Le retour de la crise argentine et le début de la fin du kirchnérisme

Cristina Kirchner, le 22 janvier 2014, lors de sa première apparition publique depuis mi-décembre. REUTERS/Enrique Marcarian

Cristina Kirchner, le 22 janvier 2014, lors de sa première apparition publique depuis mi-décembre. REUTERS/Enrique Marcarian

Douze ans après le défaut, l’Argentine semble à nouveau dans l’impasse. Sa monnaie dévisse, les prix s’envolent, la population se divise et sa Présidente, toujours capable d'un coup de génie politique, semble dépassée.

Le «système Kirchner», qui permettait depuis 12 ans à l’Argentine de tenir la dragée haute à ses détracteurs semble s’être enrayé. Depuis vendredi dernier, les marchés financiers ont l’œil braqué sur le pays: franchissant le cap symbolique de 8 pesos pour un dollar, la devise argentine a en effet dégringolé de 16% en deux jours (après une baisse de 24% sur toute l’année 2013). 

Du jamais vu depuis le défaut du pays survenu fin 2001. Dans la foulée, Buenos Aires a aussi annoncé l’allègement —partiel— des restrictions aux achats de dollars (le contrôle des changes avait été instauré en 2011 pour enrayer la fuite des capitaux).

Cette dévaluation a fait reculer la plupart des grandes places boursières même si, souligne Carlos Quenan, Argentin, économiste chez Natixis et professeur à l'IHEAL (Institut des Hautes Etudes de l'Amérique Latine), «ces turbulences s’inscrivent dans un cadre plus général, marqué par des accès de faiblesse d’autres monnaies émergentes». Telles la livre turque, elle aussi très attaquée, mais aussi les devises chilienne, brésilienne, russe, sud-africaine...

Les causes de cette dégradation de la santé d’une série de pays émergents ont été largement commentées par les analystes: baisse de la demande en matières premières d’une Chine dont la croissance est repassée sous les 8%, et réduction drastique des flux de capitaux occidentaux vers les émergents en raison de la politique moins accommodante de la Réserve fédérale américaine.

Mais si le cas de l’Argentine inquiète, c’est aussi parce que son gouvernement et sa présidente donnent de plus en plus l’impression d’être dans un corner dont ils ne savent comment se sortir. Revue de quelques interrogations avec deux spécialistes.

 La Banque centrale argentine contrôle-t-elle cette dégringolade?

C’est bien la Banque centrale qui est à la manœuvre, même si l’objectif n’est pas atteint, explique Carlos Quenan. «Un mois après les élections législatives d’octobre [à l’issue desquelles la présidente Cristina Kirchner a perdu plusieurs bastions], l’équipe gouvernementale a été renouvelée et a changé de stratégie. La banque centrale a accéléré fortement la dépréciation du taux de change officiel du peso, pour réduire l’écart avec celui du marché parallèle».

Stratégie totalement nouvelle pour le pays qui soutenait jusqu’ici activement sa monnaie. Laisser filer le peso devait aussi servir à redonner de la confiance et un peu de compétitivité aux exportateurs, alors que l’inflation atteint 28% selon les sources privées (11% officiellement); et permettre de limiter la fonte inquiétante des réserves de change du pays, qui ont chuté de 52 à 29 milliards de dollars en trois ans, grevées notamment par les achats d’énergies.

 «Mais cette nouvelle stratégie monétaire a échoué, faute d’être assortie de signaux clairs sur une meilleure maitrise des finances publiques» ajoute Carlos Quenan. Le taux du dollar parallèle, «el dólar  blue», comme l’appellent les Argentins, a ainsi évolué dans la foulée du taux de change officiel, à 12,5 pesos. Essentiellement parce que, dans cette société très dollarisée et ultra défiante, les Argentins se ruent sur le billet vert à la moindre alerte.

Voit-on resurgir le spectre de la crise de 2001 ?

«Non, répond Carlos Quenan, car il s’agit d’une crise de change et inflationniste, et non d’une crise de la dette publique comme en 2001». «En outre, souligne Santiago Muzio de Place, avocat d’affaires franco-argentin, associé au cabinet lyonnais Llacer et Associés, la situation politique n’a plus rien à voir avec celle d’alors. Aujourd’hui, il s’agit d’une crise de confiance à laquelle il faut répondre par un choc de confiance».

Car malgré tout, la situation est grave et compliquée. Depuis sa faillite en 2001, l’Argentine n’a plus le droit de se financer sur les marchés internationaux. 93% de sa dette publique d’alors a été renégociée mais les 7% restants ont été rachetés par des fonds vautours américains qui, la harcèlent depuis sans relâche.

Le pays ne peut donc compter que sur ses excédents pour se financer, ce qui n’a, pendant  longtemps, pas posé de problèmes à cet exportateur majeur de matières premières agricoles, soja en tête. Cela a même constitué le moteur essentiel de la spectaculaire reprise du pays, après sa débâcle.

Mais aujourd’hui, cette rente de situation se fragilise avec la réduction de la demande chinoise. En outre, l’Argentine fait face à une crise énergétique de plus en plus aigue (une partie de la ville de Buenos Aires a souffert pendant des semaines de coupures d’électricité en pleine canicule australe). Une crise qui l’oblige à creuser de plus en plus son déficit commercial énergétique. Résultat, en 2012, pour la première fois depuis 18 ans, le pays a enregistré un déficit primaire (certes de 0,2% du PIB). 

Pour Carlos Quenan, la nouvelle stratégie monétaire ne peut être suivie d’effets et stabiliser le peso «que si elle couplée à une modération salariale et à une certaine austérité budgétaire». On n’en prend pas le chemin. Les augmentations de salaires se négocieront cette année en février-mars, dans le cadre des conventions collectives. Habituellement, elles sont de 20 à 25% par an (comme l’inflation réelle). Difficile d’imaginer qu’elles puissent être revues à la baisse alors que, début décembre, la grève très dure des policiers a permis à ces derniers d’obtenir une hausse de leur paye de l’ordre de 50%.

Y a-t-il encore un pilote à la tête du gouvernement?

Attendons de voir quelles orientation seront prises, répond en substance l’économiste de Natixis, qui, dans une note récente, croit à «une approche pragmatique» du nouveau ministre de l’Economie Axel Kicillof, malgré ses convictions très étatistes.

Néanmoins, les éclipses de la présidente Cristina Kirchner soulèvent pas mal de questions. Hyperactive depuis sa première élection en 2007, elle s’est faite très rare ces derniers mois —certes en partie en raison d’une opération en octobre à la suite d’un traumatisme crânien— laissant son nouveau chef  du gouvernement, Jorge Capitanich, monter en première ligne.

Mais lors de son premier discours de l’année, le 22 janvier, elle n’a pas dit un mot sur la crise. Et vendredi, alors que le peso dévissait, «au lieu de gérer l’urgence,  notre présidente s’est envolée à La Havane déjeuner avec Fidel Castro!» s’indigne Santiago Muzio (1) :

«De mon point de vue, il n’y a pas de pilote dans l’avion. Les ministres font des déclarations contradictoires, ils avancent à tâtons, ce sont des amateurs. Je me demande s’ils ne cherchent pas une sortie honorable».

L’avocat franco-argentin n’a pas de mots assez durs pour qualifier «cette caste kirchnériste [qui a servi] ses intérêts et non le bien commun. Ils ont eu 10 ans pour redresser le pays [Nestor Kirchner, élu en 2003, puis sa femme Cristina élue en 2007 et réélue fin 2011 après la mort de son mari un an plus tôt] (2), ils ont bénéficié de l’une des décennies les plus favorables pour les cours des matières premières et n’en ont pas profité pour investir dans l’énergie ou les transports ferroviaires, se contentant de gérer l’existant et de redistribuer l’argent facilement gagné des taxes à l’exportation».

Ses propos font écho à ceux de l’opposition argentine qui dénonce la corruption généralisée, le manque d’indépendance de la justice, la hausse du narcotrafic et la pauvreté de nouveau en nette augmentation. L’enrichissement des Kirchner —dont le patrimoine déclaré a décuplé depuis 2003— est un autre sujet de crispation.

Plus qu’une crise économique, Santiago Muzio de Place parle de «crise morale», évoquant les meurtrières émeutes de décembre (une dizaine de morts) rendues possibles par la grève des policiers. On a vu dans les grandes villes des scènes de vandalisme ultraviolentes dans les hypermarchés, de pillages d’écrans plats ou d’électroménager, illustrant «les tensions latentes» qui divisent la société argentine.

Ya -t-il un risque de contagion de la crise argentine dans la région ?

«En tant que telle, la crise argentine ne peut pas susciter d’effet de contagion, mais tout dépendra en revanche du contexte dans lequel elle s’insère», estime Carlos Quenan, citant la croissance chinoise, les décisions de la Fed et l’évolution des cours des matières premières, a priori moins favorable à l’Argentine. 

Certes, de nombreux pays de la zone sont aujourd’hui rattrapés par l’inflation et le reflux des capitaux occidentaux. Mais, à l’exception du Venezuela, qui se débat dans des difficultés propres avec le record mondial d’inflation en 2013 (plus de 56%) et une énième dévaluation en perspective, la plupart des voisins tiennent pour l’instant le choc. Face aux tensions inflationnistes, le Brésil dispose, pour résister aux secousses, de 376 milliards de dollars de réserves de change, a ainsi rappelé à Davos le gouverneur de la Banque centrale, Alexandre Tombini.

Quelles perspectives en Argentine?

A court terme, l’avenir est incertain. Le pouvoir attend sans doute avec impatience les prochaines récoltes de soja et de céréales pour faire rentrer les devises. Il ne doit, cependant, attendre aucune coopération du côté de l’agro-industrie qui joue l’attentisme en regardant le peso se déprécier, préférant conserver ses stocks actuels le plus longtemps possible pour vendre au meilleur taux.

Les économistes s’attendent également, avec la dévaluation, à de nouvelles hausses de prix (au delà des 30%), et à la poursuite de la fuite des capitaux, même si les achats de dollars (2.000 par mois maximum en fonction des revenus)  restent encadrés (et ne feront donc sans doute pas disparaitre de si tôt le «dolar blue»).

Par ailleurs, malgré un recul lors des dernières législatives, le parti au pouvoir conserve la majorité aux deux chambres et la Présidente, honnie des classes moyennes, garde le soutien d’une bonne partie des classes populaires. Elle peut donc a priori se maintenir jusqu’à l’élection présidentielle fin 2015. Mais elle ne pourra s’y représenter une troisième fois, à moins de changer la Constitution. Si l’opposition se structure suffisamment d’ici là, il sera alors peut-être temps de parler de la fin du kirchnérisme... à moins que Cristina Kirchner ne parvienne à imposer son fils Maximo, qui aura alors 39 ans.

Anne Denis  

 (1) Le sommet latino-américain auquel se rendait Cristina Kirchner à La Havane, ne se tient qu’à partir de ce mardi.

(2) Un raccourci sur la succession des Kirchner relevé par un commentateur a été rectifié. 

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