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Lola Lafon sur Nadia Comaneci, la Roumanie, le capitalisme et les corps: l'entretien tablette

Nadia Comaneci en 1977 aux Etats-Unis, par David Gilbert, photo via Flickr License CC by

Nadia Comaneci en 1977 aux Etats-Unis, par David Gilbert, photo via Flickr License CC by

Dans «La Petite communiste qui ne souriait jamais», la romancière raconte l'histoire de la gymnaste Nadia Comaneci, mais surtout à travers elle aborde les questions du genre, du corps féminin, de l'Europe de la guerre froide .

A l'occasion de la sortie de son nouveau roman, Lola Lafon s'est prêtée à l'exercice de l'entretien tablette de Slate.fr, où les questions sont remplacées par des vidéos, des images, des photos ou encore des dessins. Une autre manière d'aborder l'univers de l'artiste.
Retrouvez également nos précédents entretiens tablette avec Danny Boyle, Jonathan Caouette, Alex Ross Perry, Paul Dano, Terence Conran, Valérie Donzelli et Hélène Fillières.

A vec ce quatrième roman, La Petite communiste qui ne souriait jamais, Lola Lafon exhume de nos mémoires Nadia Comaneci, la jeune gymnaste roumaine qui a affolé les compteurs, les journalistes et le public aux Jeux olympiques de Montréal en 1976. Ce «perfect 10», note que personne n’avait jusque-là acquise, la gamine s’en empare et fait découvrir par la même à l’Occident ce petit pays inconnu derrière le rideau de fer. Produit d’un système totalitaire, Comaneci fascine mais l’histoire la rattrape et la chute du mur de Berlin scellera son destin de star déchue.

De Bucarest à Miami, des années 1970 à cet hiver 1989, Lola Lafon revisite le mythe, sonde les fantasmes que ce corps androgyne a provoqués et interroge le manichéisme est/ouest qui a façonné la conception du monde du siècle dernier.

Pendant une poignée de secondes, le monde a retenu son souffle en cet été 1976. La minuscule Roumaine a fait vaciller les championnes russes, elle a transfiguré les possibles de la gymnastique et a donné à la Roumanie une notoriété internationale. Mais comment décide-t-on d’en faire un personnage de roman?

Je ne sais pas quand est arrivée l’idée du personnage de Nadia mais ça faisait un moment que ça traînait dans ma tête. Au bout de quelques mois de documentation, j’ai réalisé que ce n’était pas un roman sur le sport mais que ça réunissait toutes mes thématique: le genre et le mouvement, le corps féminin dans l’espace au sens large, l’espace qu’on s’autorise et celui qui est autorisé, le bloc de l’est et de l’ouest.

Dans le roman précédent [Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce], il y avait déjà beaucoup de choses sur la danse, le corps et le mouvement. Après, des difficultés et d’obstacles sont apparus: six mois de documentation en trois langues qui ont fini par m’ensevelir. Il a fallu arrêter d’ingurgiter.

J’ai alors commencé à écrire une première moitié, mais ça n’allait pas. Il fallait épouser le corps de Nadia, être avec elle, acérée. Pas développer des millions de phrases, avec des adjectifs. Je cherchais la langue, cette fluidité, le passage d’un geste à l’autre comme d’une phrase à l’autre. J’ai coupé dans le texte comme jamais avant.

Et puis j’ai vécu en Roumanie, donc il y avait ma subjectivité assumée. Je voulais faire revivre l’Europe. C’est une métaphore énorme, mais les dix centimètres de la poutre, je les ai ressentis tout du long en évoquant le thème politique. Je me suis dit qu’il fallait rendre compte de Ceausescu et de ses décrets (j’en ai d’ailleurs découverts beaucoup après, j’étais trop jeune à l’époque). Sur le corps des femmes et l’avortement, c’était terrible. On voit aujourd’hui que Ceausescu n’a pas l’apanage de ce genre de décisions... Je voulais rendre compte sans nostalgie ni apologie de cette époque, et ne pas oublier qu’on a idolâtré cette gamine et elle était le pur produit d’un système communiste.

J’ai écrit plusieurs mois sans la voix de la narratrice. C’est mon premier roman à la 3e personne. Et à un moment donné, cet échange épistolaire entre elle et Nadia s’est imposé. Je me suis demandé si c’était juste un retour vers une habitude d’écriture mais en fait non, c’était nécessaire pour lui redonner la parole, pour qu’elle ne reste pas qu’un corps, un corps extraordinaire soit, mais sinon j’étais du côté de ceux qui la regardaient et je voulais lui redonner le pouvoir sur le texte, même fictivement.

A aucun moment, je n’ai envisagé de contacter Nadia. Ce roman est une rêverie, pas une biographie. Je me suis arrêtée en 1990 dans le roman parce qu’après, c’est le réel, c’est sa vie qui lui appartient. J’essaie de rendre compte de la fin d’une époque, d’un parcours qui s’arrête avec le mur qui s’écroule.

A la fin des années 1970, le corps enfantin fait fantasmer. Brooke Shields, 13 ans prostituée dans La Petite de Louis Malle et en une de magazine, nue et outrageusement maquillée; Jodie Foster elle aussi pute sous la caméra de Martin Scorsese dans Taxi Driver nous rappellent qu’une certaine forme de pédophilie artistique était alors acceptable. Le traitement médiatique de Nadia Comaneci à cette époque fait écho à cette «mode». Cette fascination pour les corps androgynes et pourtant dénudés est-elle un signe du passé ou cette marchandisation de l’enfance est-elle encore de mise?

C’est très troublant le passage que j’ai écrit sur les petites filles de l’Ouest et celles de l’Est. Ces petites filles chargées de maquillage un peu comme des petites esclaves et elle, Nadia, qui arrive le visage pâle, un peu comme une guerrière. J’adore cette image, j’adore le fait qu’elle était entre fille et garçon, elle échappe à son genre pendant un moment.

Le titre par exemple, c’est la première phrase que j’ai écrite. Les journalistes occidentaux à Montréal lui demandaient de sourire mais elle ne souriait pas parce que c’est difficile et qu’elle n’avait pas que cela à faire. Sa réponse était «je sais sourire mais une fois que j’ai accompli ma mission». Il y a eu beaucoup de commentaires sur son visage triste, sobre. Pour moi, elle leur a fait un pied de nez, du genre je ne suis pas une petite poupée. Aujourd’hui, avec les mini-miss, les mannequins de 15 ans, la représentation est plus subtile, mais d’une telle agressivité envers les femmes. Les filles de 15 ans sont photoshopées et celles de 30 ans s’en veulent de ne pas leur ressembler. C’est presque un complot contre les femmes.

Si les questions de genre sont au cœur de l’écriture de Lola Lafon, la dimension féministe tient une place tout aussi importante. Comment celle qui attaque les représentations machistes et le commerce du corps dans son travail romanesque se situe-t-elle face au nouveau féminisme incarné par les Femen?

Je n’aime pas l’idée des féministes qui s’entre-déchirent. Mais je trouve bizarre d’adopter un langage qui plaise tant aux hommes pour dénoncer les injustices faites aux femmes. Et puis adopter un langage de pub... je me demande ce qu’il en reste. Finalement, ces interventions ne sont pas si dérangeantes. Les religieux sont choqués, mais on s’en fout. Je crois que la leader, Inna Shevchenko avait dit «les anciennes féministes ce sont des femmes qui lisaient des livres». Mais un livre, c’est parfois beaucoup plus dérangeant qu’une photo. Les Femen, c’est du pop féminisme. C’est digérable. Si grâce à elles d’autres femmes ailleurs se sont libérées, s’il y a eu des prises de conscience, tant mieux. Tous les moyens sont bons finalement.

Son premier roman Une fièvre impossible à négocier arborait le symbole anarchiste. Au-delà d’une pose, cette implication politique irrigue ses autres romans, comme c’est encore le cas dans La petite communiste qui ne souriait jamais où la narratrice, capitaliste de culture (comme on peut l’être pour une religion), dialogue avec Nadia Comaneci, symbole d’un certain communisme. Un discours comparatif entre Est et Ouest, capitalisme et communisme qui fait voler en éclat les idées reçues et la bien-pensance occidentale. Un roman anarchiste peut-être, iconoclaste sans aucun doute.

Ça a longtemps fait partie de mon adolescence. Quand je suis arrivée en France, ayant été élevée dans un autre système, j’ai été très brutalisée par la consommation. Ce n’est pas une pose, ça m’a pris de front. J’avais 13 ans et je n’avais jamais vu quelqu’un dormir dehors. Ça m’a bouleversée.

Pendant des années, quand je disais aux gens qu’il y avait des trucs bien en Roumanie, c’était un discours impossible à entendre. Soit je passais pour une débile, soit on me disait que je ne savais pas de quoi je parlais. Evidemment le système était dévoyé, et la Roumanie n’était pas un système communiste, le communisme n’y a jamais été réellement appliqué. C’est comme quand on parle de la surveillance. Ça me fait mourir de rire. Les gens me disent, il y avait la Securitate en Roumanie. Oui c’est vrai. Mais c’était des baltringues. Des gens qui en suivaient d’autres.

Ici votre pass navigo vous localise partout. On a votre nom, votre date de naissance, c’est une atteinte à votre liberté. Pareil pour les caméras vidéo, mais c’est accepté. On pense que ça va être plus pratique! Le succès du capitalisme, c’est d’arriver à faire accepter des choses qui dans le communisme étaient considérées comme horribles. Le capitalisme est nettement mieux marketé.

Ayant passé une grande partie de son enfance en Roumanie sous le régime Ceausescu, Lola Lafon est fortement critique à l’égard de ce système mort en 1989. Quelques jours avant Noël, une révolution balaie le pouvoir en place, un simulacre de procès est organisé et le couple dirigeant est exécuté. Ces images, d’une violence inouïe, ont tourné en boucle sur les écrans du monde entier à l’époque. L’occasion de les commenter avec la romancière était trop belle.

J’étais en France à ce moment-là et comme tous les Roumains, bouche bée. Plus que ça: j’étais sidérée. Parce que pour moi ça ne pouvait pas changer, c’était éternel. J’ai été élevée sous le portrait de Ceausescu. Mais cette sensation de malaise incroyable parce qu’on ne voit pas ses juges. Ça ne commence pas bien un procès où on ne voit pas les juges. Le truc que les gens qui l’arrêtent ratent, c’est qu’ils ont l’air d’un couple de petits vieux. Ils sont pathétiques. Ils ne font pas peur. On a pitié. Lui tremblote, elle a l’air usé, avec son fichu. Ils sont fatigués. Force de l’image mais qui est ratée selon moi. A cette période, il y a eu beaucoup de morts en Roumanie, le contraire de la révolution de velours. Les gens ne savaient plus qui était qui et se tirait dessus. Il n’y a eu aucun procès des sécuristes.

Inclure des passages sur la Roumanie dans le roman, ça ne s’est pas décidé tout de suite, ça a pris plusieurs mois. J’étais en Roumanie à ce moment-là. Quand je voyais mes amis là-bas, ce qu’ils me racontaient me semblait tellement contredire ma documentation que je l’ai mis en scène. Moi j’étais armée avec tous mes bouquins et je rencontre des gens de moins de 30 ans qui n’ont pas vraiment vécu cette époque et qui en ont une nostalgie incroyable. On a toujours la nostalgie de son enfance, mais surtout ils en bavent tellement aujourd’hui. Ils me disent «moi mes parents ils partaient en vacances, ils allaient au resto, nous on doit payer nos études et on n’a pas les moyens, on peut pas sortir de toutes façons parce qu’on n’a pas d’argent». Il y a un énorme H&M au centre de Bucarest, j’ai l’impression qu’il est tout le temps vide. Ces propos venaient contredire la narratrice, c’est vraiment la mise en scène du processus d’écriture. La confrontation entre la documentation et le réel. Et la voix de Nadia, c’est un peu la mienne. Je lui prends la main.

En plus de son activité romanesque, Lola Lafon s’adonne aussi à la chanson, avec deux albums à son actif. Loin de la culture rock qu’on pouvait imaginer, son admiration se porte sur une chanteuse à texte dont elle a eu l’occasion de reprendre un titre marquant: Göttingen de Barbara.

Je reviens toujours à elle. C’est une rebelle, une iconoclaste. J’ai découvert son œuvre très tard. Ma grande sœur l’écoutait, mais c’est un journaliste qui a titillé ma curiosité bien après. Je m’y suis alors plongée. Elle incarne le genre de femme qui me subjugue. Elle est intemporelle et d’une indépendance incroyable. Jean Corti m’a invité sur scène à interpréter ce titre, Göttingen. Je le chantais à un moment où des enfants sans papiers étaient arrêtés dans des écoles. J’étais totalement bouleversée.

A l’heure où les romans finissent souvent sur grand écran, Lola Lafon ne fait pas exception à la règle. La réalisatrice de Sur la planche, Leïla Kilani, travaillerait à l’adaptation de son précédent ouvrage Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce. Info ou intox?

J’adore ce film, extraordinaire de poésie de brutalité et de rigueur. On s’est rencontrées avec Leïla Kilani et on a travaillé sur un découpage de Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce. Puis, je me suis lancée dans l’écriture de La Petite communiste qui ne souriait jamais, elle dans son nouveau film donc le projet en suspens pour l’instant. Mais je pense que ça se fera. Mais c’est mieux que je reste à distance. Le roman ne m’appartient plus. Quand on vit deux ans avec un livre, il faut savoir s’en détacher à un moment. Et je suis tellement une control freak que sur un tournage, les gens craqueraient.

Propos recueillis par Ursula Michel

La Petite communiste qui ne souriait jamais de Lola Lafon, Actes Sud.

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