Monde

La Slavonie, 18 ans après: de la guerre à la crise

Mathieu Baudier, mis à jour le 24.01.2014 à 9 h 08

Depuis ce premier voyage en Croatie effectué en 1995, le pays est entré dans l'Union européenne. Que sont-ils devenus, ces jeunes Croates rencontrés à l'époque?

Le fronton de l'église orthodoxe de Pakrac, représentant la Trinité. Photo Mathieu Baudier

Le fronton de l'église orthodoxe de Pakrac, représentant la Trinité. Photo Mathieu Baudier

Quand je suis entré en Slavonie en juillet 1995, la guerre durait depuis bientôt quatre ans. Cette région agricole d'Europe centrale constitue le nord-est de la Croatie, entre la Hongrie et la Bosnie, séparée de la Serbie par le Danube. Adolescent même pas majeur, j'avais vissée sur la tête une casquette bleue frappée de douze étoiles, du programme Echo de l'Union européenne qui finançait notre action humanitaire.

Dix-huit ans après, le 1er juillet 2013, la Croatie rentre dans l'UE et, en France, c'est surtout de la lassitude qui s'exprime, face à un élargissement de plus alors que c'est la crise qui nous obsède.

Au-delà des angoisses d'aujourd'hui et des crimes des années 1990, que sont-ils devenus ces jeunes Croates avec qui nous préparions des cartons de matériel scolaire pour les réfugiés bosniaques? Et ces bébés d'alors, ces jeunes qui n'ont pas connu la guerre mais ont grandi dans son ombre, quelle place prendront-ils adultes comme citoyens d'une Union en plein doute?

Slobodan, 25 ans, est originaire de Nova Gradiška, petit bourg près du fleuve Sava qui forme la frontière avec la Bosnie:

«J'élève ma petite fille de façon à ce qu'elle ne sache pas ce qui s'est passé ici. Elle n'en a aucune idée. Quand nous passons devant des murs criblés de balles et qu'elle me demande ce que c'est, je lui réponds que ce sont des gens ivres qui ont fait la fête. Beaucoup ici racontent la guerre aux enfants, et leur plantent dans la tête qu'il faut haïr à cause de cela.»

Slobodan travaille actuellement comme ouvrier en bâtiment sur l'île de Mljet, une des perles de la côte dalmate sur la mer Adriatique, à l'autre bout du pays. Le tourisme y est en plein essor, alors que la Slavonie est ravagée par le chômage. Il a des amis et de la famille qui vivent et travaillent en Slovénie, en Allemagne, en Suisse, en France, en Suède...

«Il est impossible de trouver du travail ici. En 2003, je vivais deux fois mieux; maintenant, on survit au jour le jour.»

Est-ce que c'est la guerre qui est la cause de cette situation?

«Non, certainement pas. C'est l'incompétence et la corruption des dirigeants croates.»

Fresques commémorant la guerre sur les rives de la Sava à Slavonski Brod.

Les guerres de Yougoslavie ont commencé là. En 1991, les premières élections démocratiques dans le pays communiste qui traverse depuis dix ans une crise profonde ont amené au pouvoir des nationalistes dans la plupart de ses républiques constitutives. Les Serbes de Croatie représentent alors 12% de la population et beaucoup se révoltent contre le nouveau pouvoir croate. Ils vivent principalement dans les montagnes entre la côte et la Bosnie, et en Slavonie, région donc très multi-ethnique.

Quand la Croatie déclare son indépendance, l'armée yougoslave intervient. L'opinion internationale est choquée par le siège de la ville historique de Dubrovnik au sud, mais c'est la Slavonie qui est le principal champ de bataille d'une guerre à la fois inter-étatique et civile, de par l'imbrication des communautés et l'émergence d'une entité serbe en Croatie, soutenue par l'armée yougoslave dont la majorité des officiers sont serbes.

Le 18 novembre 1991, après des mois de combats acharnés, la ville frontière de Vukovar sur le Danube tombe aux mains des Serbes. Plus de 250 personnes sont exécutées sommairement, marquant le retour des crimes de guerre en Europe, qui se généraliseront ensuite lors du conflit en Bosnie-Herzégovine qui commence durant les mois suivants.

Une région attractive, avant

Dario, 31 ans, est chercheur en sciences politiques à l'université de Zagreb, spécialiste de l'Union européenne. Il est originaire d'Osijek, quatrième ville de Croatie et la capitale de la Slavonie.

«J'ai passé toute la guerre ici. Après la chute de Vukovar [à une trentaine de kilomètres], mon père nous a fait quitter la ville quelques jours. Nous pensions que c'était la fin, que Osijek allait être envahie aussi. Mais la situation s'est ensuite figée jusqu'à la fin de la guerre, en 1995. Le front était juste derrière ce bois. [Il montre des arbres derrière le fleuve Drava, qui en amont forme la frontière avec la Hongrie et se jette quelques kilomètres plus loin dans le Danube]. On avait détruit le pont routier pour empêcher les chars serbes de passer le cas échéant.»

Un peu plus loin, parallèle au fleuve, l'Avenue de l'Europe témoigne avec ses magnifiques immeubles Art-Nouveau de la prospérité passée d'Osijek et de la région. Au XVIIIe et XIXe siècles, après sa conquête par l'Autriche-Hongrie sur les Turcs ottomans, celle-ci devient une zone de colonisation. Des populations serbes, allemandes et d'autres régions de Croatie viennent y cultiver la terre. Les îles de l'Adriatique étaient alors très pauvres et les gens venaient chercher du travail en Slavonie. Désormais, c'est le contraire. C'est sur la côte que le tourisme offre des opportunités. 

Bâtiment sur l'Avenue de l'Europe à Osijek.

La campagne est cependant loin d'être pauvre ou à l'abandon. Une agriculture traditionnelle, organisée autour de petites fermes bien entretenues, donne plutôt l'impression que le temps s'y est arrêté.

En mai 1995, les forces croates déclenchent l'Opération Eclair et reconquièrent en quelques jours la zone contrôlée par l'entité serbe de Croatie à l'ouest de la Slavonie, entre la Sava et la ville de Pakrac. Début août, plus de 100.000 soldats croates commandés par le général Ante Gotovina déclenchent l'Opération Tempête, la plus grande bataille terrestre en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale, et reprennent les territoires au sud du pays. Cette bataille décisive marque la fin de la guerre d'indépendance croate. Seule Vukovar restera contrôlée par les Serbes jusqu'en 1998, avant d'être finalement transférée à la Croatie.

C'est entre ces deux batailles, en juillet 1995, que j'ai sillonné la Slavonie avec une association humanitaire. Nous cherchions à identifier les besoins des nombreux réfugiés qui vivaient soit dans des camps, soit dans des abris de fortune comme des wagons abandonnés. Les routes étaient encombrées par des mouvements de troupes massifs, avec d'immenses files de camions transportant des soldats à peine plus âgés que nous. On croisait parfois des patrouilles de miliciens dépenaillés qui arboraient des insignes nazis, rappelant qu'il ne s'agissait pas là d'une guerre des gentils Croates contre les méchants Serbes, mais d'Européens qui retrouvaient leurs vieux démons.

La route vers Pakrac. Dix-huit ans après, elle a si peu changé. Des maisons détruites, aux murs parsemés de traces d'éclats ou troués par des obus. Des cimetières serbes, reconnaissables à l'alphabet cyrillique utilisé sur les tombes, sont presque abandonnés. Des 13.000 Serbes qui peuplaient cette zone, il en reste désormais quelques centaines.

Traces de combats sur un monument aux morts yougoslave dans la région de Pakrac.

Quand nous sommes entrés à Pakrac en juillet 1995, quelques semaines après la fin des combats, les bâtiments étaient de plus en plus déchiquetés au fur et à mesure que l'on s'approchait de la ligne de front. Sur celle-ci, tout était complétement en ruine, mais on commençait déjà à reconstruire. Je retrouve cet endroit et les maisons dont j'ai vu posé les premiers parpaings.

Mais l'église criblée de balles qui m'avaient tant marquée à l'époque n'a pas été réparée du tout. C'est une église orthodoxe. La différence entre Croates et Serbes, c'est que ceux-ci sont catholiques et ceux-là sont orthodoxes. Sur le fronton, une représentation de la Trinité.

Manifestement, on a tiré exprès dans la tête du Père et dans celle du Fils. Celui qui a commis cet acte, dérisoire au vu des crimes subis de part et d'autre, ne savait probablement pas que la seule et unique différence théologique entre ces deux branches du christianisme est justement dans une obscure interprétation du sens de la Trinité.

A quelques centaines de mètres de là, l'église catholique est flambant neuf. Juste à côté, une «Maison [de la culture] croate», nommée d'après le vénéré premier président de la Croatie indépendante, Franjo Tuđman. Les statues du leader ultra-nationaliste sont omniprésentes dans toute la région. Cependant, devant l'église orthodoxe déchiquetée, un panneau avec des horaires de messe en cyrillique. La communauté serbe n'a pas complètement disparue, et elle ne se cache pas.

«Comme avant»

Sanela, 32 ans, est actuellement mère au foyer. Son père est originaire de Slavonie et sa mère est serbe. Elle est née et a grandi en Allemagne où sa famille avait émigré dans les années 1960. Il y a quelques années, elle s'est installée dans la région.

«La vie est agréable ici, même si tout n'est pas parfait. »

La guerre? L'identité serbe de sa mère?

«Franchement, dans notre village, cela n'a pas d'importance. Les gens y ont peu souffert de la guerre, et on va de l'avant.»

De l'entrée de la Croatie dans l'UE, elle n'attend pas de miracle mais, d'une part la liberté de se déplacer, et d'autre part des règles saines sur le marché de l'emploi: 

«Ici, il est impossible de trouver du travail sans relations et piston, j'espère qu'il va désormais y avoir des lois contre cela.»

Pour Tomislav, 17 ans, c'est aussi l'emploi la principale préoccupation. Il est actuellement apprenti en Allemagne, mais ne s'y sent pas vraiment à l'aise:

«Je ne traîne qu'avec des Croates et, quand nous sortons, nous allons à des “Balkans-partys”. Mon chef dit que dans quelques années les industries automobiles vont s'installer ici, et qu'il reviendra. Je reviendrai aussi, travailler avec lui.»

La guerre ne le concerne pas. Au contraire, il se sent proche des Serbes et des Bosniaques:

«La Croatie est trop petite pour peser dans l'UE, alors que celle-ci va très mal. La priorité devrait être de se rapprocher des pays voisins.»

Il n'aurait pas de problème avec une reconstitution de la Yougoslavie?

«Tout à fait. C'est ce qui me plairait le plus: comme c'était avant.»

Le château d'eau de Vukovar, le symbole le plus célèbre de la guerre en Slavonie. Il est conservé en l'état volontairement, en souvenir.

Après avoir traversé l'immense Danube près de Vukovar, on rentre en Serbie, et le contraste est saisissant. Poussière, vieilles voitures polluantes, infrastructures fatiguées. Arrivés à Belgrade, on retrouve la sophistication du grand centre urbain des Balkans. Les jeunes y parlent anglais, contrairement à ceux de Slavonie.

En dix ans, la ville est devenue moins sauvage (et moins Otanamusante), les règlementations s'y multiplient. En juillet, alors que la Croatie rentrait dans l'UE, la Serbie signait avec celle-ci l'accord qui entame son processus d'adhésion. Dans quelques mois, un cadre de résolution de son conflit avec le Kosovo sera mis en place, sous l'égide du service diplomatique de l'Union. Puis, encore plus à l'est, la Moldavie et la Géorgie obtiendront un accord d'association alors que des centaines de milliers d'Ukrainiens se révolteront pour en profiter également, témoignant du pouvoir d'attraction d'une UE qu'on dit agonisante.

Dix-huit ans après la fin de la guerre, c'est une Croatie cynique et désabusée que j'ai retrouvée. Le processus d'adhésion à l'Otan puis à l'UE a été long et douloureux. Il a fallu laisser juger pour crimes de guerre des généraux héros de la guerre, comme Ante Gotovina, finalement acquitté. Des différends territoriaux avec la Slovénie ont dû être négociés depuis l'extérieur. Et la mise aux normes de la fiscalité, que tout le monde souhaite en théorie, a gêné beaucoup d'intérêts, notamment dans la jungle du boom immobilier et touristique de la côte.

Un réalisme qui les protègera de la déception?

L'adhésion est venue trop tard, humiliant ce pays fier qui craint de perdre une indépendance si chèrement acquise. Personne ne se fait d'illusion sur ce que peut peser un pays de quatre millions d'habitants dans l'Union européenne, à l'heure de la crise financière. Et la lassitude généralisée face aux élargissements n'a pas rendu l'accueil très chaleureux.

Le souvenir de la guerre flotte toujours en arrière-plan, mais c'est le chômage qui obsède les jeunes, comme dans toute l'Europe d'ailleurs. Cependant, si on compare avec la crise économique des années 1980 en Yougoslavie, on constate que les tensions qui ont conduit à ces guerres absurdes sont désormais exprimées et gérées dans le cadre d'une structure plus robuste et plus légitime: l'Union européenne.

Les réfugiés que la nécessité a conduits dans nos pays dans les années 1990 peuvent désormais y être des travailleurs. La plupart bien décidés à retourner dès que possible dans ces régions à la beauté humble et attachante. Liberté, sécurité, état de droit, plutôt que grandes déclarations lyriques, les Croates n'en attendent pas plus de l'Union. Un réalisme qui fait qu'ils ne seront pas déçus. Et qui traduit notre vraie réussite collective des deux dernières décennies, après les folies du passé.

Mathieu Baudier

Un grand merci à Ramona Smailagic qui a réalisé la plupart des interviews et les a traduites depuis le croate.

Mathieu Baudier
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