Culture

Vous aimez Top Chef et Master Chef? Précipitez-vous sur les versions anglo-saxonnes, elles sont bien meilleures

Thomas Messias, mis à jour le 27.01.2014 à 18 h 48

Le chef britannique Gordon Ramsay anime la géniale version de «Cauchemar en cuisine» (Kitchen Nightmares en VO». REUTERS/Mike Segar

Le chef britannique Gordon Ramsay anime la géniale version de «Cauchemar en cuisine» (Kitchen Nightmares en VO». REUTERS/Mike Segar

Pour la cinquième saison de la version française de Top Chef, diffusée chaque lundi soir en prime time depuis le 20 janvier, M6 a tenté un pari susceptible de casser la routine de son traditionnel télé-crochet pour cuisiniers professionnels. Le premier épisode a surpris une partie des téléspectateurs en proposant à dix candidats ayant échoué lors des saisons 1 à 4 de retenter leur chance au sein d’un tournoi préliminaire.

A l’issue de l’émission, quatre candidats (Latifa, Noémie, Pierre et Alexis) ont décroché un ticket leur permettant de postuler de nouveau au titre de Top Chef face à 12 nouveaux participants. Une façon pour la chaîne de faire du neuf avec du vieux et de jouer la carte de l’affect, pour éviter qu’un casting mal composé donne au téléspectateur l’envie d’aller voir ailleurs.

M6 devra en effet se montrer bien endurante pour que son show culinaire devienne aussi pérenne que la version américaine, qui célèbre actuellement sa saison 11 sur la chaîne Bravo TV. Avant d’arriver en France, les concours de cuisine que sont Top Chef et Master Chef (la version pour amateurs, diffusée en France par TF1) faisaient déjà les beaux jours de plusieurs chaînes étrangères depuis un certain nombre d’années.

On compte à ce jour 11 versions de Top Chef et 43 de Master Chef. La France suit la mode en tentant mollement d’appliquer ses propres recettes de fabrication et de valoriser la cuisine si réputée de notre pays aux deux franchises américaine et anglaise.

Mais, pavé (de rumsteak) dans la mare: au petit jeu des concours culinaires, nos chaînes ont sans doute beaucoup à apprendre de leurs homologues, en particulier anglo-saxonnes. Des visionnages intensifs des versions américaines et australiennes des deux programmes prouvent de façon incontestable la supériorité de ces dernières sur les versions françaises.

La durée des prime = une indigestion

La différence majeure tient au format, et vaut aussi bien pour Top Chef que pour Master Chef. En France, TF1 et M6 nous abreuvent d’interminables prime d’une durée moyenne de 3 heures, généralement suivis de programmes alternatifs du genre «que sont-ils devenus», compilation bien montée de séquences rediffusées, agrémentée d’une poignée d’interviews en studio.

Aux Etats-Unis, en Australie ou en Grande-Bretagne, les mêmes émissions nous sont proposées au format série, avec une vingtaine d’épisodes d’une heure par saison. Le nombre de candidats a beau être similaire, les programmes étrangers sont trois fois plus courts. Le secret? L’efficacité du montage et l’épure des épreuves, au moins aussi complexes qu’en France mais savamment dégraissées. Deux épreuves (l’une individuelle, l’autre par équipes), un(e) éliminé(e) en bout de piste, et à la semaine prochaine.

On pourrait craindre que de ces épisodes très resserrés se dégage une impression de survol des épreuves, des plats et des candidats. Mais il n’en est rien. Mieux, la diversité des recettes proposées tend à ringardiser les versions françaises, où la cuisine semble toujours s’inscrire dans une volonté de respecter les traditions.

Qu’on revisite la salade niçoise ou les endives au jambon, c’est toujours la même France qu’on célèbre, renommée pour sa cuisine mais trop souvent incapable de se tourner vers l’extérieur. L’émission MasterChef USA offre un contrepied particulièrement intéressant: sélectionnés aux quatre coins du pays –certains n’ont même pas la télévision et débarquent là après un casting sauvage–, les candidats explorent les pans les plus méconnus de la cuisine américaine –alligator et ragondin–, et n’hésitent jamais à aller puiser du côté de l’Amérique du Sud, de l’Europe ou de l’Asie.

Il y a chez les candidats américains une pluralité des cultures, sans doute due à la réputation un brin terne de la cuisine locale, que l’on ne trouve guère chez des cuisiniers français incapables de voir au-delà de la cuisine terroir ou des manipulations moléculaires.

C'est aussi de la télé

La variété des participants est elle aussi prodigieuse, et pas seulement au niveau de la cuisine proposée. En Amérique comme en Australie, l’aspect télé-réalité n’est jamais négligé, et les castings sont clairement pensés comme tels. Pas une saison sans sa tête de turc vengeresse ou son bad guy a priori invincible. Les alliances semblent parfois dignes de Koh-Lanta (pardon, de Survivor), surtout quand une émission comme MasterChef USA propose régulièrement au chef d’une équipe perdante de donner l’immunité à un ou plusieurs membres de sa team, avec la possibilité de se sauver lui-même. D’où une collection de dilemmes moraux qui sèment joliment la zizanie sans jamais faire oublier qu’on est là avant tout pour cuisiner.

Mais l’événement le plus hallucinant de ces dernières années provient de la saison 3 de MasterChef USA, avec la participation d’une candidate aveugle, Christine Ha, devenue rapidement la favorite en raison de son talent hallucinant. Pas de spoiler ici, mais le parcours de cette cuisinière émérite, aussi impressionnant que bouleversant, dépassa en intensité plus d’une série vedette de l’année 2012. Moins sentimentaliste mais tout aussi efficace, la fameuse épreuve du quickfire challenge (coup de feu en français) contraint chaque semaine les candidats de Top Chef Australie à travailler à un rythme infernal pour servir dans les temps une centaine de convives triés sur le volet. Grâce à un montage haletant, les cuisiniers de l’émission prennent chaque semaine des allures de Jack Bauer des fourneaux.

Même les jurys étrangers sont souvent plus sexy que les nôtres. Si le quatuor de Top Chef France (Guilaine Arabian, Thierry Marx, Christian Constant et Jean-François Piège) est assez impeccable, la présence régulière de Cyril Lignac, dispensable cinquième mousquetaire dont les «c’est gourmand» semblent masquer un grave manque de vocabulaire, la bande de MasterChef est quant à elle totalement en dessous. Amandine Chaignot, Sébastien Demorand, Yves Camdeborde et Frédéric Anton sont au mieux sympathiques –quoique le dernier...–, mais en tout cas pas très convaincants dans leur façon de faire la pluie et le beau temps. Malgré les étoiles au Michelin, ça manque de charisme et de crédibilité.

Trop d'animateurs professionnels de la profession

Dans la version américaine de MasterChef, un trio de jurés absolument géniaux vaut à lui seul le détour. D’abord Graham Elliot, le bisounours tatoué dont les «yummy» enfantins et la façon si particulière de tenir la fourchette en font une attraction. Ensuite Joe Bastianich[1], intransigeant restaurateur d’origine italienne, également juré de MasterChef Italie, dont le regard bleu acier et les mots tranchants ont provoqué plus d’un pipi-culotte chez des candidats peu sûrs d’eux. Enfin Gordon Ramsay, LE Gordon Ramsay, monstre de charisme et d’exigence, mais pas dépourvu d’un petit cœur en sucre qui le rend terriblement humain.

Entre mille autres activités, Ramsay est à l’origine du concept Cauchemar en cuisine (Kitchen Nightmares en VO), dans lequel il tente de sauver des établissements au bord de la banqueroute. Dans la version française diffusée par M6, il est remplacé par le Philippe Etchebest, physique de rugbyman mais preuve ultime que le talent télévisuel ne s’invente pas.

En Australie, un chef complètement habité du nom de Marco Pierre White tient la baraque MasterChef à lui tout seul ou presque. Du côté de Top Chef USA, la divine Padma Lakshmi –qui fut jadis mannequin et épouse de Salman Rushdie avant de devenir une auteure culinaire renommée– mène le show aux côtés d’un jury tournant, aux attentes multiples et sans cesse renouvelées. Les configurations sont nombreuses, mais toujours éloignées du système à la française, mollement confit dans ses habitudes.

Le manque de dynamisme des versions françaises tient également à la présence trop manifeste d’animateurs TV purs et durs, aussi affûtés en cuisine que vous et moi, et qui viennent jouer les candides face aux candidats qui suent sur leurs plans de travail. «Alors Jean-Louis, qu’est-ce que c’est que ça?», demande un Stéphane Rotenberg visiblement ébahi devant un guacamole.

Ailleurs, les commentaires des chefs et leurs échanges souvent instructifs avec les participants sont bien suffisants. TF1 semble l’avoir bien compris, puisque Carole Rousseau a disparu des radars après trois laborieuses saisons en tant que présentatrice. La promotion de Sébastien Demorand en nouveau monsieur Loyal n’aura hélas pas permis d’injecter plus d’énergie au programme, ni de le raccourcir.

A l’étranger, des chefs polyvalents comme Ramsay ou White parviennent à tout faire en même temps, mais les chaînes françaises n’ont visiblement pas su leur trouver des équivalents français.

Avec Top Chef US, Bravo TV repousse même sans cesse les limites de la diffusion télévisée en proposant un programme parallèle nommé Last Chance Kitchen. Facultatif mais complémentaire, ce programme hebdomadaire est diffusé uniquement sur le site de la chaîne, et permet aux candidats fraîchement éliminés de s’affronter chaque semaine au sein d’un tournoi de repêchage dont le vainqueur pourra réintégrer l’émission principale en fin de course.

Une façon intelligente d’augmenter l’offre, de proposer toujours plus d’heures de visionnage au téléspectateur glouton, mais de veiller à ne pas parasiter les grilles par des diffusions interminables. Pour que M6 fasse revenir quatre chefs issus des saisons précédentes de Top Chef, il aura fallu un prime time de plus de 3 heures, là où les chaînes étrangères s’y prennent de façon bien plus légère depuis toujours…

Que donnent les versions islandaise et albanaise?

Il faudrait pouvoir visionner les programmes de tous les pays pour pouvoir offrir un panorama plus large, mais quand on ne parle ni albanais ni islandais, il est bien difficile d’élargir sa vision du petit monde des concours de cuisine. Vous l’aurez compris, les versions américaines et australiennes des deux shows valent sacrément le détour, et permettent qui plus est d’enrichir son anglais culinaire.

En revanche, on évitera de s’attarder sur une émission telle que le Masterchef britannique, qui manque à la fois de cadreurs compétents et de cuisiniers adroits. Tous ces concours ont en tout cas de nombreux progrès à faire, notamment sur le plan de la représentativité.

Sur ce plan, la France ne joue pas la carte de la parité –une femme sur quatre jurés dans chaque émission–, mais une lente évolution est néanmoins à souligner. Pour que MasterChef USA soit à tout jamais le meilleur concours culinaire du monde, il faudrait déjà que Ramsay, Elliot et Bastianich daignent accueillir au moins une cheffe dans leurs rangs.

Thomas Messias

[1] Mise à jour: Une première version de l'article présentait par erreur Joe Bastianich comme un chef. Il est entrepreneur, restaurateur, vigneron. Retourner à l'article.

Thomas Messias
Thomas Messias (139 articles)
Prof de maths et journaliste
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