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Plus de programmation à l'école, d'accord, mais on la cale où dans le programme?

Elève de cours élémentaire en Estonie, lors d'un cours de programmation, en 2012. REUTERS/Ints Kalnins

Elève de cours élémentaire en Estonie, lors d'un cours de programmation, en 2012. REUTERS/Ints Kalnins

Des universitaires, des associatifs, des chefs d’entreprises, des membres de l’Académie des sciences et du collège de France ont signé une lettre ouverte au président de la République lui demandant d'accélérer l'enseignement de l'informatique.

Il y a quelques semaines, je débattais ici de la nécessité ou non de diffuser l’usage des tablettes à l’école. Nous étions assez logiquement tombées d’accord sur la pertinence d’une approche de la connaissance réelle de l’informatique en tant que technique et science et d’une initiation au code et à la programmation. Surtout que visiblement il y a encore des bugs

C’est pour donner une légitimité académique à l’informatique et donc un faire un véritable champ disciplinaire scolaire qu’une lettre ouverte au président de la République tourne actuellement dans le monde de l'informatique afin de recueillir des signatures.

«Lettre ouverte à Monsieur François Hollande, président de la République, concernant l’enseignement de l’informatique

Monsieur le Président,

L’informatique a donné naissance à une industrie du même nom, puis à une culture qui a pris une place considérable dans notre société, le numérique. La politique volontariste, la formation au numérique et par le numérique, que vous avez voulue, a pour but d’accompagner l’entrée de notre pays dans le monde du numérique. Cette politique n’a une chance de réussir que si elle s’accompagne d’un développement massif de l’enseignement de l’informatique qui est la clé de la compréhension du monde numérique en construction.

Mais, au-delà de cette nécessaire compréhension par chaque citoyen du monde dans lequel nous vivons, la France doit aussi former des ingénieurs et des scientifiques qui ne sachent pas seulement utiliser des outils numériques mais qui sachent aussi en développer. Il en va de la compétitivité de nos entreprises. Il en va de notre capacité à rester à la pointe de l’innovation. Il en va du combat essentiel que vous menez pour l’emploi.

Vos homologues chefs d'état et de gouvernement Barak Obama et David Cameron se sont exprimés publiquement pour inciter leurs jeunes compatriotes à apprendre à programmer, à apprendre l'informatique. Ce mouvement se renforce dans de nombreux pays, en Finlande, en Israël, en Corée, etc. La France ne peut pas rester à la traine.

Un enseignement a été créé à la rentrée 2012 en Terminale S et des initiatives importantes ont été prises récemment par le Ministre de l’Education Nationale, notamment pour les Classes préparatoires aux grandes écoles. Mais cet effort ne suffira pas à placer notre pays dans le peloton de tête des nations qui décideront de l’innovation. Cet enseignement est notoirement fragilisé par la pénurie d’enseignants bien formés en informatique. Cela ne peut surprendre, il s’agit là d’un effort considérable à réaliser dans des temps de contraintes budgétaires. C’est bien pourquoi seule une parole publique forte peut permettre de donner sa dimension nécessaire à un tel programme.

Monsieur le Président, nous comptons sur vous. Vous pouvez décider

  • d’accorder à l’informatique sa place dans le socle commun de connaissances, de compétences et de culture de l’éducation nationale,
  • de faire entrer l’informatique en tant que discipline à part entière dans le système éducatif français, avec des initiations à l’école primaire et une entrée dès le collège,
  • de créer un Capes et une Agrégation d'informatique, et ainsi un corps enseignant de jeunes diplômés en informatique issus de nos Universités et de nos Écoles.

L’enseignement de l’informatique peut et doit devenir le fleuron de l’éducation nationale, l’étendard de votre action de modernisation de notre pays.»

Cette lettre est signée par des universitaires, des associatifs, des chefs d’entreprises, des membres de l’Académie des sciences et du collège de France. C’est la Société informatique de France qui collecte les  signatures, on peut la contacter ici.

Précisons que l’enseignement de l’informatique n’est pas prévu à proprement parler par dans le cadre de la Stratégie numérique lancée par Vincent Peillon qui, elle met à la disposition des outils numériques pour «mieux enseigner et mieux apprendre les fondamentaux à l’école» ou pour préparer ces examens. 

Stanislas Dehaene, professeur au Collège de France, défend l’enseignement de l’informatique depuis plus de dix ans comme un enjeu essentiel pour l’école. Une école qui «devrait apprendre aux enfants ce qui ne vient pas naturellement au cerveau». Pour ce spécialiste de la psychologie cognitive, «cela ne sert à rien d’apprendre à surfer ou se servir d’une tablette ou même à m’imprimer comme l’on fait mes propres enfants. Il vaut mieux d’apprendre à taper sur un clavier convenablement de manière à atteindre une vitesse de frappe conséquente.»

Alors que faut-il apprendre spécifiquement dans la discipline informatique? «Il faut veiller à constituer la boite à outil mentale qui permet de comprendre ce que c’est qu’un algorithme, former les enfants aux concepts de l’algorithmique. Cela aiderait les enfants dans l’apprentissage des mathématiques. On peut commencer cela vers huit ou dix ans.»

Mais faut-il ajouter une discipline aux programmes scolaires français? L’école française n’est pas tendre avec les élèves en matière d’horaire: 26 heures par semaine (plus que la moyenne des pays de l’OCDE) et 178 jours d’enseignements par an (moins que la moyenne) pour les collégiens, d’après les chiffres repris par les études du ministère de l’Education.

De plus Oliver Rey qui dirige la cellule de veille de l’Institut français d’éducation note que l’école est assaillie par ce genre de demandes d’enseignement supplémentaires (c’était le cas récemment pour «l'histoire des mouvements de population dans leur globalité»,  à l’école primaire).

«Alors même que le président du Conseil supérieur des programmes met en avant la nécessité d’une approche globale et circulaire, les pétitionnaires empruntent la voie classique typiquement française consistant à rajouter une couche à l’empilement disciplinaire dont souffre déjà l’enseignement secondaire.»

C’est vrai, on en demande beaucoup à l’école. Les disciplines traditionnelles défendent leurs horaires tandis que la nécessité de «l’éducation à» sur des sujets sensibles comme l’éducation sexuelle, les bases de la diététique, la sensibilisation aux discriminations  est aussi perçue comme essentielle dans l’éducation des enfants aujourd’hui pour lutter contre des fléaux comme l’absence de contraception, l’obésité, le racisme et le sexisme…

Mais il convient de distinguer les sujets qui peuvent se traiter de manière transversale (en français, en sciences de la vie et de la nature, en Histoire) et ce qui doit constituer un champ disciplinaire propre, ce qui semble davantage pertinent pour l’informatique. Et déterminer à quel niveau de la scolarité l’aborder, l’économie par exemple n’est pas une discipline avant le lycée, alors quel est le bon âge pour l’informatique?

Si cet enseignement voit le jour, la création de diplôme spécifique sera inévitable. Mais sachant qu’il est difficile de recruter des professeurs de mathématiques aujourd’hui, les informaticiens auront-ils envie d’être enseignants?

Reste que quand Barack Obama parle du même sujet, il s’adresse directement aux jeunes Américains en leur demandant personnellement de s’impliquer individuellement :

(Imagine-t-on François Hollande enregistrer ce genre de vidéo?)

Ces suppliques à l’école montrent en creux l’extraordinaire confiance que notre société porte encore, toujours, à l’institution. En France, s’il est établi que tout le monde doit savoir quelque chose c’est à l’école de s’en occuper. Reste à savoir si nous sommes prêts à retrancher des enseignements et des savoirs enseigné actuellement, bref ce que nous sommes prêt à échanger pour l’informatique… Je vous laisse méditer sur la question.

Louise Tourret

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