Economie

Nucléaire: pourquoi la Russie rayonne en Europe centrale

Hélène Bienvenu, mis à jour le 29.01.2014 à 9 h 43

Au grand dam d'Areva, la Hongrie a signé récemment un accord portant sur deux réacteurs avec le russe Rosatom, également bien placé en République tchèque et en Slovaquie. La récompense de liens technologiques anciens, de réseaux d'influence et d'importantes concessions commerciales.

La salle de contrôle de la centrale nucléaire de Paks. REUTERS/Laszlo Balogh.

La salle de contrôle de la centrale nucléaire de Paks. REUTERS/Laszlo Balogh.

«Nous avons signé avec les Russes la meilleure affaire de ces quarante dernières années. La Hongrie sera bientôt l’économie la plus performante d’Europe centrale», se félicitait récemment János Lázár, secrétaire d’Etat du gouvernement hongrois auprès du Premier ministre Viktor Orbán, lors d’une conférence de presse à Budapest. 

En 1989, l’alliance des jeunes démocrates (Fidesz), Orbán en tête, demandait le départ des troupes soviétiques présentes en Hongrie. Vingt-cinq ans plus tard, le même Viktor Orbán, devenu Premier ministre pour la seconde fois en 2010, a signé le 14 janvier un accord nucléaire historique avec Vladimir Poutine.

Le contrat prévoit l’extension de la centrale nucléaire de Paks, dans le sud de la Hongrie, qui fournit actuellement 43% de l’électricité du pays. Les deux nouveaux réacteurs devraient entrer en service entre 2025 et 2030 sur le site de la centrale et viendront s’additionner aux quatre blocs actuels, de facture soviétique, dont la mise hors service est prévue pour 2037.

Si elle n’était pas tout à fait imprévisible, la visite de Viktor Orbán à Moscou a provoqué un tsunami médiatique en Hongrie. En 2009, les députés socialistes, alors majoritaires au Parlement hongrois, avaient certes déjà donné leur aval aux travaux préparatoires à l’agrandissement de Paks, mais la célérité des négociations bilatérales, jusque-là gardées secrètes, et l’interruption du processus d’appel d’offres —sur lequel misait le français Areva— ont pris la profession de cours.

«Tous les experts s’attendaient à ce que l’appel d’offres sorte fin 2013... Sur le fond, le résultat ne me surprend pas plus que cela, mais la forme bien davantage», affirme Gérard Cognet, conseiller nucléaire pour l’Europe centrale, rattaché au Commissariat à l’énergie atomique (CEA, actionnaire majoritaire d'Areva). «Le gouvernement hongrois voulait lancer ses deux nouveaux réacteurs le plus tôt possible.»

Sauf que le pays n’en avait pas les moyens. C’est là que l'agence atomique russe Rosatom a joué de son puissant joker: un package complet, extrêmement attractif. La Hongrie a ainsi signé un contrat de près de 12 milliards d’euros, le plus grand investissement jamais réalisé dans le pays, mais dont 80% seront financés à l’aide d’un prêt sur trente ans. Et pour mieux faire passer la pilule de la dette, «le remboursement sera probablement reporté à la mise en service du premier réacteur, d’ici à 2025», précise Gérard Cognet. A cela s’ajoute une clause précisant que 40% des investissements auront pour partenaires des entreprises hongroises, la fourniture en uranium ainsi que l’enlèvement des combustibles usés sur soixante ans restant à la charge des Russes.

Argument de campagne

Ne reste donc plus au Parlement hongrois qu'à approuver l’accord avant les élections législatives du 6 avril prochain. Une pure formalité quand on sait que Fidesz, le parti de Viktor Orbán, détient actuellement la majorité des deux tiers. Seul obstacle potentiel, la Commission européenne, qui pourrait se saisir ou être saisie sur la question de l’appel d’offres.

A moins de trois mois des élections hongroises, qui devraient voir la reconduction de Viktor Orbán mais le priver de sa confortable majorité, cette décision va permettre au gouvernement de faire campagne sur une indépendance énergétique accrue, une électricité bon marché et sa politique de «baisses de charges». La pratique en vigueur depuis un an, à grand renfort de publicité, consiste en effet à accorder jusqu’à 20% de réduction aux foyers hongrois sur leurs factures en eau, gaz, électricité et chauffage, le manque à gagner étant largement pris en charge par les fournisseurs. Une mesure rendue possible grâce «au renouveau de Paks», a affirmé le chef de l’Etat à la radio Kossuth le 17 janvier.

Du côté de l’opinion publique, il y a peu à craindre. Le «pacte signé avec Moscou» fait polémique dans les médias mais la critique nourrie par l’opposition, dont les socialistes —qui jusqu’à présent avaient toujours été pro-nucléaires— et les écologistes aura bien du mal à faire le poids.

Même si la Hongrie a vécu à l’heure de Moscou de 1945 à 1989, la russophobie n’y est pas spécialement répandue. Viktor Orbán peut même compter sur le soutien rare de l’extrême droite. «Pour une fois que le gouvernement sert les intérêts de la nation!», s’est exclamé le député Jobbik Márton Gyöngyösi. D’une manière générale, l’énergie nucléaire n’a jamais été vraiment remise en question dans le pays, même après Fukushima, et les énergies renouvelables restent le parent pauvre du mix énergétique magyar.

«Le marché naturel de la Russie»

Cet épisode hongrois s’inscrit dans une dynamique régionale post-communiste. Avec ses voisins immédiats, le pays fait bloc pour le nucléaire, au contraire de l'Allemagne ou de l'Autriche, qui ont décidé de s’en retirer. Comme la Slovaquie et la République tchèque, la Hongrie a hérité des infrastructures et du savoir-faire soviétiques en la matière, avec les réacteurs à eau pressurisée VVER.

Ces trois pays comptent à eux seuls quatorze réacteurs en opération et trois réacteurs en cours de démantèlement (tous en Slovaquie), répartis sur cinq sites différents. Comme la Hongrie, les deux autres pays, également membres du groupe de Visegrad, ambitionnent d’élargir leurs centrales dans un futur très proche.

Et chez les voisins aussi, les Russes ont toutes les chances de l’emporter… Car en Europe centrale, dans le domaine de l’énergie nucléaire, ce sont eux qui restent maîtres du jeu. D’une part parce qu’ils ont mis en place les technologies et fournissent le combustible, ensuite parce qu’ils maîtrisent parfaitement bien les réseaux d’influence (les ingénieurs hongrois, slovaques ou tchèques ont été longtemps formés à Moscou) et enfin parce que ce sont les seuls à allonger le porte-monnaie aussi facilement.

Comme le souligne Konstantin Jacoby, consultant en énergie à Bratislava, les anciens pays du bloc de l’Est demeurent «le marché naturel de la Russie». L’arrangement russo-hongrois a d’autant moins surpris ce spécialiste que «les négociations avec la Slovaquie se sont éternisées et comme Rosatom voulait qu’un contrat tombe d’ici fin 2013, ils ont joué la carte hongroise». La Hongrie a ainsi osé faire ce dont ses voisins rêvent secrètement: négocier directement avec Moscou le financement de ses nouveaux réacteurs.

Deuxième revers en un an

Areva en est pour ses frais. En perdant le marché hongrois, la firme française vient de subir un deuxième revers dans la région en à peine un an.

Si le géant nucléaire hexagonal ne fondait pas d’immenses espoirs sur l’appel d’offre hongrois, il comptait bien vendre un EPR aux Tchèques. Or, la situation y est devenue épineuse depuis quelques mois...

En novembre 2011, ČEZ, l’opérateur public de la centrale tchèque de Temelín, en Bohême, et fournisseur d’électricité numéro dans le pays, a lancé un appel d’offres concernant deux nouveaux réacteurs. Dans une Europe de plus en plus hésitante face à l’énergie nucléaire, c’était une occasion à saisir. Areva, l’américain Westinghouse —en association avec Toshiba— et un consortium russo-tchèque dominé par Atomstroïexport et impliquant Skoda JS avaient envoyé leur dossier scellé.

En octobre 2012, on a appris qu'Areva s’était fait sortir de l’appel d’offre sans même que son offre technique ait pu être considérée. Les Tchèques auraient-il été effrayés par les déboires de l’EPR à Olkiluoto 3 en Finlande et à Flamanville en France ou par la trop grosse capacité de l’EPR (1.600 MW contre 1.200 par réacteur chez les concurrents)? Les raisons avancées par ČEZ étaient bien plus laconiques: le candidat français ne répondait pas «dans son offre, aux exigences légales».

«Aucune procédure de dialogue ou d'explication»

Cette sortie pour vice de forme n’a pas manqué d’étonner Konstantin Jacoby, fin connaisseur du milieu: «C’était un appel d’offre stratégique pour Areva, comment le groupe aurait-il pu faire une telle erreur?» Le consultant y va de sa propre hypothèse: «Il y avait comme une pression pour le garder en dehors. Les appels d’offre sont normalement des boîtes noires, dont rien ne doit sortir. Mais dans le cas de Temelín, il y a eu une fuite…»

Si fuite il y a eu, ce n’est pas dans les médias qu’on la trouvera… tout au plus apprendra-t-on que c’est dans la partie commerciale qu’Areva a péché. Selon Konstantin Jacoby, l’exclusion est à rechercher du côté du marketing local du groupe: «Le dialogue d'Areva avec les acteurs industriels et politiques n’était pas assez intense».

C’est paradoxalement d’un manque de dialogue avec les partenaires tchèques dont s’est plaint Luc Oursel, le patron d’Areva, dans un communiqué:

«Je regrette profondément qu'Areva soit pénalisé sur des sujets qui n'ont jamais été abordés entre les parties auparavant, sans aucune procédure de dialogue ou d'explication, qui sont des pratiques standard de l'industrie nucléaire, où la transparence et le dialogue sont essentiels.»

La firme, bien déterminée à épuiser tous les recours légaux pour revenir sur la scène, a fait appel auprès de l’office anti-monopole tchèque (l’UOHS) en juillet 2013. Echec. S’en est suivi un deuxième appel auprès de la cours de Brno, toujours en cours. Entre temps, la Commission européenne s’est auto-saisie sur la question. Pour un résultat non garanti...

Areva mal placé en Slovaquie

C’est en tout cas un sérieux coup de frein pour Temelín 3 & 4, qui a déjà pris deux ans de retard. Sans compter que ČEZ ne pourra finalement pas financer seul l’investissement, chiffré entre 8 et 12 milliards d’euros. Enfin, la crise de plusieurs mois qu’a connue le gouvernement ainsi que le prix de l’électricité toujours plus bas sur le marché ont relégué l’agrandissement de Temelín aux calendes tchèques.

Les nouvelles du voisin slovaque ne pas plus réjouissantes pour Areva. Là aussi, le groupe français est directement menacé par la machinerie russe. La firme française misait sur son modèle intermédiaire ATMEA1 (développé avec Mitsubishi) pour équiper la centrale de Jaslovské Bohunice de deux nouveaux réacteurs. C’était sans compter sur le rachat très probable —par Rosatom— des 49% de ČEZ dans le consortium JESS, opérateur de la centrale.

Ne reste plus éventuellement que la Pologne, le plus anti-russe des pays de la zone, qui s’est lancée dans un vaste programme de nucléarisation et qui pourrait potentiellement faire le choix d’un EPR d’ici fin 2016. On est encore loin de la barre des dix EPR commandés d’ici 2016, objectif annoncé par Luc Oursel en 2011.

Hélène Bienvenu

Article actualisé le 29 janvier 2014 à 10h: contrairement à ce qu'affirmait une première version, Temelín est en Bohême et non en Moravie.

Hélène Bienvenu
Hélène Bienvenu (7 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte