Victor Dubuisson, le diamant brut du golf français

Victor Dubuisson à Dubai, en novembre 2013. REUTERS/Ahmed Jadallah

Victor Dubuisson à Dubai, en novembre 2013. REUTERS/Ahmed Jadallah

Un golfeur français sur le circuit américain, c’est une réalité à partir de cette semaine à Torrey Pines, près de San Diego. Victor Dubuisson est-il le champion tant espéré?

Cette semaine, le PGA Tour, le circuit américain, lance véritablement sa saison 2014 à Torrey Pines, prestigieux parcours américain, près de San Diego. Tiger Woods y est chez lui pour s’être imposé à huit reprises sur ce tracé dont une fois à l’occasion d’un US Open, en 2008, son 14e et dernier titre majeur à ce jour. Le n°1 mondial effectue donc sa première sortie de l’année dans ce décor de carte postale californien en compagnie d’une sérieuse concurrence emmenée, entre autres, par Phil Mickelson, Keegan Bradley, Rickie Fowler, Lee Westwood et Ian Poulter, Bubba Watson...

Dans cette distribution prestigieuse s’est glissé… un Français, Victor Dubuisson, pour qui commence la grande aventure sur un circuit qui l’a toujours fait rêver.

Voilà quatre mois, il n’était portant pas question pour ce Cannois, âgé de 23 ans, de PGA Tour et puis, par la magie d’un triomphe en Turquie, à Antalya, le 10 novembre, son univers s’est radicalement transformé. Le voilà autorisé à disputer une douzaine de tournois aux Etats-Unis avec la garantie d’être au rendez-vous du Masters, en avril, sur le prestigieux parcours d’Augusta.

Formidable nouvelle à laquelle il faut ajouter, bien sûr, la quasi certitude de sa présence au sein de l’équipe européenne de Ryder Cup qui tentera de garder son trophée en Ecosse, en septembre prochain, face aux Etats-Unis. Le golf français, si souvent habitué aux nouvelles déprimantes, se pince presque pour y croire tout en imaginant déjà Victor Dubuisson au casting de la Ryder Cup qui aura lieu en France, au Golf National, en 2018.

Comment en est-on arrivé là? Au fond, tout s’est donc joué cet automne l’espace d’un après-midi au Maxx Royal Resort de Belek, tout près d’Antalya. Lors du Turkish Airlines Open, doté de cinq millions d’euros, Victor Dubuisson a résisté à la pression du moment pour triompher alors qu’il avait notamment Tiger Woods lancé à ses trousses, mais aussi Ian Poulter, Henrik Stenson et Justin Rose.

Son premier succès sur le circuit européen agrémenté d’un chèque de près de 850.000 euros, mais surtout d’une autre foule d’avantages que sa troisième place la semaine suivante à Dubaï, lors de la phase finale du circuit européen, n’a fait qu’étoffer. Victor Dubuisson, 5e à Durban voilà quelques jours, s’est ainsi catapulté dans le Top 30 mondial —il est 31e ce lundi juste derrière Bubba Watson, le vainqueur du Masters en 2012. Jamais dans l’histoire moderne, un golfeur français n’était monté aussi haut.

Dubuisson n’a pas encore sa carte sur le PGA Tour, mais ses résultats lui ont permis d’être invité à Torrey Pines avant trois autres dates cochées sur son agenda: l’AT&T Pebble Beach National Pro-Am, le WGC-Accenture Match Play et le WGC-Cadillac Championship programmés respectivement, du 3 au 9 février à Pebble Beach (Californie), du 19 au 23 février à Dove Mountain (Arizona), et du 6 au 9 mars au Doral (Floride), près de Miami. Ce nouvel «ordinaire» pourra être amélioré au gré de ses performances sur ledit PGA Tour. Pour un espoir qui végétait un peu au-delà de la 100e place mondiale, c’est déjà l’Amérique!

Pour le golf français, qui attend toujours un successeur à Arnaud Massy, unique vainqueur dans le Grand Chelem, au British Open en 1907, c’est évidemment une belle nouvelle dans un pays qui continue à faire la fine bouche quand il s’agit de parler de golf dans les grands médias. Comme si ce sport, contrairement au tennis, n’arrivait pas à se débarrasser d’une image élitiste et bourgeoise qui collerait trop à ses chaussures.

«Victor peut nous permettre, avec d’autres dans son sillage, de mieux faire connaître notre sport», souligne Jean-Lou Charron, président de la Fédération Française de Golf qui frise les 500.000 licenciés et voudrait devenir le premier sport individuel en France à l’horizon 2025. Ce qui impliquerait de doubler, en dix ans, son total de licenciés pour faire au moins jeu égal avec le tennis solidement installé sur une crête d’un million d’affiliés.

Ce que Yannick Noah a fait pour le tennis français en gagnant à Roland-Garros en 1983, Victor Dubuisson, au charisme indéniable avec sa bonne bouille de mousquetaire barbichu, peut-il le faire pour le golf français? Question évidemment sans réponse tant le golf demeure un sport souvent aléatoire ou même les plus grands, comme Tiger Woods, peuvent se retrouver sans le moindre succès dans un majeur depuis près de six ans! Mais le talent de Dubuisson, réputé surdoué, n°1 mondial pendant un temps chez les amateurs, co-détenteur du record (62) de l’Old Course de Saint-Andrews, capable de tout et notamment des coups les plus improbables, invite forcément à la rêverie. Car de son jeu, parlons-en!

Un jeu à la fois ultra créatif reposant sur une merveille de swing venue du bassin. Une force de frappe indéniable capable de faire frémir les plus grands parcours. Le putting? Pas toujours là, c’est vrai, mais tout de même très loin d’être un point faible sous la pression comme il l’a montré en Turquie. «Vous ne connaissez pas Victor de l’autre côté de l’Atlantique?, avait demandé Ian Poulter aux journalistes américains présents en Turquie. Alors, ça va venir. Nous, on le connaît. Il a déjà figuré à plusieurs reprises au sommet des leaderboards. Il a cette facilité à taper très loin car il a une énorme frappe. Son jeu est très complet. En fait, c’est un merveilleux joueur. Et en plus, c’est un gars sympa.»

Tellement sympa même qu’il est possible qu’il joue avec vous, juste pour le plaisir, si vous passez par le club de Mandelieu, où il a ses habitudes en compagnie de Jean-Stefan Camerini, l’ami de toujours et le propriétaire du club dont il est le touring pro. En effet, de nature très joueuse et peu enclin à jouer les stars, Victor Dubuisson ne dédaigne pas taper la balle avec des joueurs de petit niveau en leur lançant des défis à handicap. Une façon peut-être singulière de s’entraîner de la part d’un jeune golfeur que l’on pourrait qualifier aussi d’atypique si cet épithète n’était pas galvaudé à force d’être utilisé dans le milieu sportif.

Car il est clair que Victor a une personnalité parfois insaisissable en raison d’un caractère qu’il ne polit pas forcément au gré des circonstances. Il est, en quelque sorte, indomptable en ayant notamment décidé de battre froid les journalistes en raison, dit-il, de mauvaises expériences passées. La récente rumeur de son départ vers Monaco n’a pas dû améliorer sa confiance envers la presse. Le service de communication de la Fédération française de golf le sait bien: il n’obligera pas Victor Dubuisson à se plier à certaines obligations médiatiques. Et inutile d’essayer de lui forcer la main.

Désireux de garder son jardin secret (pas question notamment d’évoquer avec lui son oncle basketteur, Hervé Dubuisson), timide à l’extrême, comme à rebours de son jeu explosif, il n’a pas envie, pour le moment, de faire cet effort qui lui coûte. Evoquer ses quelques bêtises du passé est, pour l’instant, mission quasi impossible. Le joueur, volontiers fantasque, est comme il l’est et il ne faut pas chercher à se formaliser de son comportement iconoclaste. «Je suis allé à l’école jusqu’à seulement 10 ans, donc je n’ai pas de souvenir de classe, disait-il à Dubaï en novembre dernier à des interlocuteurs médusés en racontant son enfance compliquée. Je n’avais pratiquement pas de famille. J’ai donc fait ce que je voulais faire et j’ai décidé de devenir golfeur professionnel à 8 ans en regardant Tiger Woods gagner le Masters

Cette sincérité brute de décoffrage, dénuée de tout artifice, fait aussi partie de son charme indéniable qui ne manque pas d’intriguer déjà la presse étrangère, anglo-saxonne notamment, toujours à la recherche de vrais personnages dans l’univers parfois formaté du sport professionnel. «Je pense que le ciel est sa limite», disait de lui Jean van de Velde, 2e du British Open en 1999, au magazine Golf Européen le mois dernier. Ce week-end, sur les rivages du Pacifique, Victor Dubuisson est prêt au grand décollage…

Yannick Cochennec

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