Culture

Comment le jeune cinéma français s'est donné les moyens de faire long

Nathan Reneaud, mis à jour le 25.01.2014 à 16 h 27

«Tonnerre», de Guillaume Brac, est le dernier film en date d'une génération de cinéastes qui a réussi à négocier le passage du moyen métrage, qui l'a révélée, au long. Avec souvent pour visage celui d'un même acteur, Vincent Macaigne.

Solène Rigot et Vincent Macaigne dans «Tonnerre» de Guillaume Brac (Rectangle Productions/Wild Bunch/France 3 Cinéma).

Solène Rigot et Vincent Macaigne dans «Tonnerre» de Guillaume Brac (Rectangle Productions/Wild Bunch/France 3 Cinéma).

Du moyen métrage au long, il y a des kilomètres. Pour Guillaume Brac, ce sont ceux qui ont séparé Ault, sur la côte picarde, où il avait tourné le prodigieux Un monde sans femmes, de Tonnerre, dans l'Yonne, qui donne son nom à un nouveau film à cheval entre la romance et le polar, en salles ce mercredi 29 janvier.

«Une ville triste, inquiétante, abandonnée en hiver», où le réalisateur fait se retrouver un veuf et son fils prodigue revenu dans le giron familial.

Le père, c'est Bernard Menez, qui, dans les années 70, fut le Gilbert sentimental de Du côté d'Orouët de Jacques Rozier, que le réalisateur cite aux côtés de La Gueule ouverte de Pialat ou d'influences américaines comme le Two Lovers de James Gray: 

«Rozier et Pialat m’ont donné envie de faire des films. Je les sentais plus proches de moi que les productions hollywoodiennes, que par ailleurs j’aime énormément. Leur amateurisme, au bon sens du terme, me rassurait beaucoup. Ils ont fait des films vivants, qui respirent et, par certains aspects, pas totalement aboutis.»

Le fils, c'est Vincent Macaigne, la révélation de Un monde sans femmes, également metteur en scène de théâtre et réalisateur, et omniprésent ces derniers mois dans le jeune cinéma indépendant français, notamment lors du dernier Festival de Cannes: la comédie romantique générationnelle avec 2 automnes 3 hivers, le troisième long de Sébastien Betbeder, le burlesque post-godardien avec La fille du 14 juillet d’Antonin Peretjatko et, pour le plus impressionnant, La Bataille de Solférino de Justine Triet, film-borderline de toutes les frontières (fiction/documentaire, privé/public, féminin/masculin, normal/pathologique).

«C'est long de faire un premier long»

Des films qui, avec Les Rencontres d’après minuit de Yann Gonzalez, partagent en plus de Macaigne un autre point commun avec Tonnerre: celui de marquer l'accomplissement sur le format long de réalisateurs qui se sont fait connaître par le biais du moyen métrage, notamment en passant par les Rencontres européennes de Brive, festival entièrement consacré à ce format depuis 2004.

Le retour en grâce de ce format sans existence juridique —en-dessous de 60 minutes, un film reste officiellement un court métrage— mais qui avait notamment été un terrain d'expérimentation privilégié des cinéastes des nouvelles vagues des années 60-70 (Resnais, Truffaut, Eustache, Pasolini...), s'explique notamment par le fait qu'il est moins facile qu'il y a vingt ou trente ans de monter son premier film.

«C'est long de faire un premier long. Que faire quand on a réalisé plusieurs courts de 10-15 minutes et qu’un projet plus ambitieux n’arrive pas à se monter?», explique Sébastien Bailly, cofondateur de la manifestation. «Il faut continuer à tourner. Il y a une frustration et l'envie de se confronter à une durée plus importante. Le moyen métrage offre plus de liberté artistique et la possibilité de se soustraire à des impératifs commerciaux. Pas de pression pour trouver un distributeur et pour le casting.»

Aujourd'hui, oeuvrer dans le moyen, c'est avoir plus de chances d'entrer dans la «famille» d'un certain cinéma français indépendant, chez qui la rupture entre les deux formats est quasi-inexistante: un long peut se tourner dans des conditions similaires au moyen. Avant Cannes 2013, Le Monde vantait d'ailleurs cette génération de cinéastes qui se sont saisis du format «comme on fait l'école buissonnière, pour déployer de véritables récits tout en esquivant les normes et les lourdeurs propres au long-métrage», dans un article intitulé «Gaillarde est la nouvelle garde du cinéma français».

«C'était un laboratoire»

Car Gonzalez, Triet, Peretjatko, Brac, tous ont une histoire avec «la Gaillarde». Le premier nommé y a présenté en 2009 son seul moyen métrage, Je vous hais petites filles, tout en se faisant la main avant et après sur des courts (By The Kiss, Entracte...) en attendant de pouvoir passer au long:

«Je vous hais petites filles est le premier film que j’ai voulu réaliser. Pour moi, c’était un laboratoire, l’occasion de faire une œuvre tout en rupture. Je l’ai revu récemment et je le trouve très inégal. Je trouve l’écriture très jeune, il y a de gros de soucis de narration et de scénario. Cela dit, ça a été de travailler sur une période plus longue [neuf jours, ndlr] alors que mes courts métrages étaient tournés en un ou deux jours. Je l’assume.»

De son côté, Peretjatko, qui a commencé à travailler sur La Fille du 14 juillet dès 2006, a vécu le moyen métrage comme une transition salvatrice vers le long:

«J’ai toujours monté moi-même mes films, jusqu’à L’Opération de la dernière chance [présenté à Brive en 2007, ndlr] qui dépasse les trente minutes. J’ai alors senti que, au-delà de cette durée, j’arrivais au bout de mes capacités de concentration. Il me fallait un autre monteur pour prendre du recul sur mon travail. Cela m’a beaucoup apporté pour la suite. C’est pareil pour l’écriture, j’ai ressenti le besoin de travailler sur le scénario avec quelqu’un.»

«Ça emmerde les producteurs»

Et si Tonnerre a été le grand absent du dernier Festival de Cannes, Guillaume Brac a aussi vécu Brive comme un tremplin vers le long, quand Un monde sans femmes y a remporté le Grand Prix Europe et le Prix Ciné + en 2011.

Depuis quelques années, le bouquet de chaînes thématiques est devenu un partenaire essentiel du festival, son directeur Bruno Deloye venant y dénicher de nouveaux talents et les accompagner dans leur passage au long métrage (Sébastien Betbeder, Mikhaël Hers...), avec la réputation de leur laisser davantage de marge de manoeuvre que la maison mère Canal+ en termes de casting et de distributeurs. 

Tonnerre a ainsi bénéficié d’un pré-achat (à hauteur de 250.000 euros), comme La bataille de Solférino avant lui (70.000 euros, d’après le producteur Emmanuel Chaumet), financé alors que Justine Triet venait de remporter à son tour le Prix Ciné + pour la romance déglinguée Vilaine fille, mauvais garçon, son premier moyen métrage de fiction.

C’est aussi à Brive que la diffusion en salles d’Un monde sans femmes s'est montée, chose très rare pour un moyen métrage. Sur les recommandations du réalisateur Thomas Bardinet, Samuel Le Bagousse, directeur de la société de distribution Nizi, visionne le film et l’ajoute à son line-up.

Après avoir circulé dans une dizaine de festivals, le film sort en février 2012 avec pour avant-programme Le naufragé, court-métrage où Brac promenait déjà Macaigne à Ault, et le même jour qu'un autre moyen métrage, Le Marin masqué de Sophie Letourneur. Le «format bâtard qui emmerde les producteurs», selon l'expression de Yann Gonzalez, fait alors beaucoup parler de lui.

Rallonger sans décalquer

Après le triomphe critique d’Un monde sans femmes, Guillaume Brac est contacté par un certain nombre de producteurs mais n’est pas satisfait des conditions qu’on lui propose. Le cinéaste angoisse à l’idée de changer d’économie. Il souhaite qu’il n’y ait pas de rupture entre le moyen et le long, même si, de fait, les enjeux sont beaucoup plus forts.

Il finit par s'engager avec Rectangle Productions (La Guerre est déclarée de Valérie Donzelli), qui trouve de l’argent à partir d’un synopsis de deux-trois pages. Le budget s’élève à 1,3 million d'euros, avec un dépassement important (entre 50.000 et 80.000 euros) comblé par l’avance sur recettes après réalisation. Et l’imposant Wild Bunch assure la distribution.

Le tournage dure deux mois, durée plus confortable que celle offerte à Justine Triet et Yann Gonzalez (25 jours), mais qui n'empêche pas Brac de vivre son expérience «la plus âpre, la plus difficile», surtout dans les premières semaines.

L’ancien élève de la Femis a ressenti le poids d’Un monde sans femmes et de ce qui a fait sa réussite. L'enjeu du passage du moyen au long, c'était aussi de se servir du premier comme inspiration sur une durée plus longue sans le décalquer:

«La définition du personnage a posé problème dans un premier temps. Il y avait la tentation de se raccrocher à des choses qu’on avait déjà faites. Je ne voulais pas que Maxime [le personnage principal interprété par Macaigne, ndlr] soit un Sylvain bis. Il y a eu des résistances et chez Vincent et chez moi.»

«Beaucoup d'estime pour ce format»

Concernant ses pairs qui ont franchi le cap du premier long, Brac constate qu’«ils l’ont fait sans qu’on les y autorise. Ils ont osé. En deux ans, il s’est passé beaucoup de choses». Et se dit extrêmement admiratif de La Bataille de Solférino et du travail de Justine Triet en général.

Sombre, inquiétant en père de famille borderline, le Macaigne de ce dernier film a beaucoup d’affinités avec celui de Tonnerre. L’humeur noire en latence dans Un monde sans femmes éclate au grand jour et révèle l’extraordinaire palette de jeu de l’acteur, que l'on retrouvera prochainement chez Antonin Peretjatko dans La loi de la jungle avec Vimala Pons, la brune piquante de La Fille du 14 juillet.

Justine Triet, elle, est en pleine phase d’écriture. Idem pour Yann Gonzalez, qui travaille à un film autour du porno à Paris dans les années 70, «moins dans l’artifice, plus dur, plus viscéral, plus rugueux, moins dialogué que mon premier long». Brac, lui, a des envies de documentaire, bien qu’il soit encore très attaché à la fable et à la fiction:

«Si je le fais, ce sera un moyen métrage. Je ne me sens pas d’aller au-delà, et puis, j’ai beaucoup d’estime pour ce format.»

Nathan Reneaud

Petite sélection de moyens-métrages de la dernière décennie

Guillaume Brac: Un monde sans femmes (2011). Justine Triet: Sur place (2007, disponible sur le coffret Hors pistes vol. 2), Solférino (2008), Des ombres dans la maison (2010) et Vilaine fille, mauvais garçon (2011, disponible dans le DVD La petite collection de Bref, volume 28). Antonin Peretjatko: L'Opération de la dernière chance (2006, disponible sur le DVD de La Fille du 14 juillet). Yann Gonzalez: Je vous hais petites filles (2008). Arthur Harari: La main sur la gueule (2007) et Peine perdue (2013). Mikhaël Hers: Charell (2006), Primrose Hill (2007) et Montparnasse (2009), tous disponibles sur le DVD de Memory Lane. Sophie Letourneur: Manue Bolonaise (2005), Roc et Canyon (2007, disponibles tous les deux en coffret DVD avec La Vie au ranch) et Le Marin masqué (2011). Virgil Vernier: Pandore (2011) et Orléans (2013). Shanti Masud: Don't Touch Me Please (2010) et Pour la France (2012). Jean-Sébastien Chauvin: Et ils gravirent la montagne (2011). Christelle Lheureux: La maladie blanche (2011). Lucie Borleteau: La Grève des ventres (2012). Yann Le Quellec: Je sens le beat qui monte en moi (2012), Le Quepa sur la vilni! (2013).

L'auteur remercie Sébastien Bailly, réalisateur et délégué général du Festival de Brive, et Karine Durance, attachée de presse du festival de Brive.

Nathan Reneaud
Nathan Reneaud (13 articles)
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