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Crashs d'avions: la loi des séries a-t-elle encore frappé?

Grégoire Fleurot, mis à jour le 06.11.2010 à 10 h 13

Pourquoi croyons-nous qu'un malheur n'arrive jamais seul?

Le 4 novembre, le crash d'un avion à Cuba fait 68 morts. Le lendemain, un avion transportant des employés du groupe pétrolier italien ENI s'écrase, faisant 21 morts. Au cours de ces deux même jours, deux avions de la compagnie australienne Quantas frôlent la catastrophe en atterrissant d'urgence.La loi des séries a-t-elle encore frappé? Slate republie un article sur le sujet paru en juillet 2009 pour que les anxieux voyagent en connaissance de causes.

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Disparition énigmatique du vol Paris-Rio d'Air France, crash d'un Airbus de Yemenia Airlines au large des Comores, 168 morts en Iran. Trois catastrophes aériennes en moins de six semaines... Cette fois c'est sûr, la loi des séries a encore frappé; c'est reparti pour un été noir comme celui de 2005, quand la planète avait assisté avec horreur à l'incroyable série de cinq crashs meurtriers pour le seul mois d'août.  Les plus prévenants ont déjà annulé leurs déplacements estivaux en avion au profit du train ou du bateau, espérant «laisser passer l'orage» et attendre la fin de la série noire. Faut-il vraiment éviter de prendre l'avion cet été?

Selon les chiffres officiels de l'Association internationale du transport aérien (IATA), la moyenne sur les dix dernières années se situe autour d'un accident pour un million de vols. Cette statistique ne prend en compte que les avions de ligne construits dans les pays occidentaux et les accidents ayant entraîné une destruction partielle ou totale de la carlingue de l'appareil. En recoupant avec d'autres statistiques, on arrive plutôt à une moyenne autour d'un accident tous les 500.000 vols.

Probabilités

A la lecture de ces chiffres, il semble en effet très peu probable que cinq crashs majeurs se produisent en 22 jours, comme en août 2005. Les études portant sur la probabilité des crashes selon le jour de l'année ou le mois ont été abandonnées depuis les années 1990, car on s'est vite rendu compte qu'elles étaient inutiles. Il n'y a pas de mois ou de jour de l'année plus propice aux accidents. Tout juste peut on affirmer qu'il y a légèrement plus de crashs en été: mais comme le trafic est plus intense, cela ne change rien à la probabilité.

En fait, si l'on accepte le chiffre d'un crash tous les 500.000 vols, et qu'on arrondit le nombre de vols commerciaux par jour dans le monde à 20.000 80 000, la probabilité pour que l'événement «5 accidents d'avions en 22 jours» se réalise est d'environ... 1/10. Une probabilité faible mais loin d'être impossible.

D'un point de vue mathématique donc, les séries noires s'expliquent parfaitement. En revanche, nulle trace dans les livres de science d'une quelconque «loi des séries». Pourquoi alors avons-nous l'impression que les événements arrivent par séries? La première réponse se retrouve dans le calcul ci-dessus: l'homme a une mauvaise connaissance innée des probabilités. Un exemple est souvent utilisé pour illustrer ce constat: quand on demande à une classe de 23 élèves la probabilité pour que deux d'entre eux au moins aient la même date de naissance, les réponses tournent en général autour d'une chance sur cinq. Et pourtant, la bonne réponse est une chance sur deux.

Un résultat qui prouve que les probabilités sont souvent contre-intuitives. Cette mauvaise compréhension des statistiques nous pousse à chercher des explications irrationnelles à des évènements certes peu probables mais parfaitement «normaux».

L'Homme a appris à décoder son environnement et à déterminer, consciemment ou non, des corrélations significatives. C'est même un des traits qui lui a permis de survivre à la sélection naturelle. L'adaptation à des événements à occurrence régulière a façonné nos civilisations (les marées, les cycles du soleil et de la lune etc.), d'où l'importance de noter et d'essayer d'expliquer ceux qui sortent de l'ordinaire et des cycles connus.

Psychologie

La psychologie explique aussi notre croyance en la loi des séries. La tendance à la validation subjective, qui consiste à valider une information parce qu'on la trouve signifiante pour soi-même, est assez commune. Ce concept, additionné à celui de la mémoire sélective, explique pour beaucoup l'impression de coïncidence chez l'Homme: nous avons tendance à nous souvenir seulement des événements qui confirment la théorie en laquelle nous croyons et à oublier les contres vérifications, même si elles sont plus nombreuses. Les événements traumatiques marquent plus les esprits, d'où l'expression «un malheur n'arrive jamais seul.» De même, on se souvient longtemps d'un crash d'avion vu à la télévision, mais on ne pense jamais aux milliers de vols quotidiens qui se déroulent sans incidents.

La médiatisation joue évidemment un grand rôle dans notre perception de la fréquence des accidents d'avion: les crashs d'avion sont moins nombreux qu'il y a trente ans mais beaucoup plus médiatisés. Il y a fort à parier que si tous les accidents de voiture étaient médiatisés à la manière des crashs d'avion, avec envoyés spéciaux et émissions spéciales en direct, beaucoup se poseraient plus de questions sur la sécurité routière.

Si la loi des séries n'existe pas, on peut en revanche parler de séries noires, un enchaînement d'événements peu probable mais qui n'a pas de signification ou d'origine particulière. Pas plus dans le domaine des catastrophes aériennes que celui des décès de personnalités. Et pourtant, là aussi, beaucoup ont l'impression que 2009 n'est pas une année comme les autres: Michael Jackson, Farah Fawcett, Pina Bausch, Karl Malden, Robert Louis-Dreyfus, Omar Bongo, Alain Bashung, David Carradine...

Grégoire Fleurot

Merci à Ronan Hubert, expert en accidentologie aérienne et fondateur du Bureau d'archives des accidents aéronautiques.

(Photo: Abstract seba, Flickr, CC)

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