Culture

Brüno surpasse Borat

Dana Stevens, mis à jour le 22.07.2009 à 11 h 31

Le nouveau personnage de Sacha Baron Cohen va encore plus loin que Borat dans la cruauté et la misanthropie.

L'humour de Sacha Baron Cohen est tellement conceptuel et ses méthodes, tellement extrêmes, que tout le monde a fini par se persuader qu'il s'est donné une grande et sérieuse mission: montrer au monde entier à quel point les Américains sont racistes et homophobes. Je ne suis pas de cet avis. Pour moi, son comique est bien plus simple, et bien plus pathologique. Il est prêt à faire n'importe quoi pour nous faire rire et nous, nous sommes prêts à payer dix dollars pour aller le regarder.

Dans Borat (2006), ce comique anglais qui a fait ses études à Cambridge apportait ses propres excréments à un dîner et luttait nu avec son compère obèse, joué par un Ken Davitian toujours enthousiaste. Dans Brüno (Universal Pictures), Baron Cohen se fait teinter les poils du cul, se promène (d'un bon pas) dans un quartier orthodoxe de Jérusalem en portant des bouclettes hassidiques, un short noir et des bottines noires, drague le candidat libertarien Ron Paul au cours d'une séquence très, très embarrassante, exécute le salut nazi pendant un entraînement militaire, et fait animer son pénis image par image pour donner l'impression qu'il crie son nom. L'humour de Baron Cohen est un mélange bizarre de performance d'avant-garde et de défi que pourraient se lancer des gamins. Et quand on rit à ses gags les plus outranciers, on ne sait pas si on éprouve de la surprise, de la peur, de l'incrédulité ou de la joie. Mon conseil, si vous voulez vous amuser pendant le film, ne réfléchissez pas trop et surtout, ne le prenez pas comme un film à thèse.

Exhibitionniste, narcissique et maladivement superficiel, Brüno présente une émission autrichienne sur la mode, Funkyzeit. Au début du film, lui et son compagnon, un «steward pygmée», clament leur bonheur conjugal dans un montage montrant des pratiques sexuelles plutôt extrêmes et des ustensiles... que je vous laisse découvrir. Après avoir mis la pagaille dans un défilé milanais en s'empêtrant dans des dizaines de vêtements parce qu'il porte une tenue en Velcro, Brüno est schwarzlisté en Autriche. Et quand on déprogramme son émission, son amant pygmée l'abandonne. Il décide alors de partir chercher la gloire aux Etats-Unis en compagnie de son assistant décérébré, Lutz (interprété par Gustaf Hammarsten, un acteur suédois aussi à l'aise ici que dans le très bon film de Lukas Moodysson, «Together».)

L'odyssée transcontinentale de Brüno ressemble à s'y méprendre à celle de son prédécesseur kazakh, Borat. Tout commence à Los Angeles, où il se trouve un agent et essaie de monter un talk show intitulé «Brüno s'envoie les people». Puis il part pour le Sud profond, où a lieu le morceau de bravoure du film, un match de catch dont la conclusion provoque la colère du public, qui est l'équivalent exact du rodéo délirant de Borat. Ce voyage à travers le pays est interrompu par un petit saut au Moyen Orient, au cours duquel Brüno rencontre de hauts responsables israéliens et palestiniens et les amène à admettre que l'houmous est un plat à la fois sain et délicieux.

Humour sadique

Mais l'humour de «Brüno» est en fait plus cruel et misanthrope que celui de «Borat». Ce dernier, malgré son ignorance et son racisme, parvenait à susciter notre sympathie. Il y avait quelque chose de touchant dans son envie sincère d'entrer en contact avec chaque personne qu'il rencontrait, même si cela avait le plus souvent des conséquences catastrophiques. Brüno est beaucoup plus difficile à supporter. Caricature grinçante du fashionista gay prétentieux et méprisant («Dolce et Gabbana ? Ça vous dit rien ?»), c'est un arriviste aussi dénué de scrupules que d'humanité. Quatre-vingt deux minutes en sa compagnie suffisent largement, même si elles passent vite, vu que l'on rit environ toutes les 15 secondes.

Je laisse aux gens plus intelligents (et plus gays) que moi le soin de décider si «Brüno» est bon ou mauvais pour la communauté gay. Sur ce sujet, je pense simplement que sortir avant la fin du film en fulminant revient à tomber dans le même piège que celui tendu par Baron Cohen à Ron Paul, Paula Abdul et «l'échantillon représentatif» choisi pour assister à «Brüno s'envoie les people».

Oui, c'est indéniable, l'humour de Baron Cohen a une dimension sadique. Pour faire rire, il a besoin de créer une gêne intense autant chez ses victimes que chez le spectateur. Mais il a aussi une dimension masochiste, qui est peut-être plus fascinante encore. Cet homme prend manifestement beaucoup de plaisir à être la cible de l'opprobre, de l'humiliation et même de la violence que son comportement peut déclencher. Décidé à devenir hétéro, Brüno se rend à une petite fête pour célibataires, où il se fait copieusement frapper par une dominatrice blonde, au point que Baron Cohen manque de sortir de son personnage et de se mettre à rire.

Mais pour moi, le meilleur moment du film est la soirée de camping avec une bande de chasseurs disons... peu tolérants. Tout le monde est assis autour du feu et Brüno regarde le ciel étoilé en murmurant «Ça vous fait penser à tous les beaux mecs qui vivent sur cette planète, hein?» S'en suit une vingtaine de secondes de silence absolu, où la seule chose plus palpable que le dégoût des chasseurs est la délectation avec laquelle Baron Cohen savoure son effet. En regardant une scène comme celle-ci, on se prend à craindre pour la vie de l'acteur, et on se demande ce qu'il arriverait s'il tombait sur un type un peu (plus) déséquilibré. Mais d'une certaine manière, je crois que Baron Cohen en était presque à espérer que les chasseurs lui mettraient un fusil sous le nez. Fusil qu'au demeurant, si on en croit les notes de production, ils avaient refusé de décharger pour le tournage. Et s'ils lui avaient tiré dessus, je me demande s'il serait mort sans sortir de son personnage.

Dana Stevens

Traduit par Sylvestre Meininger

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