Monde

Il fut un temps où la torture en Syrie ne choquait pas les Etats-Unis

David Kenner, mis à jour le 23.01.2014 à 15 h 37

Un temps où la CIA se déchargeait de ses prisonniers suspectés de terrorisme sur les horribles prisons du régime de Bachar el-Assad.

Electrocution / Illustration issue du rapport de HRW L'Archipel de la torture

Electrocution / Illustration issue du rapport de HRW L'Archipel de la torture

BEYROUTH (Liban)

Le Secrétaire d’Etat John Kerry, qui prononcé son discours d’ouverture à la conférence sur la Syrie à Genève mercredi 22 janvier, a exprimé de l’indignation face aux nouvelles révélations de méthodes brutales utilisées par le régime du président Bachar al-Assad. Les preuves de l’exécution de milliers de Syriens dans les prisons d’Assad, a dit Kerry, représentent «une agression affligeante, pas seulement des vies humaines, mais de la dignité humaine et de toute norme sur laquelle la communauté internationale essaie de s’organiser».

Kerry se réfère au rapport publié cette semaine, fondé sur le témoignage d’un transfuge de la police militaire syrienne, qui semble fournir des preuves de torture systématique sur des milliers de détenus dans les prisons d’Assad. L’homme, connu seulement sous le nom de code Caesar, a fourni environ 55.000 images montrant des prisonniers morts portant les signes évidents de strangulation, de coups brutaux et de famine. Les hommes de main du régime d’Assad ont obsessionnellement photographié les hommes tués et en ont gardé la trace par des numéros –de manière, selon le rapport, à prouver aux supérieurs que les exécutions avaient bien été effectuées.

Maher Arar, un Canadien né Syrien ingénieur en télécommunications, n’a pas été capable de regarder ces images, ni d’autres photos et vidéos qui sortent de son pays natal depuis les trois dernières années. Elles sont chargées de souvenirs liés à sa propre expérience: en 2002 et 2003, il était le prisonnier numéro 2 dans une cellule souterraine de la «Section Palestine» [«Palestine Branch», nom d’une prison syrienne, NDT] des services de renseignement militaire syriens à Damas, où il a été battu et fouetté avec des câbles électriques épais de cinq centimètres, jusqu’à ce qu’il réponde aux exigences de son interrogateur, et confesse faussement avoir été entraîné comme terroriste dans un camp d’Afghanistan.

Un secret pour personne

Pour Arar, le seul mystère est la raison pour laquelle les Américains sont choqués par les comptes-rendus de tortures dans les prisons syriennes. «Ce qui me surprend, c’est la réaction de certains en Occident, comme si tout cela était nouveau pour eux», raconte-t-il à Foreign Policy.

«Depuis le début des années 1990, les signalements par le département d’Etat sur la Syrie ont été très directs –le fait est que la Syrie torture les gens.»

C’est une histoire que le gouvernement américain ne connaît que trop bien –parce qu’alors, il exploitait la brutalité du régime d’Assad à ses propres fins. Arar a été envoyé dans les prisons d’Assad par les Etats-Unis: en septembre 2002, l’agence de l’immigration et de la naturalisation [«Immigration and Naturalization Service (INS)», NDT] le détenait lors d’une escale à l’aéroport international de New York John F. Kennedy.

Les autorités américaines pensaient, s’appuyant en partie sur des informations fausses fournies par le Canada, qu’Arar était un membre d’al-Qaida. Après sa détention à New York, Arar a été envoyé à Amman, en Jordanie, où il a été conduit au-delà de la frontière, en Syrie.

«Les administrations américaines successives peuvent ne pas approuver la politique de Bachar al-Assad, mais quand vous avez un ennemi commun qui s’appelle al-Qaida, cela change tout», affirme Arar.

«Depuis le 11-Septembre, le régime d’Assad a été utilisé pour faire ce que les médias appellent à présent de la ”torture par procuration”.»

La torture par procuration de la CIA

Dans le cas d’Arar, pourtant, il n’y avait pas de liens avec al-Qaida à confesser. Il a finalement été libéré en octobre 2003, et à la fois la Syrie et le Canada ont admis qu’ils n’avaient pas de preuve le reliant au terrorisme. Le Premier ministre canadien Stephen Harper a fait part de ses excuses à Arar, et annoncé que le gouvernement lui paierait des dommages et intérêts de quasiment 7 millions d'euros pour son calvaire. Arar vit actuellement au Canada.

Après les attaques du 11-Septembre, l’utilisation par la CIA de procédures d’«extraordinary rendition», la pratique consistant à envoyer des suspects de terrorisme dans un pays tiers pour interrogatoire, incluant l’usage de méthodes qui pourraient être illégales aux Etats-Unis, «s’est développée de façon spectaculaire», a écrit la journaliste Jane Mayer dans le New Yorker. En plus des prisons syriennes, les centres de détention en Egypte, au Maroc et en Jordanie ont aussi été des destinations clé pour de tels sujets, qui ont été envoyés de part le monde dans des jets privés enregistrés par des entreprises américaines factices, selon Mayer.

Arar était loin d’être le seul détenu que la CIA a envoyé dans les prisons d’Assad. En décembre 2001, les Etats-Unis ont exigé des autorités marocaines l’arrestation de Mohammad Haydr Zammar, un citoyen allemand soupçonné d’aider la cellule d’Hambourg d’al-Qaida, qui a joué un rôle-clé dans les attentats du 11-Septembre. Une fois Zammar appréhendé, selon les informations obtenues par le journaliste britannique Stephen Grey, il a été interrogé par les officiers de la CIA au Maroc puis envoyé à Damas, où –comme Arar– il a été pris en charge par la «Section Palestine».

La coopération entre les services de renseignement américains et syriens était proche au point que la CIA a offert aux officiers des services allemands l’opportunité de poser des questions spécifiques à Zammar pendant qu’il était dans les prisons d’Assad, selon le livre de Grey Ghost Plane: The True Story of the CIA Rendition and Torture Program. On ne sait rien de la localisation ou de la santé de Zammar depuis qu’il a envoyé une lettre à sa famille en Allemagne en 2005.

Une détente entre les deux pays

Le rapport «Globalizing Torture» [«La torture mondialisée»], publié par l’organisation Open Society Justice Initiative, fournit les noms de 136 détenus qui ont été soumis à ces procédures extraordinaires ou ont été détenus en secret. Parmi ces détenus, au moins huit ont été envoyés par la CIA dans les prisons d’Assad. Elles comprennent des gens apparemment peu ou pas dangereux –comme Noor al-Deen, un adolescent syrien capturé avec Abu Zubaydah, que les Etats-Unis considéraient à l’origine comme un haut responsable d’al-Qaida, avant qu’ils reconnaissent qu’il n’avait jamais été membre du groupe terroriste. Il y avait aussi des personnages dangereux comme Abu Musab al-Suri, qui fut relâché par le régime d’Assad et est devenu par la suite l’un des idéologues djihadistes les plus influents au monde.

Malgré le large éventail de désaccords entre l’administration Bush et Assad, la coopération Etats-Unis-Syrie entre services de renseignement dans la traque d’al-Qaida représentait une détente entre les deux gouvernements. Quand les liens ont tourné à l’aigre en 2006, un membre du parlement proche d’un des exécutants redoutés d’Assad, Assef Shawkat, a raconté aux diplomates américains que ce dernier «se considérait toujours comme un ami des Etats-Unis».

En février 2010, quand les autorités américaines essayaient de persuader Assad d’être ferme face aux afflux de djihadistes vers l’Irak, le responsable des services de renseignement, le général Ali Mamlouk, a raconté à la délégation américaine à Damas:

«Le président Assad souhaite une coopération, et nous devrions prendre la tête de cette coopération.»

Les envois de prisonniers se poursuivront sous Obama

Le régime syrien a tenté une fois encore de renouer ses relations avec les Etats-Unis et l’Europe en invoquant leurs objectifs communs en matière de renseignement: avant le démarrage des pourparlers de paix, Assad a dit que leur objectif commun devrait être «la lutte contre le terrorisme» alors que les hauts diplomates syriens ont claironné à propos des visites des officiers de renseignement occidentaux à Damas pour discuter de la lutte contre les islamistes extrémistes.

Mais bien qu’envoyer des détenus en Syrie est hors de question ces temps-ci, l’administration du président Barack Obama b’a pas répudié la pratique de l’ère Bush autant que l’auraient souhaité les militants des droits civiques. L’administration Obama a annoncé qu’elle continuerait à envoyer des prisonniers à l’extérieur, mais a promis qu’elle s’assurerait qu’ils ne soient pas torturés. Selon une enquête publiée dans The Nation, la CIA finance toujours une prison somalienne à Mogadiscio, où les officiers de renseignement américains peuvent interroger des prisonniers capturés en Somalie ou livrés par le Kenya suspectés d’être membres du groupe terroriste al-Shabab affilié à al-Qaida.

Le gouvernement américain ne s’est par ailleurs jamais excusé auprès d’Arar pour l’avoir livré à la Syrie, ni admis qu’il avait été torturé dans les prisons d’Assad. Il n’est donc pas surprenant qu’Arar pense que la surprise des dirigeants américains face aux dernières révélations est plus que légèrement hypocrite.

«Bien sûr, le gouvernement américain demandera toujours des garanties que les personnes ne soient pas torturées, dit-il. Mais ils savent que ces garanties ne valent pas l’encre avec laquelle elles sont écrites. Ils savent qu’une fois qu’une personne arrive là-bas, ils savent ce qui va arriver.»

David Kenner

Traduit par Jean-Laurent Cassely

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