Culture

Bilan: Marseille a-t-elle été une bonne capitale européenne de la culture?

Laura Guien, mis à jour le 27.01.2014 à 17 h 41

Pour dresser un bilan de ce qu'a apporté le label européen à la ville, il faut comprendre qu’être capitale européenne de la culture n'est pas forcément qu’une affaire... de culture

Vue générale du MuCEM. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Vue générale du MuCEM. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

L'épisode Capitale européenne de la culture s'achève pour Marseille. Et avant même que ne soient démontées les structures éphémères, les institutions servent les comptes: près de 10 millions de visiteurs pour les événements sur tout le territoire, environ 2 millions de touristes supplémentaires par rapport à l'année précédente, des expositions-phares ayant drainé plus de 5 millions de visiteurs... Dans ce nouveau paysage, entre marée de chiffres et apparitions monumentales (le MuCEM —Musée des Civilisations de l'Europe et de la Méditerranée—, le nouveau FRAC et la Villa Méditerranée), l'heure est aux bilans.

Le moment d'évaluer ce que l’événement aura apporté à la ville en dehors de ce nombre faramineux de visites, probablement boosté par l'absence de proposition culturelle pré-2013 et la curiosité face à une ville qui révulse autant qu'elle fascine. Peut-être aussi la bonne période pour savoir si la ville aura réussi à répondre à la question que tous les marseillais se sont posée cette année: Marseille aura-t-elle vraiment été capitale européenne de la culture en 2013?

Reconvertir des économiques industrielles déclinantes

Redéfinissons tout d'abord le pompeux titre de Capitale européenne de la culture. A l’origine, le label lancé en 1985 par les ministres de la culture français et grecs Jack Lang et Mélina Mercouri sert à promouvoir les idées européennes par la culture. Le contexte de l'époque est celui de la naissance des politiques de redistribution des ressources économiques dans les régions. Mais très vite, le concept évolue, notamment avec la candidature de Glasgow en 1991. En plein déclin industriel et portuaire, Glasgow va se servir du précieux label et de l'occasion de mettre tous les décideurs économiques et politiques autour d'une même table pour re-dynamiser l'attractivité de son territoire et changer d'image.

Comme l'explique Nicolas Maisetti, docteur en sciences politiques à l'Université Paris I dont la thèse porte sur l'internationalisation de Marseille:

«A partir de ce moment-là, toutes les capitales élues vont utiliser le label et la culture pour reconvertir des économies industrielles déclinantes afin de reprendre pied dans la compétition des territoires».

Le but, une fois l'année et les budgets écoulés: s'insérer sur le plan des grandes métropoles qui comptent en Europe.

Et Marseille, dont la stratégie de candidature avait tablé sur la mise en avant des faiblesses de sa région sur le plan culturel ne déroge pas à la règle. Selon Rémi Lefebvre, Professeur de sciences politiques à l’université Lille 2 et spécialiste de Lille, capitale européenne de la culture 2004:

«Aujourd’hui, on est dans un contexte où il y a une mise en concurrence des villes les unes avec les autres, sur l’aspect de la mondialisation et sur le plan urbain. Les métropoles, pour être attractives, cherchent à améliorer leur image».

Marseille, avec ses nouveaux équipements, la remise en route du projet Euromed, la rénovation du Vieux Port et du front de mer, semble avoir répondu consciencieusement à cette définition économique de la capitale européenne de la culture. «C’est devenu un petit peu une figure obligée pour les capitales labellisés. Finalement, la culture devient un peu un prétexte», poursuit le spécialiste.

Un renouveau culturel nécessaire

Ainsi, les utopistes seront déçus, être capitale européenne de la culture n'est pas forcément une affaire... de culture. Mais réduire «MP2013» —Marseille Provence capitale européenne de la culture 2013— au simple rôle de catalyseur économique serait injuste. N'oublions pas que d'un point de vue culturel, «Marseille partait de loin», comme le résume le géographe et auteur d'un ouvrage pré-2013 sur les enjeux de la capitale, Boris Grésillon.

«Avant 2013, la scène culturelle était riche mais émiettée et elle souffrait d'un fort degré d'invisibilité, car les associations et artistes n'étaient pas fédérés et ne fonctionnaient pas en réseau.»

L'année 2013 aura ainsi permis aux acteurs culturels de mieux parler et faire parler d'eux. Pour Sylvia Girel, maître de conférence au Laboratoire Méditerranéen de Sociologie et coordinatrice d'un programme de recherche collectif sur les publics de MP2013, l'année a beaucoup apporté sur le plan culturel:

«Il y a indéniablement un avant et un après MP2013. La ville et sa scène artistique et culturelle ont considérablement changé, il y a eu une concordance de calendrier avec l’année capitale et la requalification urbaine du centre ville, l’émergence du J4 comme “territoire à vocation culturelle”, un processus de décentralisation culturelle avec le MuCEM, premier musée national décentralisé, le nouveau bâtiment du FRAC, et les rénovations d’un patrimoine local».

Si ces rénovations et ces nouveaux équipements, servent la vision d'une capitale européenne plus économique que culturelle, ils n'en étaient pas moins nécessaires dans une ville très en retard. Comme le rappelle Boris Grésillon:

«Marseille avait absolument besoin de tous ces équipements culturels. En 2011, dans mon livre, je dressais le constat d'une faiblesse cruelle dans certains domaines. Il n'y avait plus de paysage muséal, rien en danse classique... juste quelques forces dans le domaine du rap et des arts de la rue».

Ratés: le rap et Camus

Alors de nouveaux musées tout neuf et un vieux port piétonnisé, mais en dehors de son écrin, qu'aura valu la proposition culturelle? Boris Grésillon souligne que globalement l'année aura été un succès dans une ville où il n'y avait aucune tradition de grandes expositions culturelles, contrairement à Arles et Aix. Le chercheur reconnaît toutefois deux ratés: le rap et Camus.

«Quand on pense au potentiel créatif de la scène rap marseillaise! Et je ne parle pas simplement d'IAM... Il y avait tellement de quoi organiser ne serait-ce qu'un festival qui en plus aurait été rentable, une opération gagnant-gagnant pour tout le monde...»

Même regret pour Albert Camus, «seul auteur français à avoir su faire le pont entre les deux rives de la Méditerranée» et dont l'exposition à Aix aura au final été largement amputée. Le rap et Camus, trop polémiques pour une capitale de la culture qui devait avant tout montrer un visage apaisé? Les critique de Rémi Lefebvre quant à lui se concentrent plus sur la réelle portée de démocratisation culturelle de l’événement, une situation propre à toutes les capitales de la culture.

«C’est un one-shot, ça fabrique des publics parce que beaucoup de gens sont dans la rue, mais ça rentre pas forcément dans les musées. En  fait, on parle beaucoup du succès des capitales européennes de la culture mais on a peu d’évaluation sur les effets à long terme de ce type d’événement sur les transformations des tracés culturels.»

Revanchisme urbain

Trouver une méthode d'analyse plus fine que les simples chiffres, analyser les expériences et les pratiques culturelles des visiteurs sur MP2013, c'est ce que tente de faire l'équipe de chercheurs de Sylvia Girel. MP2013 aurait-il assumé l'une des fonctions de base dévolues aux capitales européenne de la culture: changer l'image de la ville? La spécialiste confirme.

«Les termes qui reviennent dans nos entretiens tournent autour de l’idée de fierté, il y a beaucoup l’idée de pouvoir parler de Marseille à travers la culture, de conseiller des lieux de visite, etc.» Pour la chercheuse, les espaces construits et rénovés, mêmes s'ils se limitent à l'hyper-centre, ont transformé les parcours et amené à redécouvrir la ville.

«Le constat est que pour changer l’image de Marseille, il fallait de quoi construire d’autres représentations et l’année 2013 a permis de le faire, parce qu’il y avait concrètement et symboliquement des éléments sur lesquels s’appuyer».

Pour Nicolas Maisetti, cette reconquête de la ville est d'autant plus importante qu'elle réinterprète la notion de revanchisme urbain normalement utilisée pour «boboïser» les quartiers populaires:

«A Marseille on a eu le phénomène inverse. La revanche, elle, a été prise par les marseillais “d'en bas” si l’on peut caricaturer. Il y a eu une réappropriation de certains quartiers, de certains lieux. Ce à quoi on ne s’était pas du tout attendu, c’est cet espèce de revanchisme social-là, par les Marseillais eux-même pour se réapproprier leur ville.»

L'autre réussite inattendue c'est aussi la manière dont les Marseillais se sont saisis de leur Capitale éphémère et l'impact qu'elle aura eu sur les modes de contestation. «S’il y a un truc qui a marché pendant cette année, c’est que cela a permis de restructurer ou de ressouder des luttes sociales qui ou s’étaient tues ou n’avaient pas de point d’ancrage» synthétise Nicolas Maisetti avant de citer la pétition contre le concert de David Ghetta, le film de Kenny Arkana «Marseille capitale de la rupture» ou encore le festival OFF, premier du genre dans une capitale culturelle.

«Cela a montré qu’une autre vision de Marseille était possible, en dehors des canaux promus. Dans cette ville où l’on parle beaucoup d’inertie et de résistance, il est devenu possible de proposer des formes plus alternatives».

Le spectre de Lille

Ces effets collatéraux de MP2013 auront-il déstabilisé la sphère politique? De l'extérieur en tout cas, rien n'y paraît. De l'élaboration à son organisation, les têtes pensantes de MP2013 sont désormais passées au storytelling de la victoire. Constat véritable ou formalité obligatoire? Pour Nicolas Maisetti, Marseille aura été une bonne élève «selon les critères de ceux qui l'ont pensée, à savoir les acteurs économiques, et la Chambre de Commerce et d'Industrie.»

Une CCI dont le président Jacques Pfister était à juste titre également président de l'association MP2013. Du côté des politiques, le constat de réussite est moins criant. L'un des autres buts affirmés des capitales européennes de la culture, à savoir asseoir la métropole, n'aura pas vraiment abouti.

Comme le rappelle Nicolas Maisetti:

«Tout le long, cela a été plutôt la démonstration des rivalités et des luttes entre les différentes villes. Joissains à Aix-en-Provence qui menace de se retirer, Falco a Toulon qui se retire complètement... On a assisté à la démonstration de ce qui se passe depuis 80 ans en politique locale, c’est-à-dire des luttes d’institutions».

C'est dans ce contexte que la réussite de Lille 2004, totalement incarné par la maire Martine Aubry, vient chatouiller les politiques marseillais, en pleine campagne pour les municipale de 2014. «Pour la mairie, cela a gelé un petit peu les positions politiques alors qu’à Lille cela a permis d’asseoir l’autorité de Martine Aubry», rappelle Rémi Lefebvre. Selon Jacques Pfister, ce manque d'incarnation de la capitale européenne marseillaise serait plus la résultante logique du «jouer collectif» que d'une frilosité politique.

«Le choix qui a été fait, pour des raisons budgétaires mais aussi pour des raisons de cohérence, et qui a été soufflé par le maire de Marseille Jean-Claude Gaudin, c'est d'associer toutes les collectivités. En faisant ce choix, il était un peu dans l'obligation de s'effacer».

Le tonitruant maire n'est pourtant pas connu pour son habilité à se rendre transparent... (comme en témoigne avec humour cette séquence du Petit Journal). Jacques Psfister souligne aussi un avantage à cette «absence d'incarnation politique»: «les collectivités ont joué le jeu et elles ont permis aussi de protéger l'association, sans influence du politique et ça, c'était aussi très important.»

2014: peur du saut qualitatif?

Mais pour l'après 2013, cette absence de portage politique inquiète les analystes. Jacques Pfsister, le président de la CCI, suggère d'attendre la fin des municipales.

«Ne brûlons pas les étapes sur la signature que nous voulons donner à la suite. Cela nécessite réflexion.»

Pour Boris Grésillon, cette absence de portage politique doit cesser le plus vite possible:

«Aujourd'hui, on devrait se féliciter de l’événement, en faire un argument pour les élections municipales. Il a manqué et il manque encore ce fameux portage politique, or il est déterminant. On dirait que politiquement, on ne sait pas capitaliser sur les succès, comme s'il y avait une espèce de peur du saut qualitatif.»

En effet, à Marseille, ce que constatent les habitants, c'est que deux des équipements qui ont connu le plus de succès en 2013 vont fermer en 2014: le J1 dont la mairie aurait dans un premier temps projeté de faire un Casino, et le Pavillon M. L’euphorie de la fête retombée, 2014 a comme des relents de gueule de bois. Marseille a donné honorablement le change en 2013, mais pour que l'année Capitale ait réellement un impact sur le long terme, il faudra que les politiques s'y investissent le plus tôt possible.

Car la bonne volonté des Marseillais, cette soi-disant ferveur populaire ressentie pendant 2013, faisait aussi partie de la participation collective à l’événement. En 2014, ce public trop longtemps sevré culturellement et qui vient tout juste de reprendre contact avec sa ville se montrera sans aucun doute beaucoup moins angélique.

Laura Guien

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Journaliste
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