Culture

«Le vent se lève», les adieux rêveurs et sombres de Hayao Miyazaki

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 17.01.2017 à 17 h 05

Le onzième et dernier long métrage du maître japonais, sans doute son plus beau avec «Princesse Mononoké», bouillonne d’énergie vivante et joueuse, mais est en même temps hanté par l’ombre, la maladie, la catastrophe, la guerre, la violence et la mort.

«Le vent se lève», de Hayao Miyazaki (© Nibariki — GNDHDDTK).

«Le vent se lève», de Hayao Miyazaki (© Nibariki — GNDHDDTK).

Oui, c’est bien Paul Valéry que cite le nouveau film de Hayao Miyazaki. Ou du moins le vers le plus célèbre du Cimetière marin, dont une moitié fournit le titre et l’autre la devise, placée en ouverture: il faut tenter de vivre![1] Rien d’anecdotique dans le choix par le réalisateur de l’injonction vitale qui surgissait au terme d’une œuvre consacrée à un cimetière, mais une parfaite adéquation avec un film tout entier tendu entre un pôle positif et un pôle négatif.

Le onzième et dernier long métrage de Miyazaki bouillonne d’énergie vivante, joueuse, rêveuse, jaillie de l’enfance et embrassant du même élan nature et technologie, amitié, amour et ambition. Et simultanément, il est hanté par l’ombre, la maladie, la catastrophe, la guerre, la violence et la mort. En quoi il s’inscrit sans mal comme une des œuvres les plus accomplies du grand cinéaste japonais —un des très rares dont l’œuvre appartient de plein droit non seulement à l’histoire du cinéma d’animation, mais à l’histoire de l’art du cinéma.

On y retrouve l’inventivité des formes et des mouvements, qui fond sans effort influences graphiques asiatiques et européennes, sait accompagner avec la même attention le vol d’un papillon, les détours de la tuyauterie d’une grosse machine, le mouvement d’une armée en marche ou les jeux d’un enfant.

Jamais les films de Miyazaki ne se sont contentés de leur dimension joyeuse et tonique, même si jamais non plus ils ne l’ont refusée. Mais rarement le cinéaste aura aussi profondément, aussi radicalement, associé les aspects les plus noirs aux aspects les plus lumineux. Etrange héros en effet que Jiro, ce jeune garçon qui, faut de pouvoir piloter lui-même (il est myope), rêve au début des années 1920 de construire le plus gracieux des avions.

Trajectoire héroïque et enjeux historiques

Ce pourrait être une de ces success stories comme le cinéma les adore, et d’ailleurs, d’une certaine manière, ce le sera. Mais, à Tokyo pas plus qu’à Hollywood ou ailleurs, il n’est courant de mettre en question à quoi sert cette supposée valeur sacrée que serait l’accomplissement de son rêve.

L’avion qui finira par naître du génie de Jiro et des usines du complexe militaro-industriel japonais sera en effet l’avion le plus élégant mais aussi le plus efficace engin de guerre volant de son époque, le chasseur bombardier «Zéro», qui mitraillera les populations civiles et décimera l’armée américaine jusqu’à la défaite du fascisme japonais, dont il aura été un fidèle serviteur.

Le «vent» (kaze en japonais) du titre figure aussi dans le nom donné aux combattants suicides se jetant à bord de leur Zéro contre les navires US. Ces pilotes, eux, n’auront pas «tenté de vivre».

Miyazaki est parfaitement conscient de tout cela. A 70 ans passés, le réalisateur de Mon voisin Totoro et de Porco Rosso conserve un bien visible plaisir de dessiner, dessiner des avions bien sûr, mais aussi des trains, des voitures, des bateaux, des maisons, des champs, des hangars, le vent dans les herbes, d’une manière à la fois admirablement juste et étonnamment inventive. Et il ne renonce pas du tout à ce qu’il y a de vital et de prometteur dans l’élan d’un jeune homme vers l’invention de son destin.

Mais il refuse d’en faire une vertu absolue, indépendante des effets que produit cette détermination. Avec ses couleurs pastel et son trait toujours inspiré, il réussit comme jamais à agencer trajectoire individuelle, «héroïque», et enjeux historiques acceptés dans leur complexité.

Contexte historique clair

Le vent se lève est aussi le premier de ses films qui s’inscrive aussi clairement dans un contexte historique, le Japon des années 1910-1940, en faisant toute leur place aux évolutions sociales et techniques, aux mutations urbaines, à la violente crise économique, à la montée du militarisme et aux effets de l’expansionnisme nippon et de la dictature nationaliste mise en place dans le pays à partir du début des années 1930.

La présence d’un mentor aussi italien qu’imaginaire (même si basé sur le bien réel ingénieur aéronautique Caproni) inspirant la quête de Jiro est un autre exemple de la virtuosité du jeu de Miyazaki avec les codes nationaux (le rapport maître-disciple) et non-nationalistes (un maître à penser européen), en même temps qu’avec les frontières du réel et de l’imaginaire.

Mais, comme toujours chez l’auteur de Princesse Mononoké, chef-d’œuvre complexe qui est le seul précédent à la hauteur de ce nouveau —et dernier— film, les histoires humaines, même portées cette fois à l’échelle de l’histoire nationale, s’inscrivent aussi dans une dimension encore plus ample, dimension cosmique où la beauté idyllique de la campagne traditionnelle souligne la brutalité des menaces nées du déséquilibre entre la nature et la manière dont les humains se comportent.

Le jour d'avant

L’histoire, ou la légende, des studios Ghibli raconte que Miyazaki a livré le scénario et le storyboard de la première partie du film le 10 mars 2011. Première partie qui s’achève par la plus impressionnante représentation du grand tremblement de terre du Kanto en 1923 dont ait été capable le cinéma japonais depuis Barberousse de Kurosawa.

Ce désastre qui ravagea Tokyo fut un véritable traumatisme national et une tragédie qui a influencé tout le destin du pays dans les décennies suivantes. Le 11 mars 2011 avait lieu le tremblement de terre, le tsunami et la catastrophe de la centrale de Fukushima.

La cohérence entre les sombres enjeux contemporains et l’histoire infiniment ambiguë de ce héros d’une modernité technologique qu’est le personnage principal du film est comme un grondement souterrain qui parcourt tout le film, aussi bien dans ses moments les plus solaires que lors des épisodes les plus tragiques. Que Miyazaki, parvenu à un niveau de consécration exceptionnel dans son pays et dans le monde entier, choisisse de tirer sa révérence comme artiste avec un tel film en dit long sur sa lucidité et sur son inquiétude sur l’état de son pays, et de la planète. Mais il faut tenter de vivre. 

Jean-Michel Frodon

[1] «Le vent se lève! Il faut tenter de vivre!» est une formule reprise à Valéry par l’écrivain japonais Tatsuo Hori, qui en a fait le titre d’un roman écrit en 1937, traduit en français sous le titre Le vent se lève (Gallimard, 1993). Le récit du roman inspire en partie le personnage féminin du film de Miyazaki, même si l’esprit de l’œuvre écrite entretient aussi des relations plus subtiles avec l’œuvre filmée. Il semble que le poète sétois, en tout cas son poème le plus connu, jouisse de quelque notoriété au Japon, puisqu’on se souvient que d’autres vers de la même œuvre inspirèrent aussi le titre d’un film de Takeshi Kitano, Achille et la tortue:

«Zénon! Cruel Zénon! Zénon d'Êlée!
M'as-tu percé de cette flèche ailée
Qui vibre, vole, et qui ne vole pas!
Le son m'enfante et la flèche me tue!
Ah! le soleil . . . Quelle ombre de tortue
Pour l'âme, Achille immobile à grands pas!»

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