70 ou 80. Et tout ça, c’est très photogénique», explique Eric Baradat.

Plus d'émotion que de sens?

«Photogénique», le mot est lancé. Un conflit comme celui-là fournit des images «parfaites»: les forces de l’ordre qui avancent en tortue, une ambiance tendue dans une atmosphère de fumée, des jets de pierres, la neige grise, sale, les incendies, les poings levés... Les images sont celles de photographes aguerris dont les cadrages sont propres. Elles «marchent» visuellement très bien. 

Un manifestant anti-gouvernemental tient un pneu dans sa main sur le site où se produisent les affrontements à Kiev, le 25 janvier 2014. REUTERS/Valentyn Ogirenko.

Pour preuve, elles impressionnent tout le monde. On y voit de la violence, du sacrifice. «Pour être “acceptée” (=publiable), la violence doit être “belle”, constate Corentin Fohlen. C’est-à-dire qu’elle doit nous interpeller au-delà de “Oh mon dieu, c’est violent, c’est horrible”. D’où cette recherche perpétuelle d’un cadre. L’information passe par le sens: comment faire passer le sens journalistique sans émotion? C’est comme si un rédacteur décrivait un évènement sans y mettre la syntaxe, la ponctuation, avec un vocabulaire approprié».

Attendons-nous des photos que l’esthétique prime sur le message? «Les photos sont surtout devenues très fortes depuis mercredi dernier. Beaucoup de photographes sont présents et on peut choisir parmi un lot d’images très puissantes. Mais la couverture est un peu unidirectionnelle car la plupart des photographes ne s’y rendent que pour le côté spectaculaire», explique Mikko Takkunen, l’éditeur photo du Time.

Quel photographe n’a pas fait son image d’une personne lançant un cocktail Molotov? «La plupart des travaux de Kiev des derniers jours se concentraient sur les barricades, les cocktails Molotov et les frondes. Même si il y a des exceptions bien sûr, comme les photos de la cérémonie commémorative en hommage au manifestant de 25 ans, Mykhailo Zhyznevsky, qui étaient très touchantes», termine l’éditeur photo du Time. Et si la multiplication de ces photos masquait les images, moins impressionnantes, qui racontent ce qui se passe à côté, ce que l’on ne voit pas derrière cette violence spectaculaire? 

Des manifestants transportent le corps de Mykhailo Zhyznevsky, un manifestant anti-gouvernemental tué pendant un rassemblement, Kiev, le 26 janvier 2014. REUTERS/Vasily Fedosenko

Fanny Arlandis