Economie

Sauvons les riches, attaquons les inégalités!

Eric Dupin, mis à jour le 23.01.2014 à 2 h 55

Le creusement des inégalités de richesses dans le monde figure officiellement à l'agenda du Forum économique mondial de Davos. Un phénomène qui relève de choix politiques, et qui constitue également une menace pour les démocraties.

Une manifestante du mouvement Occupy Wall Street, le 1er mai 2012 à New York. REUTERS/Mike Segar.

Une manifestante du mouvement Occupy Wall Street, le 1er mai 2012 à New York. REUTERS/Mike Segar.

Si j’étais communicant du World Economic Forum de Davos, qui s'est ouvert ce mercredi 22 janvier, ce qui améliorerait substantiellement mes revenus, je proposerais à ses dirigeants d’organiser une opération conjointe avec le collectif «Sauvons les riches». Celui-ci est expert dans l’art de dénoncer, sur le mode de la dérision, les outrances des nantis. Une telle provocation réjouirait à coup sûr les médias et contribuerait peut-être à sensibiliser les ultra-riches aux risques créés par les inégalités extrêmes.

Car imaginez-vous que cette inquiétude est très officiellement à l’ordre du jour de l’édition 2014 de cette Mecque de la classe dirigeante mondiale. Une enquête réalisée auprès de 1.592 membres de cette élite réunie dans un «Global Agenda Council» place le creusement des inégalités de revenus en seconde position parmi les sujets les plus préoccupants de cette année, juste après les tensions au Moyen-Orient et en Afrique du Nord et avant même le sous-emploi structurel.

Le rapport officiel «Global Risks 2014» de cette rencontre cite les inégalités de revenus comme faisant partie des «problèmes les plus inquiétants» de la période. Et le FMI participe de ce nouvel état d’esprit. «Les responsables économiques et politiques au Forum économique mondial doivent se rappeler que dans de trop nombreux pays, les gains de la croissance n’ont bénéficié qu’à trop peu de personnes. Cette situation n’est pas un gage de stabilité», a grondé sa directrice générale Christine Lagarde, qui n’a pourtant jamais été habitée par la passion égalitaire.

Des chiffres accablants

Cette mauvaise conscience se creusera à la lecture de l’impressionnant rapport publié par l’ONG Oxfam, invitée à Davos, et intitulé «Pour en finir avec les inégalités extrêmes».

Les médias et les réseaux sociaux en ont surtout retenu quelques chiffres frappants. Oui, 1% de la population mondiale détient la moitié des richesses de la planète. Cette concentration n’est pourtant pas nouvelle, même si elle s’est encore aggravée puisque cet enviable statut concernait encore 2% des Terriens avant la dernière crise.

Pire, les 85 personnes les plus riches du monde possèdent aujourd’hui plus que la moitié la plus démunie, de quoi mettre en cause l’unité même de l’espèce humaine. Dans la même veine, l’homme officiellement le plus riche du monde, le Mexicain Carlos Slim, à la tête d'une fortune de 73 milliards de dollars, «pourrait payer les salaires de 440.000 Mexicains avec les revenus issus de sa fortune».

Aussi choquants soient-ils, ce ne sont pourtant pas ces chiffres ahurissants qui forment l’aspect le plus intéressant du document d’Oxfam. Les défenseurs de la mondialisation auront beau jeu de répliquer que celle-ci a tout de même élevé globalement le niveau de vie de la population mondiale: la moitié des habitants de la planète vivaient avec moins de 36,27 dollars en 1981; ils ne sont plus que 18,8% dans ce cas en 2010.

Des inégalités voulues

Si la sortie de la pauvreté, au prix de conditions de travail parfois très rudes, d’une large fraction de la population est indéniable, la mondialisation n’en a pas moins aggravé les inégalités dans sept pays sur dix. «Les économies émergentes sont généralement celles avec les plus hauts niveaux d'inégalités (notamment l'Afrique du Sud, le Brésil, le Mexique, la Russie, l'Argentine, la Chine et la Turquie)», relève Oxfam. Le WEF note également une «polarisation des revenus» dans ces pays tandis que les «classes moyennes des pays développés» sont frappées de plein fouet par la crise.

Le creusement quasi-général des inégalités n’est pas le produit mécanique d’une mondialisation qui ne ferait que récompenser des qualifications de plus en plus différenciées. Il résulte aussi et surtout, comme le prouve après d’autres ce rapport d’Oxfam, de décisions politiques. La corrélation entre les politiques de dérégulation financière et l’inégalité aux Etats-Unis est presque parfaite.

La convergence, en de nombreux pays, de la baisse du taux marginal d’imposition est étrangement concomitante avec l’explosion des inégalités. En Inde, «l'abrogation de l'impôt sur la succession (en 1985) et la restriction de l'impôt sur la fortune (en 1993) aux actifs non productifs (excluant ainsi les actifs financiers)» ne sont pas des choix étrangers à l’évolution négative du partage des richesses.

La démocratie s’apparente souvent à une forme hypocrite de ploutocratie. Aux Etats-Unis, pour la première fois de leur histoire, la moitié des membres du Congrès sont millionnaires en dollars. Et ce phénomène concerne autant les Républicains que les Démocrates. «Le Parlement du Pakistan est peuplé des élites les plus riches du pays», nous informe par ailleurs Oxfam, qui précise que, malgré une fortune moyenne de 900.000 dollars, seuls quelques parlementaires paient des impôts.

Menace pour la démocratie

Les opinions publiques sont de plus en plus conscientes d’être gouvernée par une classe politique favorisée, elle-même au service des intérêts dominants. En un cercle vicieux, ceci renforce le scepticisme et l’éloignement des jeux électoraux de la part des classes populaires. Louis Brandeis, juge à la Cour suprême des États-Unis, a fort bien résumé le problème:

«Nous pouvons ou bien avoir la démocratie, ou bien avoir de grandes richesses concentrées aux mains de quelques-uns, mais pas les deux à la fois.»

Les complaintes de Davos et les «recommandations» des ONG ont fort peu de chances d’inverser ces lourdes dynamiques inégalitaires. Seul un changement du rapport de force social pourrait modifier le cours de l’histoire. La montée en puissance des ultra-riches est historiquement liée à la baisse du taux de syndicalisation. Au cours de la dernière période, ce sont bien les possédants qui ont gagné la lutte des classes.

Il serait naïf de s’en remettre à l’autorégulation patronale ou à la bonne volonté d’un gouvernement de gauche français qui semble moins inquiet de la montée des inégalités que les dignitaires réunis à Davos. François Hollande a oublié le temps où il «n’aimait pas les riches», de même que son discours du Bourget célébrant «l’égalité» comme «âme de la France» lui est sorti de l’esprit.

Sa politique est désormais toute entière tournée vers la «compétitivité» et les rigueurs de toutes sortes qu’elle implique. Tant pis si Oxfam, après bien d’autres, relève l’inefficacité des politiques d’austérité appliquées en Europe. Allez, une dernière citation pour conclure:

«La fortune combinée des dix personnes les plus riches d'Europe dépasse le coût total des mesures de relance mises en oeuvre dans l’Union européenne entre 2008 et 2010 (217 milliards d'euros contre 200 milliards d'euros.»

Les riches pourraient presque nous sauver.

Éric Dupin

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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